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articles:benmakhlouf

La communication et le voyage des idées

Ali Benmakhlouf

Le voyage n’est pas un simple déplacement d’un endroit à un autre. Il est une quête pour laquelle des hommes deviennent de véritables coursiers du savoir. Dépendant au départ du pèlerinage, le voyage est vite devenu le moyen par lequel les hommes ont validé leur connaissance. Remonter à la source du savoir, rapporter ce savoir aux éléments quasi sensoriels de son émission, constituer la chaîne des transmissions : voilà des actes cognitifs qui supposent un engagement scientifique durant le voyage, si bien que des savants ont repris la méthode traditionnaire qui se fonde sur la transmission d’un message langagier et qui a d’abord fait ses preuves dans la transmission.

Préambule : Méditerranée, mer blanche

La Méditerranée, qui signifie “au milieu des terres”, est appelée par les Arabes “bahr al-abiad al-moutawassat”, la “mer blanche du milieu” et par les Turcs “Akdeniz”, mer blanche tout court, le blanc pour les anciens Turcs étant la dénomination du point cardinal ouest, « Rouge » est donc la mer au sud, « Noire » est celle qui se trouve à l’est de la Turquie.

Berceau des trois religions monothéistes révélées (judaïsme, christianisme, islam), la Méditerranée a été pendant des millénaires le centre du monde connu. Comprise entre l'Afrique, l'Asie et l'Europe cette mer, presque fermée, a connu des vagues d'invasions qui ont marqué son histoire.

Le Bassin méditerranéen est le seul lieu au monde a avoir généré autant de civilisations depuis le IVe millénaire: égyptienne, phénicienne, crétoise, juive, grecque, carthaginoise, romaine, chrétienne, byzantine, arabo-musulmane et ottomane, européenne, etc. Les rives de la Méditerrénée sont aujourd’hui au deux tiers habités par des peuples arabes et/ou islamiques. Un espace pourtant très peu connu et reconnu par les Européens et par tous les occidentaux, ceux-là dont l’histoire a fait depuis, au moins 1492, depuis l’invention de l’imprimerie, les médiateurs du savoir et de la culture « mondialisée »

Aussi, est-il nécessaire de commencer par remettre à la mémoire du monde cette longue période de l’Antiquité arabe dont l’islam en tant que religion ne pouvait être que la continuité historique et dont la trace est pourtant présente dans le Livre révélé, fondateur de cette foi. Notre anthologie et les instruments annexes pour sa compréhension ou son prolongement dans la recherche, commenceront par réhabiliter cette longue ère d’influence de toute sorte, indienne, mésopotamienne, hébraïque, gréco-byzantine, égyptienne et abyssinienne, et ce, à travers des textes, documents ou simples indications des époques qui ont vu naître puis se développer l’islam dont évidement le Coran. Nous solliciterons des passages ou des sourates, tels que le récit de Joseph et ses frères ou le groupe de récits de la sourate XVIII dite la Caverne en mettant en regard les passages correspondants de la Bible ou de La Vie d’Alexandre de Plutarque, ou alors du Roman d’Alexandre du pseudo-Callisthène. Pour l’influence mésopotamienne et à côté des narrations relatant le périple d’Abraham et sa recherche d’un Dieu unique, nous ferons appel à des documents assyriens se référant aux mêmes images, aux mêmes itinéraires et à une même lecture du ciel étoilé, documents exhumés et déchiffrés par les archéologues et les épigraphistes. Un Jean Bottéro ou une Elena Cassin nous en ont livré les traductions en français.

Toujours dans la période du prime islam, nous constatons que certaines chroniques et quelques interprétations tardives des paroles du prophète nous parlent des voyages lointains vers le nord, de caravaniers et d’ermites errants, se gardant toujours de s’étendre sur les aspects des villes traversées ou des personnages rencontrés ou cités. Ainsi, comment expliquer que l’arrière grand-père du prophète, Hâchem, avait inventé, comme le dit une sourate du Coran le système des routes sécurisées (le Ilâf) grâce à un concordat de mutualité entre les commerçants de la Mecque et les peuples riverains de leur itinéraire sans que nul texte ne mentionne que ce même concordat existait depuis longtemps dans le monde grec de l’Hellespont à Athènes sous le nom de sumbulè, terme qui veut dire la même chose que l’arabe Ilâf et qu’on retrouve d’ailleurs dans le lexique arabe le plus ancien pour designer l’épi de blé ou d’orge.

D’abord une série de textes croisés, de l’Antiquité aux temps modernes, mettront en regard des morceaux choisis de la bibliographie arabo-islamique et des documents ou matériaux issus de la culture occidentale qui leur font écho. Cette correspondance peut faire état d’une influence d’un tel texte sur son vis-à-vis, ou témoigner de traces communes provenant d’une tierce origine. Des liens, des notules et des glossaires justifieront nos choix, rendront possible au lecteur et à l’usager du site de poursuivre ou d’élargir la recherche sur le chemin ainsi signalé.

Mythes, récits et spiritualité

Mythes pré-islamiques

L’un des effets majeurs de l’avènement de l’islam en Arabie, puis son expansion rapide à travers les contrées de la rive orientale et méridionale de la Méditerranée a été la neutralisation de ce que l’anthropologie aujourd’hui appelle un mythe. Dans la révélation coranique cette notion existe bien sous le vocable de « ustûra », toujours au pluriel, « asâtîr », systématiquement attribué « aux Anciens » (asâtîr al-awwalîn). Du coup, le mythe (muthos) ne fonctionne plus dans l’aire arabo-islamique comme une source autonome de savoir, de formation, et de cohésion communautaire, parallèle et indépendante du discours rationnel (logos). Il se trouve dégradé au rang de légende (khurâfa), dont on ne peut tirer aucun enseignement et dont le croyant doit se défier et se méfier. Nombre de mythes et de récits préislamiques se sont ainsi retrouvés dans des anthologies littéraires éparpillées et dont la fonction est seulement de montrer la furie et la barbarie des temps antérieurs à la nouvelle religion. Ceux qui ont été repris dans le Coran deviennent des récits édifiants, des paraboles, des fables aux seules fins d’illustrer l’enseignement religieux pour lequel ils ont été évoqués.

Dans cette partie nous mettrons à la disposition du lecteur un ensemble de textes des deux genres ainsi que d’autres textes qui se prolongent au-delà de la période du prime islam quand ces mythes et récits anciens ont été réécrits et transformés pour servir à dialoguer avec une époque tardive.

Ainsi par exemple le mythe très ancien de Zarqâ’ al yamâma, une Cassandre arabe : aux temps les plus reculés des tribus dites éteintes (Bâ’ida), une belle femme était douée d’une vue miraculeuse. Cela lui permettait d’apercevoir les ennemis de sa tribu à trois jours de marche de leur lieu de campement et d’en prévenir les siens. Personne ne la croyait…etc. nous citerons sa réappropriation par le poète égyptien contemporain Amal Donkal qui en a fait le titre de son premier recueil, celui qui l’a rendu internationalement connu.

Comment le pur-sang arabe a été créé en même temps que le premier homme : Dieu a eu pitié de la faiblesse de l’être humain au milieu d’une nature hostile, d’animaux véloces et féroces, Il a pris une poignée de vent et en a fait le pur-sang arabe, etc.

Illustrations[1]

le pur-sang arabe, ses spécificités et son évolution à travers le temps et l’espace méditerranéen

Le couple maudit : il s’agit de deux amants Isâf et Nâïla de la tribu éteinte de Jurhom (Gerohîm en hébreu veut dire « les autres »), celle qui selon le même mythe a accueilli Ismaël, l’ancêtre des Arabes, chassé avec sa mère « Hagar » par Sara, épouse d’Abraham. Isâf et Naila vont commettre l’irréparable et s’accoupler à l’intérieur du sanctuaire de la Ka’ba. A la sortie du temple, ils ont été transformés en statues. Paradoxalement, ils seront adorés comme deux divinités du panthéon préislamique.

Récit du jour J de l’ère islamique : en ce jour, la Mecque est l’objet d’une attaque inouïe puisque des guerriers montés sur des éléphants s’avancent vers le sanctuaire pour le détruire. Les assaillants ont traversé la Mer Rouge venus d’Abyssinie (Ethiopie actuelle). C’est l’année généralement admise pour situer la naissance du prophète de l’islam. Une courte sourate du Coran, L’Eléphant, présente les traits essentiels de cet événement et de la défaite prodigieuse des Abyssiniens…

Abyssinie :

Ce pays et sa capitale antique sont présents dans l’exégèse coranique à travers une courte sourate, celle de l’Eléphant. Abraha, vassal du Négus, attaque la Mecque préislamique monté sur sa mastodonte. Le miracle divin défait les assaillants par un vol d’oiseaux_bombardiés ! Plus tard une première immigration conduit les Compagnons du prophète vers Aksoum pour plaider la cause du nouveau monothéisme auprès de l’empereur chrétien.

Déjà entre 1 000 et 400 a-J, les Sabéens, Minéens et Homérites sont arrivées des royaumes de l’« Arabie Heureuse » (Yémen) en Éthiopie. Au Ier siècle une simple principauté y fut fondée : Aksoum qui devint la capitale du royaume du même nom. Celui-ci connaît une croissance rapide et s'étend jusqu'au plateau du Tigré et la vallée du Nil, annexant les petits royaumes voisins. Il atteint son apogée au Ve siècle ; il est alors une grande puissance commerciale, et le premier État africain à battre monnaie. Il lance même des expéditions de l'autre côté de la mer Rouge, comme en 571 contre La Mecque.

Depuis le IVe siècle, le royaume est chrétien, et le premier évêché éthiopien est fondé en 340 par saint Frumence. Le royaume finit par disparaître au XIIe siècle, miné par l'émergence du royaume éthiopien méridional et l'influence des nomades musulmans au nord.

Les institutions d’Arabie méridionale pénètrent avec les immigrants : aux époques anciennes, le pouvoir reste religieux, exercé par le moukarrib, grand-prêtre et gouverneur à la fois, comme Melchisédech, roi et prêtre de Salem dans l’Ancien Testament. Les nagashi, collecteurs du tribut, jouent le rôle de prince pour le gouvernement de certaines régions. Le titre de roi apparaît peu à peu (malkán) et remplace (à Saba) celui de moukarrib. Le patriarcat des colons s’implante dans les familles éthiopiennes, où auparavant l’autorité appartenait aux femmes.

La guerre d’al Basûs

Elle a opposé deux grandes tribus non situables dans le temps, les Bakr et les Taghleb dont le développement et les péripéties rappellent la guerre de Troie entre Illiens (d’où Illiade) et Achéens, aïeux des Grecs d’aujourd’hui. Sauf que l’enjeu n’était pas une Hélène ravie à son époux, mais une jeune chamelle…

Le différent nait quand la chamelle d'El Basous, une femme de la tribu des Tamim, rompt ses entraves pour aller rejoindre les chameaux de Koulaïb Wa'il, un seigneur Taghlib. Koulaïb chasse la chamelle, mais une de ses flèches transperce un des pis de l'animal.

El Basûs demande de l'aide ; son neveu Jassas, de la tribu des Bakr, et celui qui l'accompagne, 'Amr Bin El Harith, vont voir Koulaïb pour demander des explications, et le tuent. C'est ainsi le début d'une quarantaine d'années de conflit

Les Mu'allaqât, Les Sept poèmes pré-islamiques, préfacés par André Miquel, traduits et commentés par Pierre Larcher, Éditions Les immémoriaux / Fata Morgana (2000).

Banu bakr :

Les Banu Bakr ibn Wa'il, ou Banu Bakr, fils de Wa'il, était une tribu arabe de lointaines transhumances de la branche des Rabi'ah. Leur nom est associé à la guerre de Basus, et au poète Tarafa.

La patrie des Bakr se trouve dans le Nejd, en arabie centrale, mais beaucoup migrèrent vers le nord peu après l'avènement de l'Islam. C'est du nom de cette tribu que provient le nom de la ville de Diyarbakir, au sud de la Turquie.

D'autres tribus sont apparentées au Bakr : les Banu Shayban, les Banu Hanifa, les Qays ibn Tha'labah, les Banu 'Ijl, les Banu Yashkur.

Cette tribu est séparée de la tribu des Bani Bkar ibn Abd Manat, qui vivait dans le Hejaz et eut d'importantes interactions avec Muhammad.

Banu Taghlib :

Les Banu Taghlib sont une ancienne tribu arabe de confession chrétienne.

Cette tribu aux origines anciennes a immigré en Haute-Mésopotamie, jusqu’au Tigre avec les Banu Bakr. Elle a participé aux conquêtes musulmanes. Elle a joué un rôle important à l'époque du Califat Omeyyade, en particulier quand elle a soutenu Muawiya contre Ali à Siffin

Zénobie :

- L’éclat de la reine de Palmyre : Zénobie, sa cour florissante, animée par des philosophes comme Porphyre, grand disciple de Plotin, et Longin, auteur des premières théories sur le Beau et le Sublime. Récit de son règne et de son combat contre l’empereur romain Aurélien selon les chroniques arabes de Tabari.

Les arabes dans leurs chroniques l’appellent Zanoubya ou Az-Zabba. Ils appellent aussi la capitale de son royaume Tadmur.

Septimia Bathzabbai plus connue sous le nom de Zénobie ou Zenobia en anglais, était l’épouse de Odénat à qui elle succèda à la tête de Palmyre après l’assassinat de ce dernier, vers 267.

Elle fit de Palmyre un foyer culturel brillant du Proche-Orient, attirant artistes, rhéteurs et philosophes, dont le célèbre Longin d’Émèse. Elle portait le titre de reine, non pas « reine de Palmyre », titre qui n’est jamais attesté et qui n’aurait aucune raison d’être car Palmyre ne fut jamais un royaume pendant toute son histoire connue; mais elle était reine car son époux, Odénat, avait pris le titre de « Roi des rois », revendiquant la couronne des rois perses après avoir vaincu ceux-ci plusieurs fois en Syrie et en Mésopotamie.

Autoritaire et habile, elle profita de l’incapacité des empereurs romains à défendre la Syrie contre les Parthes et de l’anarchie régnant à la tête de l’Empire pour proclamer son fils Vaballath empereur de Rome et elle prit elle-même le titre d’Augusta, impératrice (270). Elle entreprit alors de soumettre à son autorité la Syrie, l’Égypte, l’Asie Mineure à l’exception de la Bithynie. Face à l’arrivée en Occident d’un nouvel empereur énergique, Aurélien, elle tenta de négocier avec lui afin d’associer son Vaballath au nouvel empereur (monnaies émises en Égypte aux deux noms). Mais Aurélien refusa et décida de mettre un point d’arrêt aux activités de Zénobie. En Égypte, des troupes romaines restées fidèles finirent par chasser les troupes palmyrénienes.

Au même moment, Aurélien entreprit lui-même une expédition, et remporta plusieurs succès sur les troupes de Zénobie en Asie Mineure, puis à proximité d’Antioche, enfin près d’Émèse. La route de Palmyre était désormais ouverte et la ville, mise en hâte en état de défense, tomba sans combats. Aurélien fit prisonnière Zénobie (elle avait tenté de trouver refuge au-delà de l’Euphrate). Emmenée à Rome, elle orna peut-être le triomphe d’Aurélien quoique les sources soient très contradictoires sur le sort réservé à Zénobie après la prise de Palmyre. Palmyre redevient ce qu’elle n’avait jamais cessé d’être depuis 19 de notre ère, une cité de l’Empire, malgré une tentative de soulèvement dès le départ d'Aurélien.

Zénobie fut peut-être exilée à Tibur (aujourd’hui Tivoli), mais on ignore la date de sa mort.

Elle est souvent représentée en peinture et en sculpture, surtout par les artistes néoclassiques. En 2007, Mansour Rahbani a écrit la biographie de Zénobie à travers une pièce de théâtre en arabe. Il lui a consacré aussi la plus célèbre de toutes les chansons de cette pièce qui prouve que Zénobie fut la premiere femme arabe qui se battit pour la liberté: « Je suis le premier cri de liberté de cette terre arabe, je suis celle qui a dit “non” aux méchants, j’ai consacré mon sang pour la liberté! »

Bibliographie

Centre culturel du Panthéon, Moi, Zénobie, reine de Palmyre, Seuil, 2002, 376 p.

Jean Starcky et Michel Gawlikowski, Palmyre, Paris, J. Maisonneuve, 1985.

E. Equini Schneider, Septimia Zenobia Augusta, Rome, L'Erma, 1993

Violaine Vanoyeke, Zénobie, l'héritière de Cléopâtre, Paris, Le Livre de Poche, 2004

Mansour Rahbani, Zenobia (pièce de théâtre en arabe), 2007

Porphyre de Tyr :

Porphyre : de son nom dans la langue arabe ancienne Malk, « roi » d’où la traduction de son nom connu en philosophie en grec (234 – 305 ) est un philosophe néoplatonicien, connu pour avoir été le disciple de Plotin et pour avoir rédigé après la mort de son maître une Vie de Plotin (vers 301), que nous pouvons lire encore aujourd'hui. Il est aussi important à un autre titre : c'est par lui que le néoplatonisme va passer en milieu chrétien, via Marius Victorinus, jusque chez saint Augustin et Claudien Mamert. Il écrivit un traité Contre les chrétiens. Parmi ses disciples. Porphyre pense que le christianisme implique une conception absurde et irrationnelle de la divinité qui le condamnerait, aussi bien du point de vue des religions particulières que du point de vue transcendant de la philosophie.

Dans le traité De regressu anima (Sur le retour de l'âme), il propose une tout autre théorie des rapports entre philosophie et religion : les religions ne s'adresseraient qu'à des dieux inférieurs ou à des démons ; la philosophie les transcenderait, parce qu'elle serait le culte du Dieu suprême, dont le philosophe est le prêtre.

Porphyre est né en Phénicie (l'actuel Liban), à Tyr, en 234 après J.-C. C'est un Tyrien hellénisé. Son nom syrien est Malchos (« roi »), traduit en grec par basileus (« roi »), mais son maître de rhétorique, Cassius Longin, l'appela Porphyre (porphyra, « pourpre »), « en transportant à la personne la couleur royale du vêtement ». En 254, il va à Athènes suivre les cours du philosophe Longin (Caius Cassius Longinus). Dès cette époque, il écrit une Histoire de la philosophie, dont fait partie sa Vie de Pythagore (qu'il vaudrait mieux traduire : Vie pythagorique, Genre de vie pythagoricien), qui se fonde sur Nicomaque de Gérase.

C'est peut-être Longin qui l'envoie à Rome en 263, suivre les cours de Plotin. Plotin le charge de mettre de l'ordre dans ses écrits. En 268, soit cinq années après son arrivée auprès de Plotin, Porphyre, qui souffre de dépression, s'installe en Sicile, où il rédige un ouvrage intitulé Contre les Chrétiens (qui sera brûlé en 448 sur ordre des empereurs Valentinien III et Théodose II). Il rédige vers 268 son célèbre ouvrage de logique, Isagoge, qui fera autorité pendant tout le Moyen Âge. En 270, quand Plotin décède, Porphyre se trouve toujours en Sicile, à Lilybée.

Peu après, Porphyre se rend à Rome, et succède à Plotin, en 270, comme second scolarque (recteur), à la tête de l'école néoplatonicienne de Rome. Il épouse aussi une veuve, Marcella, qui élevait sept enfants, dont certains en bas -âge. Il lui adressa une lettre, dont André-Jean Festugière dit qu'elle est « le véritable testament du paganisme ». On pense que Porphyre eut pour élève, vers 275, le philosophe Jamblique. Porphyre commence à éditer les oeuvres de Plotin après 298 et rédige sa Vie de Plotin vers 301. Il meurt peut-être en 305, à Rome, sous Dioclétien.

Bibliographie

L'abstinence (vers 271). Tome 1, Introduction. Livre I ; éd. et trad. J. Bouffartigue et M. Patillon. Paris : Les Belles Lettres, 1977. (Collection des Universités de France). Tome 2, Livres II-III ; éd. et trad. J. Bouffartigue et M. Patillon. Paris : Les Belles Lettres, 1979. (Collection des Universités de France). ix-352 p.. Tome 3, Livre IV ; éd. et trad. M. Patillon, Alain Philippe Segonds et Luc Brisson. Paris : Les Belles Lettres, 1995. (Collection des Universités de France). lxiv-228 p. En ligne : “Traité de Prophyre touchant l'abstinence de la chair des animaux” livres I [1], II [2], III [3], IV.

De l'animation de l'embryon ou Ad Gaurum, trad. André-Jean Festugière, La révélation d'Hermès Trismégiste, Paris, Les Belles Lettres, t. III, 1954, p. 265-302. Autrefois attribué à Galien.

L'antre des nymphes dans l'Odyssée (vers 268), trad., Lagrasse, Verdier, 1989. Interprétation allégorique d'un passage de l' Odyssée (XIII, 102-112) : l'antre des nymphes symbolise le monde sensible dans lequel les âmes sont descendues et dont elles doivent s'échapper.

Commentaire sur le Parménide de Platon : texte édité par Pierre Hadot qui l'attribue à Porphyre, Porphyre et Victorinus, Paris, Études augustiniennes, 1968, p. 64-113.

Commentaire sur le Timée : fragments réunis par A. R. Sodano, Porphyrii in Platonis Timaeum commentarium fragmenta, Naples, 1964.

Commentaire sur les Oracles chaldaïques (d'après saint Augustin, La cité de Dieu, X) : Les oracles chaldaïques, trad. Édouard des Places, Les Belles Lettres, 1971,.

Contre les chrétiens (vers 268) : fragments réunis par A. Harnack en 1916. Trad. an. : Against the Christians, Amherst (New York), Prometheus Books, 1994. Reconstitution par Pierre de Labriolle, La réaction païenne (1948), Cerf, 2005.

Histoire de la philosophie (Philosophos historia) (vers 260) : fragments traduits par A. Ph. Segonds in Porphyre, Vie de Pythagore. Lettre à Marcella, Les Belles Lettres, 1982,

Isagogè ou Introduction aux Catégories d'Aristote (vers 268). Trad. latine par Boèce (508), trad. fr. par Jules Tricot (1947), intro. par Alain de Libera, Paris, Vrin, coll. “Sic et Non”, 1995, Clxii-100 p.. Texte fondamental dans l'histoire de la logique médiévale.

Lettre à Anébon (vers 265 ?), reconstituée par A. R. Sodano, Porfirio Lettera ad Anebo, Naples, 1958 (à partir de Saint Augustin, Cité de Dieu, chap. XI). Attaque la magie égyptienne, l'interprétation ritualiste de la théurgie, ce qui suscitera les Mystères d'Égypte de Jamblique, favorable aux rites. La philosophie est présentée comme un don des dieux passée à travers des âmes supérieures, celles de Homère, Orphée, Pythagore, Platon.

Lettre à Marcella, trad. André-Jean Festugière, Trois dévôts païens, 1944. Ou trad. in Vie de Pythagore. Lettre à Marcella, Les Belles Lettres.

Philosophie des oracles (avant 263), reconstituée par G. Wolff d'après Eusèbe (Préparation évangélique), Porphyrii 'De philosophia ex oraculis' haurienda librorum reliquiae, Berlin, 1856, réimpr. Hildesheim, G. Olms, 1962. Trad. A.-Éd. Chaignet, La Philosophie des oracles de Porphyre, Paris, E. Leroux, 1900, 17 p. “Recherche d'une doctrine du salut dans les pratiques religieuses et les textes oraculaires de Grèce et surtout d'Orient” (selon J. Bouffartigue).

Questions homériques : fragments réunis par H. Schrader, Porphyrii Quaestionum Homericarum reliquiae, Leipzig, 1882-1890, 2 t.

Du retour de l'âme [à Dieu]. De regressu animae, trad. latine : J. Bidez, Vie de Porphyre, Gand, 1913, p. 24-41 (en latin). D'après saint Augustin, La cité de Dieu, livres XII, XIII, XXII. “Mêle mystique plotinienne et théurgie chaldaïque” (selon J. H. Waszink).

Sentences (Principes de la théorie des intelligibles), études d'introduction, texte grec et trad. française, commentaire par l'Unité propre de recherche no 76 du CNRS ; traduction anglaise de John Dillon ; travaux édités sous la responsabilité de Luc Brisson. 2 vol. Paris : J. Vrin, 2005. (Histoire des doctrines de l'Antiquité classique ; 33).. Concentré doctrinal des Ennéades de Plotin.

Aurélien :

Un des plus grands chocs entre Rome et les régions arabes préislamiques, puisque des guerres ont opposé Zénobie la princesse palmyrienne à cet empereur pour la possession de toute la méditerranée orientale.

Né vers 207 et décédé en 275, cet empereur refait l’unité de l’Empire romain, continue sa consolidation face aux barbares, et entame des réformes religieuses et monétaires qui annoncent celles de la tétrarchie, dix ans plus tard.

Bibliographie

, Eugen Cizek, L'empereur Aurélien et son temps, Paris, Les Belles Lettres, 1994 ;

Léon Homo, Essai sur le règne de l'empereur Aurélien (270-275), , Paris, 1904 (ouvrage fondamental, issu de la thèse de l'auteur. Une version numérisée est disponible sur le site Histoire antique) ;

François Zosso et Christian Zingg, Les Empereurs romains, 1995, Éditions Errance.

Le Promethée d’Eschyle : bien avant tous les passeurs!

Un texte très peu connu et pourtant situé dans l’un des chefs d’oeuvre les plus prestigieux et les plus célèbre du patrimoine littéraire occidental. C’est en effet dans Le Prométhée enchaîné du premier Tragique grec que nous trouvons une très précoce référence aux Arabes, très anciens transhumants au pied des hauteurs caucasiennesC

Le héros voleur de feu subissant son supplice sur la montagne de l’Olympe (un aigle lui dévore le foie qui régénère pour être de nouveau dévoré et ainsi à l’infini…). Prométhée entend le chœur chanter la gloire de ces « cavaliers arabes aux lances luisantes, au pied du Caucase ».

Vers 419-424 :

Le Chœur : La fleur guerrière d’Arabie

En sa citadelle escarpée

Près du Caucase,

Peuple de guerriers

Frémissant de lances aigues.

Récits coraniques :

Marie et Jésus : deux courts passages du Coran, l’un (sourate XIX) décrit une Nativité spécifiquement islamique, et l’autre (sourate V) présente Jésus après la fin des temps face au Divin, se défendant d’avoir recommandé à son peuple de croire à la Trinité.

Sous un palmier, Marie

Extrait sourate XIX

Prends mémoire dans le Livre, Marie.

Quand elle s’est écartée des siens en un site oriental

Elle a ainsi interposé entre elle et eux un voile

C’est alors que Nous avons dépêché auprès d’elle Notre souffle

Il s’est représenté à elle en humain parfait. Elle a dit : « Que je me sois préservée de toi, à moins que tu ne sois l’un de ceux qui se gardent d’atteindre à ce qui relève de Dieu ! »

« Je suis, a-t-il dit, un envoyé de ton Maître, pour t’offrir un enfant tout pur. »

« Comment, dit-elle, aurais-je un enfant, alors que nul humain ne m’a effleurée

Et que je ne suis point débauchée ? »

Il a dit : « C’est ainsi. » Ton Maître a dit : « Cela m’est aisé.

Et que nous en fassions signe pour les humains et Maternance. »

Et c’est ainsi que cela a été.

Elle l’a conçu, et avec sa portée s’est écartée en un lieu extrême.

Les douleurs l’ont surprise adossée au tronc d’un palmier 17. Elle a dit : « Que ne suis-je, avant cela qui m’arrive, morte

Et que ne suis-je devenue un oubli oublié ! »

Il l’a appelée alors qu’elle le surplombait et lui a dit : « N’aie chagrin. Ton Maître a mis sous toi un ruisseau.

Secoue vers toi le tronc du palmier

Pour en faire pleuvoir sur toi primeur de dattes toutes mûries.

Mange et bois, que rasséréné soit ton regard

Au premier humain que tu verras, dis : « J’ai fait vœu au Maternant d’un jeûne.

À nul humain aujourd’hui je ne parlerai. »

Revenue auprès des siens le portant, ils lui ont dit : « Ô Marie, tu as commis une chose effarante ! Sœur d’Aaron, ni ton père n’était homme de mal, ni ta mère n’était une débauchée ! »

Elle a fait signe à l’enfant.

Ils ont dit : « Comment parler à un enfant encore au berceau ? »

Il a dit : « Je suis un assujetti à Dieu. Il m’a accordé le Livre, Il m’a fait prophète

Et béni Il m’a fait où que j’aille

M’a recommandé la prière, et de faire don tant que je vivrai

Et d’être pieux envers ma mère. Il n’a pas fait de moi un infâme rebelle.

Paix sur moi, le jour où je suis né, le jour où je mourrai et le jour où vivant je ressusciterai. »

Ainsi est Jésus, enfant de Marie Logos 18 de Vérité, Au sujet duquel ils disputent.

Dieu n’avait pas à se donner enfant, Transcendant soit-Il !

Une fois Son décret pris, Il n’a qu’à dire : « Sois », et cela est.

Et que : « Dieu est mon Maître et le vôtre. Soyez-lui assujettis. Voici la voie de rectitude. »

Les sept dormeurs de la Caverne : le récit qui relate leur aventure est situé dans la sourate XVIII, dite la Caverne. Un groupe de jeunes chrétiens est retiré de la vie lors d’un long sommeil qui a duré trois cents ans…

Extrait de la sourate XVIII :

« Tiendras-tu un savoir sur les compagnons de la caverne et de l’épitaphe,

Signe parmi Nos signes ?

Quand ces jeunes hommes se sont abri enfin trouvé dans la caverne

« Ô Notre Maître, se sont-ils dit, accorde-nous de Ton sein, Maternance

Et fasse que de nous-mêmes puissions rectitude. »

Nous avons dans la caverne occulté leur ouïe pour trois cents ans de lune

De neuf autres augmentés 12

Avant de les ranimer

À dessein de savoir lequel des deux partis serait

Le plus apte à estimer la durée de leur séjour.

En toute vérité Nous allons te conter leur histoire.

Ils étaient des jeunes hommes qui ont eu la foi en leur Maître

Nous les avons élevés dans la voie éclairée

Nous en avons ceint le cœur à leur éveil, pour qu'ils disent :

« Notre Maître est le Maître des cieux et de la terre,

Point nous n’invoquerons autre dieu en deçà de Lui

Nous aurions, en cela, proféré un vil mensonge

Voici qu’en deçà de Lui les nôtres se sont donné d’autres dieux

Manquant de produire pour les justifier argument d’évidence

Rien n’est plus dans la démesure que de forger au sujet de Dieu le mensonge

Et si d’eux nous nous écartons

Autant que de cela auquel ils se sont assujettis, en deçà de Dieu…

Abritons-nous dans la caverne,

Notre Maître nous recouvrira peut-être d’un pan de Sa Maternance

Il nous inspirera peut-être de quoi puiser en nous-mêmes sollicitude. »

Se levant, le soleil dérivait, dirait-on, en évitant à droite leur caverne

Déclinant, il l’a évitée sur la gauche

Comme reposant dans un site concave. Signes divins !

Celui qu’Il a guidé, bien se dirige.

Celui qu’Il égare, tu ne trouveras nul soutien, vers la voie-qui-mène !

On les croirait éveillés, mais bien endormis ils sont

Nous les retournons sur la droite ou sur la gauche

Lorsque leur chien étend ses pattes à l’entrée

Les aurais-tu d’un regard aperçus

Que tu leur tournerais le dos les fuyant

Tant d’effroi ils auraient empli ton cœur.

Nous les avons donc ranimés, pour les faire s’interroger

L’un d’eux disant : « Combien de temps avons-nous ici demeuré ? »

Ils lui ont dit : « Un jour, peut-être moins… Seul notre Maître a à savoir du temps que nous avons ici passé…

Dépêchons l’un de nous à la Cité, avec ces pièces d’argent que voici

Qu’il repère celui qui y vend la plus savoureuse des nourritures

Et nous en ramène quelques bons mets.

Que convenable il se montre, et qu’il prenne garde de n’éveiller l’attention de personne

S’ils nous découvraient, ils nous lapideraient ou nous feraient revenir dans leur parti pris

Serions-nous alors triomphants ? »

Ainsi Nous les avons faits fortuitement découverts,

À dessein que l’on sache que la promesse de Dieu est Vérité

Et que l’Heure inéluctablement adviendra. Quand on a disputé leur sort

Certains disaient : « Murons-les. À leur Maître seul d’en avoir un savoir ! » C’est alors qu’une idée a prévalu : « Construisons ici même un lieu de prière !

Trois, dira-t-on, leur chien étant quatrième. »

Ou bien : « Cinq, leur chien étant sixième. »

Ils conjecturent ainsi sur l’insu !

Et l’on dira : « Sept et enfin leur chien étant huitième. »

Dis : « Mon Maître seul en connaît le nombre. »

Bien rares sont ceux qui savent ce qu’il en était.

À leur sujet ne dispute que selon clairs propos

Ne consulte à leur sujet aucun des leurs 13

Non plus que tu ne diras d’une chose : « Demain, sûr, je m’en vais la réaliser. »

Encore faudra-t-il que Dieu le veuille.

Yûsuf (Joseph) et ses frères dans le Coran :

Joseph et ses frères : cet admirable texte d’une prose que les Arabes considèrent comme inégalable reprend trait pour trait le même récit biblique du Livre de la Genèse…

Le Coran met l’accent fortement sur la question des rêves : « Fatras de rêves » ou « rêves interprétables ». Si Abraham a eu une attitude naïve « en prenant au mot » le rêve dans lequel Dieu lui ordonne de sacrifier son enfant, dans la sourate de Yûsuf , (S.XII), il est question d’une vraie interprétation au sens moderne du terme, ta’bi’r. En Égypte, Yûsuf est revendu à Putiphar, vizir du roi. Il fait prospérer les affaires de celui-ci et devient rapidement son intendant. Pendant plusieurs années il gère ses biens. Un jour,le Vizir que le Coran ne nomme pas, comme c’est le cas pour le récit biblique, découvre une querelle entre Yûsuf et sa propre épouse. Celle-ci, éprise de sa beauté l’a harcelé et finit par s’enfermer avec lui dans sa chambre conjugale. Le récit coranique ajoute ici une note que Voltaire commente avec malice dans son Dictionnaire : Un « témoin » de la scène a innocenté Yûsuf, dit seulement le Coran. Et c’est l’exégèse traditionnelle qui exclut qu’il puisse s’agir d’un adulte et penche pour la présence d’un bébé dont la séductrice ne pouvait craindre la curiosité. Yûsuf est envoyé en prison. Il partage sa cellule avec le maître-échanson et le maître-panetier du Pharaon. Un matin, ses deux compagnons se réveillent en ayant fait chacun un rêve. Il prédit au maître-échanson qu’il sera innocenté et qu'il retrouvera ses fonctions auprès du roi, et au maître-panetier qu'il aura la tête tranchée. Les prédictions se réalisent. Le détenu survivant ne se rappelle de la promesse faite à Yûsuf que beaucoup plus tard lorsque le roi fait un rêve que personne dans l’entourage savant du roi ne parvient à interpréter. Yûsuf est extrait de sa prison et explique le rêve prémonitoire qui est redonné sous deux versions différentes. Les sept vaches grasses (ou les épis pleins dans le second récit du rêve) qu'a vues Pharaon sont sept années de grande abondance que doit connaître le pays. Les sept vaches maigres (ou épis sèches) sont les sept années de sécheresse qui suivent. Dans le rêve, les sept vaches maigres engloutissent les vaches grasses comme les années de disette font oublier l'abondance. Joseph conseille qu’on utilise les excédents des premières années pour engranger des réserves destinées aux années de sécheresse.

Le roi est convaincu par les propos de Yûsuf et le met à la tête de l’économie du pays.

Récit coranique

Le Coran mentionne Joseph, Yûsuf comme un grand prophète. Le Coran reprend la généalogie de la Genèse: il est le fils de Jacob, petit-fils d'Isaac et arrière-petit-fils d'Abraham. La sourate XII du Coran porte son nom et raconte son histoire dans un récit qui diffère parfois de celui trouvé dans la Genèse :

« Un jour Joseph dit: Ô mon père! J'ai vu onze planètes et le soleil et la lune qui se prosternaient devant moi.

Ô mon enfant! lui répondit Jacob, garde-toi bien de raconter ton songe à tes frères, de peur qu'ils n'imaginent contre toi quelque artifice, car Satan est l'ennemi déclaré de l'homme.

C'est ainsi que Dieu te prendra pour son élu et t'enseignera l'interprétation des discours; il te comblera de ses bienfaits toi et la famille de Jacob, comme il en a comblé tes aïeux d'autrefois, Abraham et Isaac. Ton Seigneur est savant et sage.

Joseph et ses frères peuvent servir de marque de la bonté divine à ceux qui veulent s'instruire.

Un jour, ses frères se disaient l'un à l'autre: Joseph et son frère [Benjamin] sont plus chers à notre père, et cependant nous sommes plus nombreux. En vérité notre père est dans une erreur évidente.

Tuez Joseph, ou bien éloignez-le quelque part; les regards de votre père seront exclusivement pour vous. Ensuite vous vous conduirez en hommes de bien. »

La partie qui suit est très longue ; elle explique comment Joseph est arrivé en Égypte, comment il a été sauvé et comment il est devenu vice-roi d'Égypte en raison de sa sagesse et de son intelligence. À la fin, Jacob retrouve son fils.

Manuscrit du Coran, un feuillet de la sourate de Joseph . Voir IMA, collection de M. Khalil.

Le mythe de « Cornes-de-Bélier » :

Ni prophète, ni personnage négatif au regard de la croyance islamique, le dénommé Cornes-de-Bélier dans la même sourate de la Caverne s’engage dans un périple initiatique qui le conduit de l’Egypte d’Amon à la Perse des Grands-Rois. La description de ce voyage atteste qu’il s’agit bien d’Alexandre le Grand « stylisé » selon la version populaire très répandu dans la région à l’époque de l’avènement de l’islam. Le texte de ce récit sera accompagné d’un passage de La Vie d’Alexandre de Plutarque et du Roman d’Alexandre du pseudo-Callisthène.

Alexandre, la voie du roi-philosophe :

Extrait de la sourate XVIII

Et Ils t’interrogent sur Cornes-de-Bélier …

Dis : je m’en vais de son histoire vous relater un rappel.

Nous avons affermi sa prise sur la terre

Le munissant en vue de toute chose d’un moyen.

Et il a usé d’un moyen, jusqu’au lieu où soleil se couche

Et il y a vu qu’il se couchait dans une chaude source boueuse.

Il a trouvé, là, un peuple. Nous avons dit : « Ô, Cornes-de-Bélier !

À toi de châtier, ou de les bien traiter ! »

Il a dit : « Qui aura fait dans la démesure, nous le châtierons. »

Puis, une fois à son Maître rendu, à Celui-ci de lui faire subir châtiment inouï.

Quant à celui qui aura la foi, agissant dans le bien

Il aura pour récompense haut rang

Et il n’entendra de nos ordres que ce qui est aisé.

Et il a encore usé d’un moyen.

Arrivé au lieu où soleil se lève, il a trouvé qu’il se levait

Sur un peuple démuni contre le soleil de tout abri.

Ainsi, nous avons retenu de ce qu’il a vu une chronique.

Et il a usé d’un moyen.

Arrivé entre les deux obstructions, il a trouvé en deçà d’elles un peuple

Peu s’en faut qu’ils puissent saisir un discours.

Ils ont dit : « Ô Cornes-de-Bélier, voilà que Gog et Magog corrompent la terre

Ne pouvions-nous te payer un tribut

À charge pour toi qu’entre eux et nous, tu établisses barrage ! »

Il a dit : « Ce dont mon Maître m’a gratifié est pour moi bien meilleur !

Mais, aidez-moi seulement de votre renfort à combler ce qu’il y a entre eux et vous d’un remblai. Apportez-moi moulage de fer. »

Une fois nivelé l’écart entre les deux falaises, il a dit : « Soufflez. »

Et cela jusqu’à ce qu’il en ait fait du feu.

Il a dit : « Laissez-moi couler sur le tout du cuivre. »

Gog et Magog n’ont pu l’escalader ni n’ont pu le percer.

Cornes-de-Bélier a dit : « C’est là signe

d’une Maternance du Maître

Quand la promesse de mon Maître viendra, elle l’aplanira totalement

Promesse de mon Maître est vérité. »

Pseudo-Callisthène :

De nombreux détails de l’Alexandre du Coran surnommé « Cornes de Bélier » concordent avec le même personnage du Roman d’Alexandre, du Pseudo-Callisthène.

Pseudo-Callisthène est un auteur inconnu égyptien ou grec d'Égypte qui dut vivre à Alexandrie au IIe siècle ou IIIe siècle. Les historiographes l'ont appelé Pseudo-Callisthène parce qu'il voulait se faire passer pour Callisthène, le contemporain et biographe d'Alexandre le Grand dont furent perdues les chroniques alors que Pseudo-Callisthène aurait vécu cinq siècles après le héros dont il relate les exploits.

Cette œuvre, sensiblement fabulatrice, ne suit que de très loin l'histoire du conquérant macédonien mais elle contient presque tous les épisodes que l'on retrouve chez la plupart des historiens grecs et romains ayant entrepris ce récit, entre le II et le III siècle. De cette version du Pseudo-Callisthène dérivent la plupart des Légendes, Vies, Romans, Histoires ou Exploits d'Alexandre le Grand qui se multiplieront, à partir du Ve siècle.

L'appellation Roman d'Alexandre date du Moyen Âge. On regroupe sous ce titre toutes les versions issues du texte grec d'origine. On distingue parmi elles deux traditions :

Une branche orientale représentée par

Une version arménienne du (Ve siècle)

Une version syriaque (VIIe siècle), certainement connue du temps de la Révélation du Coran

Une version éthiopienne (IXe siècle)

Une version byzantine (XIIIe siècle)

Puis une version turque et une version persane

Une branche occidentale dont le développement n'est pas moindre

Une version en latin de Julius Valerius Alexander Polemius, Res gestae Alexandri Macedonis (début du IVe siècle)

Une version en latin de Leo Archipresbyter, Historia de preliis Alexandri Macedonis Xe siècle :

Plutarque

Né à Chéronée (petite ville à l’est de la Phocide, proche de Delphes), les historiens ne possèdent que peu d’informations sur la vie de l’illustre biographe. On le sait fils d'une bonne famille, qui a jugé bon de l’envoyer en 65 ap. J-C. A l’école platonicienne d’Athènes, où Ammonios d'Athènes lui apprend les sciences et la philosophie. Il obtient la citoyenneté athénienne. Il fait un voyage à Delphes, avec Ammonios et Néron, ensuite un autre à Alexandrie. Il a une première mission à Corinthe. Il se rend pour la première fois à Rome, où il enseigne le grec et la philosophie morale sous les règnes de Vespasien et de Titus. Il meurt vers 120 à Thèbes.

Les chercheurs sur les questions de la culture arabe avant l’Islam trouveront dans l’œuvre de Plutarque des informations très précieuses sur les régions du Moyen-Orient aujourd’hui islamisées.

Bibliographie :

Vies parallèles

Œuvres morales

La Mésopotamie:

La profonde influence de la Mésopotamie dans tous les domaines est maintenant pleinement démontrée et reconnue. C’est pourquoi il est indispensable de se référer à cette vaste civilisation pour mieux cerner les contours d’une Méditerranée dont la lente gestation en fait ce formidable carrefour de visages, d’humeurs, d’ingéniosités techniques et de création poétique et philosophique. Pour en savoir davantage Nous renvoyons au xpécialiste le plus sûr dans l’assyriologie, Jean Bottéro, pour une meilleure connaissance de la profonde influence de la Mésopotamie ancienne sur la Méditerranée

bibliographie

La Religion babylonienne, Paris, PUF, 1952

Mythe et rite de Babylone, Paris, Honoré Champion, 1985.

Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux, Gallimard/NRF, 1987 .

Avec Jean-Pierre Vernant et Clarisse Herrenschmidt : L’Orient ancien et nous. L’écriture, la raison et les dieux, Paris, Albin Michel, 1996.

La plus vieille religion : en Mésopotamie, Paris, Gallimard, 1998.

Le mythe des Arabes d’islam

Ismaël :

Paradoxalement, l’histoire d’Ismaël est beaucoup plus riche et plus détaillée dont l’Ancien Testament que dans le Coran où cet enfant d’Abraham ne jouit d’aucuns récits complets. (en hébreu : ישׁמעאל Išma`e’l « Dieu a entendu [ma demande] » ; en arabe : إسماعيل Ismāʿl) est, selon le livre de la Genèse, le premier fils d’Abraham avec Agar, la servante égyptienne de son épouse Sarah

Le chapitre XVI de la Genèse relate la naissance d'Ismaël. La femme d’Abraham, Sarah est stérile et lui dit « Hélas l’Éternel m’a refusé l’enfantement ; approche-toi donc de mon esclave, Agar : peut-être par elle aurais-je un enfant. » Quand Agar tomba enceinte, Sarah lui donna de durs travaux et elle s’enfuit devant elle. Un envoyé de Dieu la trouva près d’une source et lui dit : « Retourne chez ta maîtresse, et humilie-toi sous sa main. Je multiplierai ta postérité, tellement qu’on ne pourra plus les compter ». Et il ajouta : « Te voici enceinte, et près d’enfanter un fils ; tu énonceras son nom Ismaël, parce que Dieu a entendu ton affliction. Celui-ci sera un onagre parmi les hommes, sa main sera contre tous et la main de tous sera contre lui ; Il séjournera à la face de tous ses frères. »

Ismaël fut circoncis par son père à l’âge de 13 ans. Il grandit dans le désert de Paran, qui est dans le Sinaï. Il devint archer et épousa une femme du pays d’Égypte.

D’après la Genèse, Ismaël a 12 fils :

« Voici la postérité d’Ismaël, fils d’Abraham, qu’Agar, l’Égyptienne, servante de Sara, avait enfanté à Abraham.

Voici les noms des fils d’Ismaël, par leurs noms, selon leurs générations : Nebajoth, premier-né d’Ismaël, Kédar, Adbeel, Mibsam,

Mischma, Duma, Massa, Hadad, Théma, Jethur, Naphisch et Kedma. Ce sont là les fils d’Ismaël ; ce sont là leurs noms, selon leurs parcs et leurs enclos. Ils furent les douze chefs de leurs peuples»

Il a également une fille, Mahalath, épouse d'Esaü :

« Ésaü, âgé de quarante ans, prit pour femmes Judith, fille de Beéri, le Héthien, et Basmath, fille d’Élon, le Héthien. Ses épouses ne plaisant pas à son père et à sa mère, il prit pour femme, outre les femmes qu’il avait, Mahalath, fille d’Ismaël et sœur de Nebajoth»

Ismaël meurt à l’âge de cent trente-sept ans.

L’islam tient Ismaël et Isaac pour deux prophètes d'une importance au moins égale. Il existe, peut-être, un désaccord quant à l’identité du fils qu’Abraham doit sacrifier à son Dieu. La plupart des musulmans aujourd'hui soutiennent qu’il s’agit d’Ismaël. En effet dans la Genèse, Dieu ordonne à Abraham de sacrifier Isaac sur le mont Moria (selon ces musulmans, c’est Ismaël qui fut la victime, car selon les écrits bibliques, Dieu demanda à Abraham le sacrifice de son fils « unique » et Ismaël étant aîné, il serait donc le « fils unique » jusqu’à la naissance d’Isaac).

Le Coran, quant à lui, ne nomme pas le fils « sacrifié », lorsqu'il rapporte l'histoire du sacrifice d'Abraham.

Outre la lignée des arabes ( ‘āriba : arabes de « souche »), Ismaël est le père de la lignée des Arabes dits musta riba (arabes arabisés) dont Mahomet est issu.

Les douze fils d’Ismaël dont il est fait mention dans la Bible sont connus de la tradition musulmane. Il est dit que deux d’entre eux s’établirent à La Mecque, où ils fixèrent leur demeure, à savoir : Nebajoth et Kédar. Kédar est l’ancêtre des Quraychites, la tribu de Muhammad.

Le Coran le qualifie par deux fois « d’endurant »

La Ka'aba

La Kaaba, Ka'ba ou Ka'aba est une grande construction cuboïde au sein de la masjid al-Haram (« La Mosquée sacrée») à La Mecque. Avec ses 15 m de haut et ses côtés de 10 et 12 m. le bâtiment ne possède qu'une seule ouverture, une porte qui est ouverte trois fois par an pour permettre de laver le plancher avec de l’eau puisée à la source de Zamzam (celle qui est supposée avoir été découverte par Agar lorsque elle cherchait désespérément de l'eau pour le bébé Ismael pendant leur exil dans le désert).

Quant à son apparence primitive, la Ka‘ba apparaissait probablement au départ comme un simple enclos de pierres sans toit, édifié à proximité immédiate d'un point d'eau salvateur au fond d'une vallée sèche et non arborée. Sa construction dans ce lieu insolite signalait manifestement déjà une intention cultuelle et confirmait son caractère d'espace sacré.

Les anciens chroniqueurs rapportent qu'avant l'avènement de l'islam (jahilya), il y avait vingt quatre kaabas dans la péninsule d'Arabie, mais celle de La Mecque était vénérée par toutes les tribus. Les populations bédouines y venaient de toute l'Arabie y déposer les statues (asnam) de leurs idoles, auxquelles ils rendaient visites une fois par an lors d'un pèlerinage. On dit, qu'à l'avènement de l'islam, la Kaaba contenait plus de 360 statues ; Ces divinités, dont les plus vénérées et les plus plébiscitées étant : Hubbal, al-Lat, al-`Uzza ou Manat. Le sanctuaire, ainsi constitué accueillait également : juifs, chrétiens, polythéistes, mazdéens et plusieurs autres croyances

Vers l'an 200, le Hejaz devient une région qu'empruntent de nombreuses caravanes. Les tribus bédouines profitent de la localisation de la région, au carrefour des routes vers l'Afrique, vers l'Asie Mineure, vers le monde perse et vers les prospères côtes du golfe d'Aden (royaumes de Saba, de l'Hadramaout, etc…) pour y contrôler le commerce des épices. Aux VIe et VIIe siècles, La Mecque était un grand carrefour marchand, dominée par la tribu des Quraychites, dont est issu Mahomet, et qui se disaient descendants d'Adnan et par lui d'Ismaël. Celle-ci concluait des traités avec les Byzantins, les Éthiopiens, les Sassanides, etc. Les notables de la ville dirigeaient tout par l'intermédiaire d'un conseil (majlis).

La Ka'ba mecquoise fut édifiée à une époque indéterminée, peut-être vers la fin de la période romaine. Selon la tradition musulmane, le culte autour de la Ka'ba remonterait à Adam qui l'auraitbatie, avant qu'elle ne soit emportée par le Déluge au temps de Noé. Dieu aurait alors ordonné à Abraham (Ibrahim) de la reconstruire avec l'aide de son fils Ismaël (la fameuse pierre Noire enchassée dans l'un des angles de la Kaaba serait d'ailleurs un don de l'ange Gabriel à Ibrahim.

Le Coran dit que c'est le prophète Ibrahim qui l'a « reconstruite » et purifiée, puisque le sanctuaire servait depuis toujours de panthéon pour les Arabes polythéistes. Abraham l’a préparé en somme pour accueillir la forme ultime du monothéisme.

A l’intérieur, la pièce est vide. Le plafond est supporté par trois piliers de bois et les murs sont recouverts de marbre. Dans un angle, un escalier étroit permet d’accéder à la terrasse. On l’emprunte une fois par an pour changer la kiswa, le brocart noir, brodé de versets coraniques qui recouvre la construction.

La ville de La Mecque est mentionnée pour la première fois par le géographe grec Ptolémée, qui l'appelle « Makoraba » au IIe siècle. Selon Christoph Luxenberg, le nom de la ville proviendrait de racine araméenne Makk désignant une dépression topographique, notamment « vallée », en effet la ville se situe dans la vallée de l'Oued Ibrahim

La Pierre noire (angle Sud-est) (arabe : الحَجَر الأَسْوَد [al-hajar al-aswad]). En 684 la Kaaba est endommagée par un incendie, la pierre noire éclate à cause de la chaleur.

LA PHILOSOPHIE et LES PHILOSOPHES

L’ESPRIT DES PASSEURS

Nous n’avons pas trouvé meilleure illustration de cette passion pour l’entreprise de transfert culturel du Savoir grec dans les espaces arabes que ce préambule à l’une de ses traductions, dû à Yuhanna Ibn al-Bitrîq :

« Je n’ai pas omis de visiter un seul de ces temples au sein desquels les Philosophes déposent leurs énigmatiques paroles, ni négligé de consulter un seul de ces grands maîtres d’oracle initiés à la connaissance des sibyllines écritures, quand je croyais l’un ou l’autre en possession de ce que je recherchais. Jusqu’au jour où mes pas m’ont conduit au temple érigé par Esculape lui-même pour son propre culte. Là, j’ai eu la chance de repérer un ermite, dévot au service du sanctuaire, un de ces prêtres au savoir avéré et à l’intelligence sûre. Je me suis hâté d’aller le voir, l’ai prié de m’accueillir et, usant de l’astuce, j’ai obtenu qu’il m’ouvrît l’accès à la bibliothèque du temple. C’est ainsi que j’ai trouvé parmi les manuscrits qui s’y trouvaient celui pour lequel j’ai entrepris tant de voyages et entretenu tant d’espoir.

De retour à la Cité Victorieuse [Bagdad], muni de ce qui a récompensé ma peine et comblé mes vœux, assuré de l’aide de Dieu, et de Son appui, Très-Haut soit-Il, rassuré par les bons augures et les heureux présages présidant au règne de l’Emir des croyants, j’en ai entrepris sans tarder la traduction, d’abord du grec au syriaque, puis de cette langue à l’arabe ».

Les arabes et le divin Aristote

Le même Yuhanna Ibn al-Bitrîq s’est adressé ainsi au calife, lui dédiant une traduction d’une œuvre d’Aristote, élevant l’éloge du philosophe jusqu’à en faire un prophète selon les critères même de la foi islamique.

« Au Nom de Dieu infiniment Clément et Tout-Miséricordieux

Ceci dit :

Puisse Dieu soutenir l’Emir des Croyants, l’aider dans la défense de la Foi et dans la garde des affaires publiques.

Voici que je lui soumets, esclave que je suis, asservi à son ordre et m’en tenant à mes limites dans l’étude, Le Livre du Politique dans l’Excellence, plus connu sous le titre du Secret des secrets, composé par le vertueux Philosophe Aristote Fils de Nicomaque le Macédonien, à l’intention de son disciple, le Roi sublime Alexandre Fils de Philippe de Lydie, dit Cornes-de-Bélier. Le Philosophe avait écrit cet ouvrage alors qu’il vieillissait, ne trouvait plus ni la force de l’accompagner dans les guerres de conquête ni l’occasion de conduire en son nom les affaires. Car Alexandre avait auparavant fait de son maître son vizir, y avait placé sa confiance pour le seconder, et l’avait préféré à tous, tant il estimait la justesse de ses vues, l’ampleur de son savoir, l’acuité de son entendement, en plus de bien d’autres hauts mérites, de sa conduite irréprochable, de sa maîtrise des sciences divines, qualités qui le rendaient si singulier.

D’ailleurs, pour toutes ces raisons, plusieurs savants l’ont compté du nombre des prophètes, et j’ai même appris dans maints ouvrages de chroniques dus aux Grecs que Dieu lui a révélé ces paroles : « En attendant que Je t’appelle Ange ; sois plus proche de ce nom que de celui d’Homme. » On raconte à son propos des choses fantastiques, et de hauts faits si extraordinaires et si nombreux qu’il serait fastidieux d’en faire le récit.

Au sujet de sa mort les témoignages divergent. Si d’aucuns disent qu’il est mort de mort naturelle, et qu’il est enterré dans une nécropole connue, d’autres ont soutenu qu’il a été plutôt élevé au Ciel dans une colonne de lumière.

Aussi, et grâce à l’excellence de sa pensée et en suivant ses conseils, Alexandre a-t-il atteint au triomphe que lui ont reconnu Cités Nations, s’appropriant tous les royaumes, étendant son pouvoir sur toutes les contrées et les routes de la terre, par toutes les latitudes, soumettant tous les peuples, Arabes et Barbares. Nul ne pouvait éluder ses ordres ni s’opposer à ses décrets.

Et c’est à la demande du Roi qu’Aristote avait composé nombre d’épîtres autour de thèmes qui, dans l’harmonie, délectent les cœurs et élèvent les désirs vers la perfection. Parmi ces épîtres, il y a celle qui répond à une lettre d’Alexandre où celui-ci, après avoir conquis la Perse et en a soumis les tout-puissants, s’est ainsi adressé au Philosophe : « Vénérable maître et juste Vizir ; je porte à ta connaissance qu’en terre de Perse, j’ai découvert un peuple doué d’une haute intelligence et d’un esprit pénétrant. J’en augure qu’ils pourraient en être tentés de convoiter mon royaume. Aussi ai-je décidé de les tuer tous. Je veux ton avis. »

Le Sage Aristote lui a fait parvenir sa réponse : « Si tu as décidé de les tuer tous, et certes en es-tu bien capable, tu es en revanche incapable de changer en quoi que ce soit l’air et l’eau qui font leur pays. Fasse alors que tu te les appropries par ta bonté et ta bienveillance, et tu mériteras leur amour. Salut ! »

Mais les rapports entre l’Europe et l’Empire islamique abasside commandé par Bagdad n’étaient pas toujours idylliques. Voici un texte dû à un grand chroniqueur du la vie quotidienne de cette capitale, le grand-juge , cadi Muhassine At-Tannukhi, qui montre des relations bien plus « réalistes » :

Prisonniers de guerre chez les byzantins

Muhammad ibn ‘Abd ar-Rahmân, le cadi, m’a rapporté [ce qui suit], le tenant de Mukarram ibn Bakrân, selon Abû Yahyâ ibn Mukarram, cadi lui aussi :

J’étais parmi les intimes d’Abû l-Hasan ‘Isâ le vizir, et il lui arrivait même de me consulter au sujet des affaires. Un jour, je le trouvai très soucieux et pensai qu’il y avait sans doute une mauvaise nouvelle au sujet du calife al-Muqtadir :

— Il est arrivé quelque chose de grave ? dis-je, en lui faisant sentir que je parlais du calife.

— Mon embarras ne vient pas de la¼ C’est bien pire !

— Si vous me permettez d’en savoir plus, je pourrais peut-être en dire utilement quelque chose( Sans doute ! Voilà : notre gouverneur de la province frontalière m’a dépêché une missive m’informant que les prisonniers musulmans chez les Byzantins, bien traités et protégés jusque-là, ne le sont plus, depuis qu’un jeune couple royal s’est saisi des rênes du pouvoir à Byzance. On a persécuté les nôtres, on les a affamés, exposés au froid, châtiés, et on les a forcés à se convertir au christianisme. Ils subissent une terrible peine et une bien dure épreuve. Face à une telle situation, je me trouve complètement désarmé, et cela dépasse notre pouvoir. Le calife ne nous suivrait certainement pas si je me mettais à dépenser de l’argent pour équiper des armées et marcher sur Constantinople.

— Mais, vizir, il y a une issue bien plus facile pour sortir de cette impasse!

— Parle, béni sois-tu !

— A Antioche, il y a ce grand des chrétiens qu’on appelle un Patrice, et à Jérusalem un autre qu’on nomme Catholicos. Leurs ordres, à ces deux-là, sont obéis par le monarque byzantin, d’autant que, quiconque leur désobéit est considéré comme un renégat, et nul monarque byzantin ne peut monter sur le trône sans l’avis écrit de ces deux personnages. Or, les deux villes sont sous notre autorité. Que le vizir daigne ordonner aux gouverneurs de convoquer les deux dignitaires, de les informer des abus que subissent les prisonniers musulmans, et qu’ils leur disent que de telles pratiques ne sont guère dignes des vrais monarques ; qu’ils fassent en sorte que cessent de telles pratiques, sinon c’est eux qui seraient comptables de ces crimes. Et nous attendrons la réponse !

Il convoqua un secrétaire, dicta deux lettres dans ce sens et en ordonna l’expédition sur l’heure. Puis il me dit :

— J’avoue que tu m’as un peu tranquillisé !

Et sur ce, je le quittai.

Deux mois plus tard, alors que j’avais oublié cet entretien avec le vizir, un messager vint me quérir de sa part. Je pris la route, bien désireux de connaître la raison de cette convocation. Arrivé auprès de lui, je le trouvai tout enjoué, et dès qu’il me vit il s’écria :

— Toi que voici, que Dieu te rétribue de la plus désirable des récompenses pour avoir assuré ton propre salut éternel et le mien !

— Mais de quoi s’agit-il ? dis-je.

— Tes conseils au sujet des prisonniers ont fait mouche, tant ils étaient opportuns et sages, grâce à Dieu. Voici que le message du gouverneur nous arrive…

Et il fit signe au messager qui se trouvait tout près de lui, l’autorisant à parler. Celui-ci dit :

— Le gouverneur m’a dépêché à Constantinople avec le délégué du Patrice et du Catholicos, porteur d’une lettre par eux adressée au couple royal, et dont voici le contenu : “ Vous vous êtes écartés de la religion du Messie, et nous en jugeons de par ce qui nous est parvenu au sujet de votre comportement avec les prisonniers. Se comporter ainsi n’est pas dans vos droits, et c’est un pêché que vous commettez, et c’est contraire à ce que le Christ nous a commandé de faire. Vous devez cesser ces agissements, et choisir de vous conduire d’une manière louable à l’égard des captifs. Renoncez à exiger qu’ils renient leur foi pour la foi chrétienne, sinon, nous vous maudissons et vous déclarons indignes du trône, et vous n'aurez aucun droit de vous y maintenir.“

Le messager poursuivit :

— Je suis parti avec le délégué des deux religieux et, arrivé à Constantinople, je suis resté des jours à attendre mon admission auprès des deux monarques qui n’accordaient audience qu’au seul délégué des deux prélats. Puis, les deux souverains m’ont envoyé chercher. Je les ai salués et l’interprète m’a déclaré : “Leurs majestés disent que ce qui est parvenu aux oreilles du souverain arabe au sujet des prisonniers n’est que pur mensonge et vile calomnie. Nous t’autorisons à pénétrer dans la prison afin que tu voies de toi-même les prisonniers et constates que leurs conditions de vie sont bien différentes de ce qui vous a été rapporté, afin que tu entendes aussi, de leur bouche, que leurs doléances à nous adressées ont été favorablement reçues, contrairement à ce qu’on vous a raconté.”

— Plus tard, ajouta le messager du gouverneur, on m’a conduit dans la prison, et j’y ai vu les prisonniers. Ils avaient des visages de cadavres exhumés, portant les traces de dures souffrances, de pénibles tourments¼ et de tout ce qu’ils ont dû supporter, jusqu’au jour de notre arrivée. C’est ainsi que j’ai constaté qu’ils étaient, ma foi, fort bien traités en ce jour de ma visite. J’ai examiné leurs habits et ils étaient bien neufs. J’en ai conclu qu’on n’avait retardé ma visite à la cour que pour avoir le temps de changer les apparences et améliorer les conditions de vie des prisonniers. Ceux-ci m’ont certes affirmé qu’ils remerciaient le couple royal, tout en me signifiant discrètement que nous avons été, en fait, bien informés sur les conditions réelles de leur captivité. Leur peine, ont-ils ajouté, a été toutefois sensiblement allégée, et ils assurent avoir été bien traités dès mon arrivée dans le pays. Ils ont voulu savoir aussi comment avons-nous eu vent de leur état, qui a pu nous prévenir, et qui a eu l’idée de charger une délégation pour venir les défendre. Je leur ai parlé du vizir ‘Alî ibn ‘Isâ, et leur ai dit que c’est bien lui qui m’a envoyé de Bagdad, dès qu’il a été mis au courant¼

— Ils ont alors, poursuivit encore le messager, clamé des prières afin que Dieu le Très-Haut bénisse le vizir, et j’ai même entendu une femme crier : “O, toi ‘Alî ibn ‘Isâ, puisse Dieu te récompenser pour une si belle action !”

Le premier narrateur reprit son récit et dit :

— Quand ‘Alî ibn ‘Isâ entendit cela, il éclata en sanglot, puis il se prosterna en signe de reconnaissance à Dieu, Transcendant et Très-Haut soit-Il. Il récompensa généreusement le messager du gouverneur qui s’en fut.

Nichwâr al-Muhâdhara … tr. Fr. Brins de Chicanes, La vie quotidienne à Bagdad au Xe s. Actes Sud 2001

LES PREMIERS PENSEURS-PASSERELLES

En 830, le calife al-Ma'mun institue la Maison de la sagesse, à la fois bibliothèque, académie, office de traductions, doté aussi d'un observatoire. Poursuivant un mouvement culturel commencé au siècle précédent un grand nombre de traducteurs, actifs, compétents, bien rétribués, font passer en syriaque et en arabe quantité de livres persans, indiens et surtout grecs: l'essentiel de la science et de la philosophie helléniques devient ainsi accessible aux Arabes. Parallèlement, au cours du IIe siècle de l'hégire, cependant que la prose arabe prenait sa forme classique, la spéculation religieuse, aiguisée par les controverses avec les croyants d'autres religions et entre musulmans, s'était affinée, devenant plus ample et plus dialectique..

L'époque de Kindi est celle où la culture musulmane atteint un développement jamais atteint dans l’aire méridionale de la Méditerranée.

Al-Kindi

Al-Kindi, Alkindus en latin, issu de la tribu sud-arabique de Kinda (d'où son nom. Abu Yousuf Yaqub Ibn Ishaq al-Kindi est né à Kûfa en Irak en l’An 801 mort en 873)

Il poursuit ses études à Basra, dont son père était gouverneur, puis à Bagdad, fondée en 762 par le deuxième calife abbasside Mansur qui en fit sa capitale. Ces trois villes étaient les plus prestigieuses de l'empire musulman du point de vue intellectuel.

Al-Kindi était contemporain d'al-Mamun, al-Mu'tasim et al-Mutawakkil et a vécu à Bagdad, employé par Mutawakkil comme un calligraphe. À cause de ses vues philosophiques, Mutawakkil a été ennuyé, lui a confisqué tous ses livres. Cependant, ceux-ci lui ont été ensuite rendus. Il est mort en 873 ap.jc pendant le règne d'al-M'utamid.

Il était philosophe polyvalent, mathématicien, physicien, médecin, astronome, géographe et même un expert en musique.

Il fut un des premiers musulmans à étudier la philosophie grecque antique et un des premiers traducteurs des ouvrages d'Aristote en arabe. Appelé le philosophe des Arabes parce qu'il descendait de la noblesse arabe, il est l'auteur de plus de deux cent soixante-dix ouvrages dont la plupart sont de courts traités couvrant un grand éventail de sujets, tels que la philosophie, la médecine, les mathématiques, l'optique et l'astrologie.

Certains de ses ouvrages furent traduits en latin au moyen-âge et influencèrent les érudits chrétiens en Europe. La philosophie d'al-Kindi fut fortement influencée par le néoplatonisme et l'aristotélisme médiéval. Il tenta de fournir une base philosophique à la théologie spéculative des mutazilites, adoptée plus tard par les imams des chiites. Tout en affirmant que les thèses essentielles de la philosophie et de la religion étaient en harmonie, il plaça la révélation au-dessus de la philosophie et les intuitions prophétiques au-dessus de la raison. L'influence d'al-Kindi sur les penseurs musulmans perdura environ un siècle après sa mort.

Kindi se veut philosophe: faylasuf , c'est-à-dire qu'il s'inspire, consciemment et fermement, des penseurs grecs. Il se réclame particulièrement de Platon et d'Aristote, qui selon lui avaient au fond la même doctrine (on reconnaît là un élément de la pensée grecque tardive, volontiers syncrétiste). Mais l'examen de ses œuvres permet d'y déceler des problèmes et des concepts issus de divers courants du néo-platonisme: cette étude, encore loin d'être achevée, donne des renseignements précieux sur la nature et la mesure des connaissances de son milieu en matière de philosophie hellénique. Kindi travaillait en liaison avec plusieurs traducteurs; c'est ainsi qu'Ibn Na'ima traduisit pour lui la fameuse Théologie dite d'Aristote, que Kindi ne cite pas dans sa liste des ouvrages de ce philosophe, et qui est sans doute l'œuvre de Porphyre. Le Livre de la philosophie première , dédié au calife al-Mu'tasim, contient, au début, une sorte de manifeste où Kindi donne une théorie de la croissance historique de la philosophie, inspirée du livre de la Métaphysique d'Aristote, et se défend vigoureusement contre ceux qui critiquent sa méthode au nom de la foi traditionnelle. La pensée de Kindi tient aussi fondamentalement au “kalam”, qui est une branche de la réflexion religieuse, de nature dialectique, en quelque sorte une “théologie”. Plus précisément, ce faylasuf adopte certains points essentiels du mu'tazilisme, école théologique en pleine vigueur à cette époque et qui contribua d'autre part, autant que la falsafa, à introduire des éléments grecs dans la substance de la pensée musulmane - encore que d'une façon particulière. Protégé par les califes favorables aux mu'tazilites: al-Ma'mun et al-Mu'tasim, Kindi tomba en disgrâce en 848, sous le calife al-Mutawakkil; sa bibliothèque, confisquée, lui fut toutefois rendue quelque temps avant sa mort.

En mathématiques, il a écrit quatre livres sur le système du nombre et dans la fondation d'une grande partie de l'arithmétique moderne. Aucun doute le système Arabe de chiffres était en grande partie développé par al-Khawarizmi, mais al-Kindi a eu des contributions riches dans ce domaine. Il a aussi contribué en géométrie sphérique dans les études astronomiques.

En chimie, il s'est opposé à l'idée que certains métaux peuvent être convertis en métaux précieux. Il pensait que les réactions chimiques ne peuvent pas provoquer la transformation d'éléments. il a contribué en optique géométrique dans un livre qui a servi plutard comme une inspiration à beaucoup de scientifiques éminents tels que Roger Bacon.

En médecine, sa contribution principale comprend le fait qu'il était le premier à déterminer les doses à administrer de toutes les drogues. En musique, les aspects scientifiques de musique dans son temps (que veut dire la phrase ? ). Il a signalé que l'harmonie résulte de la combinaison de plusieurs notes , ayant un ton spécifique chacun. Donc, les notes trop basses ou trop hautes produisent un ton qui n'est pas agréable. Le degré d'harmonie dépend de la fréquence de notes. Il a aussi signalé le fait que quand un son est produit, il produit des vagues dans l'air qui percutent le tambour de l'oreille. Son travail contient une notation sur la détermination de tons.

Le grand polygraphe Ibn al-Nadim, notera dans son Catalogue (Al-Fuhrist) cent quinze ans après la mort d’al- Kindi plus de deux cent soixante-dix ouvrages. Al-Kindi, en effet, écrivit sur à peu près toutes les sciences, y compris l'astrologie (mais non l'alchimie, à laquelle il ne croyait pas); ceux de ses traités scientifiques qui nous sont parvenus concernent principalement l'astronomie, la météorologie, l'optique, la pharmacologie, et c'est surtout en tant que savant qu'il fut d'abord cité. Tout en adoptant les principes de la science grecque et de la pensée spéculative.

Al-Farabi

Cconnu en Occident sous les noms de Alpharabius, Al-Farabi, Farabi, Abunaser ou Alfarabi est un philosophe musulman chiite persan médiéval1 . Né en 872 à Faryab en Khorasan, aujourd'hui situé en Afghanistan, il meurt à Damas, en Syrie en 950.

Loin d'être un obscur philosophe médiéval, Al-Farabi fut appelé le “Second Maître” par Averroès (Ibn Roschd) et Maïmonide, le “Premier Maître” n'étant autre qu'Aristote, qui, aux yeux d'Averroès, passe pour avoir établi définitivement la gloire de la philosophie. Al-Farabi est l'un des premiers à étudier, à commenter et à répandre parmi les musulmans la connaissance d'Aristote.

Fils d'une famille noble perse, dans laquelle le père aurait exercé un commandement militaire à la cour turque, vassale du califat abbasside arabe de Bagdad, Abu Nasr Al-Farabi part se former dans la capitale califale. À Bagdad (actuel Iraq), il étudie la grammaire, la logique, la philosophie, les mathématiques, la musique et les sciences. Al-Farabi y suit les enseignements de Abu Bishr Matta ben Yunus et fréquente les philosophes chrétiens nestoriens héritiers de la translatio studiorum des Grecs vers le monde arabe, du fait de la fermeture des écoles philosophiques païennes d'Athènes par Justinien en 529.

Cette fermeture marque, on l'oublie trop souvent, la fin de l'Académie de Platon. Les textes grecs antiques seront cependant sans cesse recopiés et étudiés (seul procédé de conservation de l'époque) dans les centres monastiques de Grèce et à Constantinople. Toujours est-il que les philosophes grecs platoniciens se réfugient à Alexandrie, à Harran et à Antioche en Turquie, avant d'essaimer vers Bagdad. L'exode des philosophes grecs donne lieu à d'intenses traductions du grec en syriaque et du syriaque vers l'arabe. Al-Farabi va fréquenter certains de ces traducteurs, comme Yuhanna (Johannes) ben Haylan.

Son éloquence, ses talents dans la musique et la poésie lui concilièrent l'estime du sultan de Syrie, Seïf-ed-Daulah, qui voulut l'attacher à sa cour. Mais Al-Farabi s'en excusa et partit : il fut tué par des voleurs en route. Selon une autre version, il passa la plus grande partie de sa vie à la cour de Syrie, pensionné par le prince.

Il fut le maître à penser d'Avicenne (indirectement, celui-ci étant né en 980).

En 943, Al-Farabi s'installe à Alep, puis voyage en Égypte, pour revenir mourir à Damas en 950.

Œuvre et pensée

Al-Farabi est un philosophe (il travaille sur les textes de Platon et d'Aristote) qui vit dans un contexte troublé, celui du rapport entre l'islam et les successeurs politiques de Mahomet. Le califat central se morcelle en émirats et en États qui se veulent indépendants. Les détails de la science de la religion et du droit musulman (fiqh) structurent les détails et les discussions qui se développent au sein de la vie intellectuelle en pays d'islam. Cette vie n'est pas monolithique. Al-Farabi, qui est un esprit encyclopédique, s'intéresse particulièrement à la question du régime politique. Il publie un certain nombre de textes qui sont des commentaires, ou des synthèses personnelles sur la philosophie de Platon et d'Aristote : « L'Accord des Philosophes Platon et Aristote », une énumération des Dialogues de Platon, un ouvrage consacré aux Opinions des habitants de la Cité vertueuse et un Sommaire des Lois de Platon.

Bien que parlant d'Aristote (dont au demeurant les Arabes médiévaux semblent totalement ignorer l'ouvrage sur Les Politiques), Al-Farabi consacre tous ses efforts à la philosophie politique de Platon. Il commente La République et distingue deux types d'enseignement : l'enseignement de Socrate et l'enseignement de Thrasymaque (le personnage violent mis en scène dans La République). L'enseignement de Socrate est doux et s'adresse aux philosophes ; mais Socrate périt sous l'accusation d'impiété. L'enseignement de Thrasymaque est un enseignement capable de manipuler les opinions et les passions qui couvent dans la Cité. Il peut aussi bien exciter la Cité que la calmer. C'est dans ces qualités que l'on trouve la fibre du législateur.

Le style de Al-Farabi est un style ésotérique, ou qui emprunte des motifs ésotériques (conformément à des traditions numérologiques qui sont répandues partout)

Bibliographie

une Encyclopédie, qui se trouve manuscrite à l'Escurial,

un Traité de musique,

les Opuscula varia, dans lesquels on trouve un Traité sur les sciences et un Traité sur l'entendement où il développe la doctrine d'Aristote sur ce point.

En latin : Corpus platonicum medii aevi. Plato latinus, édi. par R. Klibanski, 1950 : De Platonis Philosophia d'âl-Fârâbî et Traité sur les 'Lois' de Platon, d'al-Fârâbî.

-De l'obtention du bonheur, première partie d'une trilogie Les deux philosophies, le terme bonheur étant pris dans le sens de la perfection humaine, représentée par la philosophie ;

- La Philosophie de Platon, deuxième partie de la même trilogie, la dernière, La Philosophie d'Aristote, n'étant pas disponible en français ;

* Épître sur l'intellect;

* Traité des opinions des habitants de la cité idéale;

- Al-Fârâbî, Philosopher à Bagdad au Xe siècle, présentation et dossier par Ali Benmakhlouf, Traductions par Stéphane Diebler, glossaire par Pauline Koetsch, bilingue arabe-français, Seuil, coll. “Essais/Points”, 2007

- Carlos Fraenkel, “Philosophy and Exegesis in al-Fârâbî, Averroes, and Maimonides”, dans M. Achard et F. Renaud (éds.), Le commentaire philosophique (I), Laval théologique et philosophique, 64.1, 2008, p. 105-125.

* Leo Straus, Le Platon de Fârâbî , Traduit de l’anglais et annoté par Olivier Sedeyn, Paris, Ed. Alia, 20

Ibn Sînâ (Avicenne)

De son nom complet Abu 'Ali al-Husayn Ibn Abd Allah Ibn Sina, est né au mois d’août 980 à Khormeytan (ou Afshéna, le “pays du soleil”), près de Boukhara, à l'est de la Perse

Le Canon, Al Qânûn fî at-tibb : le Livre des lois médicales, composé de cinq livres, est l'œuvre médicale majeure d'Avicenne.

Son Canon rencontra un grand succès, qui éclipsa les travaux antérieurs de Rhazès (850 - 926), d'Haly-Abbas (930 - 994) et d'Abu Al-Qasim (936 - 1013) et même ceux d'Ibn-Al-Nafis (1210 - 1288) qui lui sont postérieurs. Les croisés du XIIe au XVIIe siècle ramenèrent en Europe Le Canon de la Médecine, qui influença la pratique et l'enseignement de la médecine occidentale.

L'ouvrage fut traduit en latin par Gérard de Crémone entre 1150 et 1187, et imprimé en hébreu à Milan en 1473, puis à Venise en 1527 et à Rome en 1593. Son influence dure jusqu'à sa contestation à la Renaissance : Léonard de Vinci en rejette l'anatomie et Paracelse le brûle. C'est le développement de la science européenne qui provoquera son obsolescence, par exemple la description de la circulation sanguine par William Harvey en 1628. Néanmoins cet ouvrage marqua longuement l'étude de la médecine, et même en 1909, un cours de la médecine d'Avicenne fut donné à Bruxelles.

Avicenne se démarque dans les domaines de l'ophtalmologie, de la gynéco-obstétrique et de la psychologie. Il s'attache beaucoup à la description des symptômes, décrivant toutes les maladies répertoriées à l'époque, y compris celles relevant de la psychiatrie.

Il est le premier à distinguer la pleurésie, la médiastinite et l'abcès sous-phrénique. Il décrit les deux formes de paralysies faciales (centrale et périphérique) Il donne la symptomatologie du diabète. Il sait faire le diagnostic différentiel entre la sténose du pylore et l'ulcère de l'estomac. Il décrit différentes variétés d'ictères. Il donne une description de la cataracte, de la méningite, etc. Il pressent le rôle des rats dans la propagation de la peste. Il indique que certaines infections sont transmises par voie placentaire. Il est le premier à préconiser des traitements par vessies de glaces et lavements rectaux. Il découvre que le sang part du cœur pour aller aux poumons, puis en revenir, et expose avec précision le système de ventricules et de valves du cœur. Il est le premier à décrire correctement l'anatomie de l'œil humain. Il émet aussi l'hypothèse selon laquelle l'eau et l'atmosphère contiendraient de minuscules organismes vecteurs de certaines maladies infectieuses. Mais avant tout, Avicenne s'intéresse aux moyens de conserver la santé. Il recommande la pratique régulière du sport ou l'hydrothérapie en médecine préventive et curative. Il insiste sur l'importance des relations humaines dans la conservation d'une bonne santé mentale et somatique.

La médecine d'Avicenne pourrait être résumée par la phrase d'introduction de Urdjuza Fi-Tib' (Poème de Médecine) : « la médecine est l'art de conserver la santé et éventuellement, de guérir la maladie survenue dans le corps ».

Avicenne le philosophe

Sa doctrine philosophique, en particulier sa métaphysique, se base sur celle d'Aristote et sur les travaux d'Al-Farabi. Ses autres œuvres sont marquées par la recherche d'une philosophie orientale et d'une mystique personnelle.

La philosophie islamique, imprégnée de théologie, concevait plus clairement qu'Aristote la distinction entre essence et existence : alors que l'existence est le domaine du contingent, de l'accidentel, l'essence est, par définition, ce qui perdure dans l'être au travers de ses accidents.

Première Intelligence

L'essence, pour Avicenne, est non-contingente. Pour qu'une essence soit actualisée dans une instance (une existence), il faut que cette existence soit rendue nécessaire par l'essence elle-même. Cette relation de cause à effet, toujours parce que l'essence n'est pas contingente, est inhérente à l'essence elle-même. Ainsi il doit exister une essence nécessaire en elle-même pour que l'existence puisse être possible: l'Être nécessaire, ou encore Dieu; Cet Être crée la Première Intelligence par émanation.

Cette définition altère profondément la conception de création: il ne s'agit plus d'une divinité créant par caprice, mais d'une pensée divine qui se pense elle-même; le passage de ce premier être à l'existant est une nécessité et non plus une volonté. Le monde émane alors de Dieu par surabondance de Son Intelligence, suivant ce que les néoplatoniciens ont nommé émanation: une causalité immatérielle.

Avicenne s'inspire des travaux d'Al-Farabi, mais à cette différence que c'est l'Être nécessaire qui est à l'origine de tout (voir plus bas les Dix intelligences). Cette perspective serait donc plus compatible avec le Coran.

La création

C'est de cette Première Intelligence que va procéder la création de la pluralité. En effet,

La Première Intelligence, en contemplant le principe qui la fait exister nécessairement (c'est-à-dire Dieu), donne lieu à la Deuxième Intelligence. La Première Intelligence, en se contemplant comme émanation de ce principe, donne lieu à la Première Âme, qui anime la sphère des sphères (celle qui contient toutes les autres). La Première Intelligence, en contemplant sa nature d'essence rendue possible par elle-même, c'est-à-dire la possibilité de son existence, crée la matière qui emplit la sphère des sphères, c'est la sphère des fixes. Cette triple contemplation instaure les premiers degrés de l'être. Elle se répète, donnant naissance à la double hiérarchie :

* hiérarchie supérieure, Avicenne les désigne comme les Chérubins (Kerubim);

* hiérarchie inférieure, Avicenne les désigne comme les Anges de la magnificence : ces âmes animent les cieux, mais sont dépourvues de sens (sens de perception du sensible); elles se situent entre pur intelligible et sensible, et se caractérisent par leur imagination, qui leur permet de désirer l'intelligence dont elles procèdent. Le mouvement éternel qu'elle impriment aux cieux résulte de leur recherche toujours inassouvie de cette intelligence qu'elles désirent atteindre. Elles sont à l'origine des visions des prophètes par exemple.

Cette hiérarchie correspond aux Dix Sphères englobantes (Sphère des Sphères, Sphère des Fixes, sept Sphères planétaires, Sphère sublunaire).

Aussi appelée intellect agent ou l'Ange, et associée à Gabriel dans le Coran, elle se situe si loin du Principe que son émanation éclate en une multitude de fragments. En effet, de la contemplation de l'Ange par lui-même, en tant qu'émanation de la neuvième intelligence, n'émane pas une âme céleste, mais les âmes humaines. Alors que les Anges de la Magnificence sont dépourvus de sens, les âmes humaines ont une imagination sensuelle, sensible, qui leur confère le pouvoir de mouvoir les corps matériels.

Pour Avicenne, l'intellect humain n'est pas forgé pour l'abstraction des formes et des idées. L'homme est pourtant intelligent en puissance, mais seule l'illumination par l'Ange leur confère le pouvoir de passer de la connaissance en puissance à la connaissance en acte. Toutefois, la force avec laquelle l'Ange illumine l'intellect humain varie:

* Les prophètes, inondés de l'influx au point qu'il irradie non plus seulement l'intellect rationnel mais aussi l'imagination, réémettent à destination des autres hommes cette surabondance;

* D'autres reçoivent tant d'influx, quoique moins que les prophètes, qu'il écrivent, enseignent, légifèrent, participant aussi à la redistribution vers les autres;

* D'autres encore en reçoivent assez pour leur perfection personnelle;

* Et d'autres, enfin, si peu qu'ils ne passent jamais à l'acte.

Selon cette conception, l'humanité partage un et un seul intellect agent, c'est-à-dire une conscience collective. Le stade ultime de la vie humaine, donc, est l'union avec l'émanation angélique. Ainsi, cette âme immortelle confère, à tous ceux qui ont fait de la perception de l'influx angélique une habitude, la capacité de surexistence, c'est-à-dire l'immortalité.

Pour les néo-platoniciens, dont Avicenne fait partie, l'immortalité de l'âme est une conséquence de sa nature, et pas une finalité.

Philosophie orientale

Cette deuxième partie de la philosophie avicennienne est peu connue ; l'ouvrage éponyme disparut au cours du sac d'Ispahan, en 1034, en même temps que le « Livre de l’arbitrage équitable » (Kitab al-Insaf), et Avicenne n'eut pas le temps ou la force de le réécrire. De cet ouvrage monumental (vingt-huit mille questions) ne subsistent que quelques fragments. Henry Corbin pense que ces œuvres sont le point de départ du projet de philosophie orientale que Sohrawardi mène plus tard à terme.

L'Occident et l'Orient

Les orientalistes occidentaux ont longtemps débattu de la signification même du terme mashriqiya :

Un différend sur la vocalisation (mushriqiya au lieu de mashriqiya) amène certains orientalistes à parler d'une philosophie illuminative. La localisation des « orientaux » a donné lieu à d'intenses spéculations, mais aucune hypothèse n'a jamais vraiment convaincu. La tradition, en théosophie et mystique islamiques, considère mashriq (l'Orient) comme monde de la lumière, celui des Intelligences et donc des Anges, par opposition à maghrib (l’Occident) qui représente le monde sublunaire, monde de ténèbres où déclinent les âmes. Cette conception est déjà explicite chez Avicenne (voir le récit symbolique Hayy ibn Yaqzan), et le sera d'autant plus chez ses commentateurs et critiques, comme Sohrawardi.

L'Orient mystique

Avicenne est l'auteur de quatre textes sur la philosophie orientale : le « Récit de Hayy ibn Yaqzan », le « Récit de l’oiseau », le « Récit de Salâmân » et « Absâl »

Récit de Hayy ibn Yaqzan : Hayy ibn Yaqzan est un enfant isolé sur une île. Il découvre de lui-même l'univers qui l'entoure. Ce récit forme une initiation à l'Orient, aux formes archangéliques de lumière, par opposition à l'occident et à l'extrême-occident (lieu de la Matière pure). Hayy ibn Yaqzan personnalise Avicenne dans sa relation avec l'Ange. Récit de l’oiseau : Ce récit répond au récit de Hayy ibn Yaqzan. Il entreprend ce voyage jusqu’à l'Extrême-Orient, cette quête de l'absolu pour parvenir à la « Cité du Roi ». L'âme s’est éveillée à elle-même. En l'extase d’une ascension mentale, elle franchit les vallées et les chaînes de la montagne cosmique en compagnie de l'Ange. Récit de Salâmân et Absâl : Ce récit décrit le drame des deux héros de la partie finale du Kitab al-Isharat wa-l-tanbihat (Livre des directives et des remarques). Ces deux personnages typisent les deux intellects — contemplatif (ou spéculatif) et pratique — dualité qui se retrouve dans les couples Phôs Lumière et Adam terrestre, Prométhée et Épiméthée, en un mot l’homme célestiel et l'homme de chair. Ainsi, la structure de l'âme se divise selon la même structure qui ordonne les couples d’Archanges-Kerubim et d’Anges-Âmes (cf. supra). L'influence d'Avicenne est double :

1°) Le courant de l'Avicennisme latin qui s'oppose à d'autres courants de la scolastique médiévale

2°) Le courant de l'Avicennisme iranien, représenté notamment par Nasir Tusi.

Avicenne et Averroès

Pour Avicenne « l'intellect humain n'a ni le rôle ni le pouvoir d'abstraire l'intelligible du sensible. Toute connaissance et toute réminiscence sont une émanation et une illumination provenant de l'Ange » (Henry Corbin). L'humain est intelligent en puissance, mais sans l'intervention angélique, cette nature reste inexploitée.

Pour sa part, Averroès va dégager l'aristotélisme des ajouts platoniciens qui s'étaient greffés sur lui : point d'émanatisme chez lui.expliciter !

Les réflexions d'Avicenne sur l'alchimie (il ne croyait pas à la possibilité de la transmutation des métaux) eurent une influence considérable, tant sur les alchimistes que sur leurs opposants, grâce au De congelatione et conglutinatione lapidum (De la congélation et de la conglutination de la pierre). Il s'agit d'une traduction-résumé d'une partie du Kitâb al-Shifâ d'Avicenne, traitant “de la formation des pierres, de l'origine des montagnes, de la classification des minéraux (pierres, liquéfiables, soufres, sels) et de l'origine des métaux”. Avicenne y explique que les métaux “résultent de l'union du mercure avec une terre sulfureuse”. Ce traité a été ajouté vers 1200 par Alfred de Sareshel au livre IV des Météorologiques d'Aristote, de sorte qu'il a pu passer pour aristotélicien. Avicenne nie la possibilité d'une transmutation chimique des métaux : “Quant à ce que prétendent les alchimistes, il faut savoir qu’il n’est pas en leur pouvoir de transformer véritablement les espèces les unes en les autres (sciant artifices alchemiae species metallorum transmutari non posse) ; mais il est en leur pouvoir de faire de belles imitations, jusqu’à teindre le rouge en un blanc qui le rende tout à fait semblable à l’argent ou en un jaune qui le rende tout à fait semblable à l’or”. Autrement dit, les alchimistes ne peuvent convertir les complexions, changer les espèces : ils n'agissent que sur les qualités accidentelles et ne réalisent que des imitations. Pour Avicenne, les métaux “résultent de l'union du mercure avec une terre sulfureuse” : c'est la théorie du mercure/soufre. D'autre part, un pseudo-Avicenne a écrit le De anima in arte alchemiae.

Bibliographie

Publications anciennes des oeuvre

Les œuvres d'Avicenne ont été publiées en arabe, à Rome, en 1593, in-folio.

On a traduit en latin et publié ses Canons ou Préceptes de médecine, Venise, 1483, 1564 et 1683 ses Œuvres philosophiques, Venise, 1495; sa Métaphysique ou philosophie première, Venise, 1495.

Pierre Vattier avait traduit tous ses ouvrages en français; il n'en a paru que la Logique, Paris, 1658, in-8.

Oeuvres en français

Canon de la médecine. Al-Qânûn fi'l-Tibb :: pas de trad. Voir P. Mazliak, Avicenne et Averroès. Médecine et Biologie dans la civilisation de l'Islam, Vuibert/Adapt, 2004, 250 p. Qanûn (Avicenne) Livre de la délivrance. Kitâb al-Najat (vers 1030), trad. partielle in J.-C. Bardout et O. Boulnois, Sur la science divine, PUF, 2002, p. 62-82. Le Livre de la guérison Kitâb al-Shifâ (1020-1027) : La métaphysique du Shifâ, trad. de l'arabe Georges C. Anawati, Vrin, 1978-1985, 2 t. Le Livre de la science. Dânesh-Nâmeh (1021-1037), trad. du persan M. Achena et H. Massé, t. I : Logique, métaphysique, t. II : Physique, Arithmétique, Géométrie, Astronomie, Musique, Les Belles Lettres, 1955-1958. Livre des directives et remarques. Kitâb al-Ishârât wa-l-tanbîhât, trad. Anne-Marie Goichon, Vrin, 1951. Livre des définitions, trad. Anne-Marie Goichon, Vrin, 1963. “Notes d'Avicenne sur la 'Théologie d'Aristote'”, G. Vajda, Revue Thomiste, 51, 1951, p. 346-406. Poème de la médecine (condensé en vers du Canon de la médecine) [1] Le récit de Hayy ibn Yaqzân (1021), texte arabe, version persane, trad. fr. Henry Corbin, in Avicenne et le récit visionnaire, t. II, Adrien Maisonneuve, 1954. traités mystiques : M. A. F. Mehren, Traités mystiques d'Avicenne, Leyde, éd. Brill, 1889-1899.

Abu al Walîd Ibn Ruchd (Avérroès)

Le plus grand commentateur d’Aristote. Celui dont l’œuvre a secoué la Renaissance européenne tellement il a été réfuté par les plus grands théologiens de cette époque tel, entre autres, Saint Thomas d’Aquin qui lui a consacré un ouvrage intitulé précisément Contra Averroès (Contre Averroès). Dans les Universités de Padoue, Paris ou Bologne, ses livres circulaient sous le manteau, puisqu’une bulle papale en a interdit la lecture sous peine d’excommunication. Nous choisirons un texte sur le droit de pratiquer la philosophie qui rappelle, et même annonce la pensée de Spinoza dans le Traité théologico-politique. Une traduction en français avec texte arabe en regard est publiée dans les Editions Garnier-Flammarion, sous la plume d’ Alain de Libéra.

Né à Cordoue en Andalousie,, en l’An 1126, année supposée de sa naissance, mort le 10 décembre 1198, à Marrakech, Maroc, il est issu d'une grande famille de cadis (juges) de Cordoue (malékites). Petit fils d’Ibn Ruchd al-Gadd, lui-même cadi de Cordoue, qui fut un célèbre écrivain, dont on retrouve une œuvre en une vingtaine de volumes, sur la jurisprudence islamique, à la Bibliothèque Royale du Maroc.

Il est formé par des maîtres particuliers. La formation initiale commence par l’étude, par cœur, du Coran, à laquelle s'ajoutent la grammaire, la poésie, des rudiments de calcul et l’apprentissage de l’écriture. Averroès étudie avec son père, le hadith, la Tradition relative aux actes, paroles et attitudes du Prophète et le fiqh, droit au sens musulman, selon lequel le religieux et le juridique ne se dissocient pas.

Les sciences et la philosophie ne sont étudiées qu’après une bonne formation religieuse. Averroès élargit l’activité intellectuelle de son milieu familial en s’intéressant aux sciences profanes : physique, astronomie, médecine. À l’issue de sa formation, c’est un homme de religion féru de savoirs antiques et curieux de connaître la nature.

Averroès cultiva la médecine, qu'il avait étudiée sous Avenzoar, et fut médecin de la cour du Maroc ; mais il s'attacha plutôt à la théorie qu'à la pratique.

L’émir Abu Yaqub Yusuf lui ayant demandé, en 1166, de présenter de façon pédagogique l’œuvre d’Aristote, Averroès cherche à retrouver l’œuvre authentique. Il utilise plusieurs traductions. En appliquant les principes de la pensée logique dont la non-contradiction, et en utilisant sa connaissance globale de l’œuvre, il retrouve des erreurs de traduction, des lacunes et des rajouts. Il découvre ainsi la critique interne. Il a écrit trois types de commentaires : les Grands, les Moyens et les Abrégés. Il apparaît comme l’aristotélicien le plus fidèle des commentateurs médiévaux.

Vers 1188-1189, on assiste à des rebellions dans le Maghreb central et une guerre sainte contre les chrétiens. Le sultan Abu Yusuf Yaqub al-Mansur fait alors interdire la philosophie, les études et les livres, comme dans le domaine des mœurs, il interdit la vente du vin et le métier de chanteur et de musicien.

A partir de 1195, Averroès, déjà suspect comme philosophe, est victime d’une campagne d’opinion qui vise à anéantir son prestige de cadi. Al-Mansûr sacrifie alors ses intellectuels à la pression des oulémas. Averroès est exilé en 1197 à Lucena, petite ville andalouse peuplée surtout de Juifs, en déclin depuis que les Almohades ont interdit toute religion autre que l’islam. Après un court exil d’un an et demi, il est rappelé au Maroc où il reçoit le pardon du sultan, mais n’est pas rétabli dans ses fonctions. Il meurt à Marrakech le 10 ou 11 décembre 1198 sans avoir revu l’Andalousie. La mort d’Al-Mansûr peu de temps après marque le début de la décadence de l’empire almohade.

Bibliographie

Publications anciennes

On a d'Averroès (voir sur Gallica) :

des Commentaires sur Aristote, publiés en latin, Venise, 1595, in-folio ;

un recueil d'écrits sur la médecine, connu sous le titre de Collyget, corruption du mot arabe “colliyat” (الكليات) qui signifie le livre de tous, Venise, 1482 ;

des Commentaires sur les canons d'Avicenne, Venise, 1484 ;

l'Incohérence de l'incohérence des philosophes d'al-Ghazali, etc.

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Le Destin , film de Youssef Chahine met en scène la vie d'Averroès.

Râbi’a al ‘Adawiyya Une épopée mystique

Avant de se retrouver face à face dans son œuvre poétique avec Dieu auquel elle se consacre jusqu’au dénuement total, Râbi’a était une jeune fille débordante de vie et de malice. Mélange de deux femmes familières à l’imaginaire occidental et chrétien, Marie Madeleine et Sainte Thérèse d’Avila.

Née à Bassorah en l’An 714 morte en 801, ancienne esclave affranchie qui renonça jusqu’au mariage pour ne se consacrer qu’à Dieu, Rabi’a al-Adawiya est une figure majeure de la spiritualité soufie. Son immense rayonnement lui valut la vénération de ses contemporains et les maigres écrits qu’il nous reste d’elle en font également l’un des premiers chantres de l’amour divin.

Dans cet âge classique du soufisme, Rabia explore, comme d’autres, les sentiers de cette mystique. La légende raconte qu'elle aurait été vue dans les rues de Bagdad, portant un seau dans une main et une torche dans l'autre et criant qu'elle partait éteindre les feux de l'enfer et incendier le paradis. Un passant l'arrêta et l'interrogea sur le sens de ses dires. Elle répondit que les hommes d'aujourd'hui (guère plus d'un siècle après la mort du prophète de l'islam) n'adoraient Dieu que par intérêt, la crainte de son courroux ou la récompense de ses grâces, alors que la vraie dévotion consistait à ne l'adorer que pour Lui, par pure aspiration à contempler Sa Face.

Rabia est peut-être la première grande voix du soufisme. Ces ascètes des premières heures de l'Islam étaient à cette époque en marge de la société et apparaissent tels des avertisseurs pour le peuple, démontrant par leur existence même la vanité de certains musulmans d’enfermer l’esprit dans la lettre.

Ainsi rejetait-elle l'état par lequel l'homme se conforte dans l’insouciance ou la facilité et que les soufis jugent à l’opposé d’un état de quête.

Cette première mouvance spirituelle se structurera plusieurs siècles plus tard dans ce qu'on appellera des Confréries soufies (Cf aussi Tariqa).

Bibliographie

Margaret Smith, Rābi’a the mystic and her fellow-saints in Islām : Being the life and teachings of Rābi’a al-’Adawiyya Al-Qaysiyya of Basra together with some account of the place of the women saints in Islām, Cambridge, maison d’édition ? 1928

Jamal-Eddine Benghal, La vie de Rabi‘a al-‘Adawiyya : une sainte musulmane du VIIIème siècle, Ville d’édition ?, Éd. Iqra, 2000

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Un film égyptien Râbi’a al ‘Adawiyya raconte son histoire. Les chansons sont interprétées par Oum Kalsoum et écrites par Mohammed Abdel Wahab.

Le soufisme

Le soufisme (arabe : تصوف [taçawūf]) est un mouvement spirituel, mystique, et ascétique de l'islam, et une doctrine ésotérique apparue au VIIIe siècle, ayant pris ses racines initiales dans l'orthodoxie sunnite essentiellement, mais qui s'est rapidement transformé, pour certains de ses courants tout au moins, pour ensuite influencer les dissidences chiites (ismaïlisme, Druzes)

Les sens du mot soufi

Une première hypothèse est que soufisme viendrait de l'arabe safa ou safw (صفا [çafā], clarté ; limpidité ),. Une autre de Ahl al-soufa (أَهلُ الصُّفَّةِ [ahl al-çuffa], « les gens du banc » ; (le mot a donné « sofa » en français), en référence à ceux qui vivaient dans la Mosquée du Prophète à Yathrib (Médine), et qui furent mentionnés dans le Coran comme « la compagnie de ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir désirant Sa face » et qu'on aurait désignés par le mot Suffiyya. Cette deuxième hypothèse est parfois comparée à ahl al-Saff, (أَهلُ الصُّفَّ [ahl al-çaff], les Gens du Rang ), dans le sens de « premier rang » béni et élite de la communauté. Une troisième serait tirée de al-souf (ﺻﻮﻑ [çūf], « laine » qui donne صوفيّ [çūfīy], « laineux »), du fait que les gens ascètes de Koufa s'en revêtaient ; c'est ce que retient l'historien Ibn Khaldoun. Le soufi portait en effet un vêtement de laine, comme les pauvres en signe de modestie. La modestie et la pauvreté sont évoquées dans d'autres noms donnés à certains d'entre eux : derviche (persan : درويش [derwiš], mendiant ) ou [faqīr] (en arabe: فقير, « pauvre »). Certains ont fait remarquer qu'à part cette dérivation, toutes les autres sont incorrectes du point de vue de la grammaire arabe. Autre possibilité est que soufisme provient du mot grec sofia signifiant « sagesse ».

Selon René Guénon (Abdel Wahid Yahya) et suivant une approche ésotérique des lettres arabes, le sens caché du mot ne peut être donné que par « l'addition des valeurs numériques des lettres dont il est formé. Le mot soufi a le même nombre que El-Hekmah el-ilahiyah, c'est-à-dire la « Sagesse divine » ; le soufi véritable est donc celui qui possède cette sagesse, ou, en d'autres termes, il est el-ârif bi'llah, c'est-à-dire « celui qui connaît par Dieu », car Dieu ne peut-être connu que par Lui-même ».

Mansour Al-Hallâj : La grande épreuve d’Al-Hallâj

Rendu célèbre en Occident par les travaux de Louis Massignon, le plus tragique des sufis, le plus philosophe aussi, a été condamné par l’orthodoxie religieuse au crépuscule de la dynastie abasside à subir un atroce supplice relaté dans ce véritable document-reportage dû à ce talentueux chroniqueur déjà cité Muhassin at-Tanûkhî (Brins de Chicanes, VI,79) :

La mise à mort d’al hallaj

« le Cadi s’est enfin décidé à dresser l’acte qui a rendu licite le sang d’al-Hallaj et tous ceux qui se trouvaient à la séance du conseil ce jour-là ont fait de même :

Se représentant clairement son sort, al-Hallâj a dit :

— Mon dos est sacré, mon sang est illicite. Et point ne vous appartient-il d’interpréter à mes dépens ce qui va vous permettre de transgresser impunément la loi. J’ai la foi de l’islam, ma doctrine est celle de la Tradition prophétique, et je respecte la préséance qui classe Abû Bakr derrière, ‘Umar, ‘Alî, ‘Uthmân, Talha, Zubayr, Sa‘d [ibn Abî Waqqâç], Sa‘îd [ibn al-‘Aç], ‘Abd al-Rahman ibn ‘Awf et Abû ‘Ubayda al-Jarrâh[1]. J’ai composé des ouvrages sur la Tradition que vous trouverez partout chez les libraires. Dieu est le Garant de mon sang !

Il n’a pas cessé de répéter ces paroles pendant que les autres écrivaient. A la fin de la séance du conseil, ils sont partis précipitamment, et on a remis al-Hallâj au secret.

Hâmid le vizir a alors confié le procès-verbal de la séance à mon père et lui a demandé d’écrire au calife al-Muqtadir et solliciter sa réponse, en joignant à la lettre un compte rendu des délibérations.

Mon père a donc rédigé les deux documents et il a mis dans la housse destinée au calife l’acte de l’avis autorisé des cadis.

Deux jours après, aucune réponse n’était parvenue à Hâmid. Celui-ci en a été contrarié, si bien qu’il a été tenté de regretter la teneur de son adresse au calife. A-t-elle manqué sa cible ? s’est-il interrogé.

Il a décidé de revenir à la charge et de conforter ce qu’il a déjà engagé. Aussi, dès le lendemain, a-t-il dicté à mon père une autre lettre destinée au calife al-Muqtadir, où il a résumé les débats de la dernière séance, en ajoutant ceci : “ Ce qui y a été dit est maintenant connu de tous et partout. Si nous ne nous hâtons pas de mettre à mort le condamné, vivant il risque d’attiser encore les plus funestes passions, et il ne se trouvera plus une seule personne à l’abri de son emprise. Que le calife daigne consentir à la mise à mort du coupable… ” Il a confié la missive à Muflih, chambellan du calife, en lui demandant de la remettre en main propre, d’attendre la réponse et de la lui faire parvenir.

La réponse d’al-Muqtadir est parvenue le lendemain même par l’intermédiaire de Muflih : “ Attendu que les magistrats ont prononcé un avis autorisé, favorable à la mise à mort, et déclaré licite le sang de l’accusé, nous ordonnons que ce dernier soit livré au chef de la police Muhammad ibn ‘Abd aç-çamad[2] afin qu’il lui inflige mille coups de fouet. Si mort ne s’en suive qu’il le décapite. ”

Hâmid le vizir, satisfait de la réponse, a retrouvé son calme. Il a convoqué Muhammad ibn ‘Abd aç-çamad, lui a donné lecture de la missive califale, et lui a demandé de prendre al-Hallâj sous sa responsabilité. Le maître de la police a tout d’abord refusé, invoquant le risque d’un enlèvement du supplicié. Mais Hâmid l’a expressément rassuré en s’engageant à le faire escorter de sa propre garde, jusqu’au poste de police sur la rive ouest du fleuve. Les deux hommes se sont mis d’accord pour que le transfert du prisonnier ait lieu après la dernière prière de la nuit, que le chef de la police arrive accompagné d’un groupe de ses collaborateurs et d’agents montés sur des mules lourdement harnachées, comme s’il s’agissait d’écuyers, qu’on charge enfin al-Hallâj sur l’une des mules de parade pour qu’il soit difficile de le distinguer dans la masse du cortège.

Le vizir a rappelé au chef de la police ses obligations : mille coups de fouet et si le condamné périt, qu’il lui coupe la tête et brûle sa dépouille. Puis, il a ajouté : “ S’il te promet de transformer pour toi les eaux du Tigre et de l’Euphrate en autant d’or et d’argent, ne l’écoute pas et continue de frapper ! ”

A l’issue de la dernière prière de la nuit, Muhammad ibn ‘Abd aç-çamad, accompagné de ses agents montés sur les mules de cérémonie, s’est retrouvé chez le vizir qui a aussitôt ordonné à ses gardes d’escorter le cortège jusqu’au poste de police, et au geôlier chargé de garder al-Hallâj d’amener le condamné et de le confier à Muhammad ibn ‘Abd aç-çamad.

Ce geôlier a raconté plus tard que dès qu’il avait ouvert la porte du cachot pour demander à al-Hallâj de sortir, en un jour où celui-ci n’était pas censé voir son gardien, il avait dit :

— Qui se trouve avec le vizir ?

Et quand le geôlier avait répondu qu’il y avait Muhammad ibn ‘Abd aç-çamad, al-Hallâj aurait dit :

— Oh, mon Dieu ! Nous voilà perdus…

Dehors, on l’a fait monter sur la mule harnachée, et sa silhouette s’est effectivement confondue avec l’ensemble du cortège. La garde du vizir, après avoir accompagné la cohorte, a rebroussé chemin au niveau du pont. Muhammad ibn ‘Abd aç-çamad et ses hommes ont passé le reste de la nuit rassemblés autour du poste de police…

Le lendemain, six jours avant le déclin de la lune du mois de dhû l-qâ‘da [an 309 de l’hégire], al-Hallâj a été conduit dans la cour du poste de police, et le bourreau a reçu l’ordre de commencer le supplice.

Il y avait une foule immense autour de la scène. Il a subi exactement mille coups de fouet, sans demander grâce, sans un gémissement…

Il a même dit, s’adressant à Muhammad ibn ‘Abd aç-çamad, au six-centième coup :

— Invoque-moi pour ta bonne fortune ! J’ai pour toi un conseil qui vaut la prise de Constantinople…

Et le chef de la police a répondu :

— Rien ne pourra t’épargner le châtiment ! On m’a déjà prévenu que tu diras cela, et pire encore…

Après le millième coup de fouet, on lui a coupé la main, puis le pied, puis l’autre main et l’autre pied. On l'a ensuite décapité, et jeté ses restes au feu.

J’ai assisté au supplice, à l’extérieur, perché sur ma monture, et j’ai vu le corps, entouré de flammes, tressaillir sur la braise.

Ses cendres ont été dispersées dans les eaux du Tigre, et on a exposé sa tête d’abord deux jours à Bagdad en haut du pont, puis au Khorassan, et dans les autres provinces.

Ses partisans se sont promis son retour à la vie dans quarante jours.

Il s’est trouvé que les eaux du Tigre ont enregistré, cette année-là, une montée inhabituelle mais bénéfique, et ces mêmes partisans ont soutenu que cela ne pouvait s’expliquer que par le mélange des cendres d’al-Hallâj avec les eaux du fleuve.

Ils ont encore prétendu que seul un détracteur d’al-Hallâj, qui a pris l’apparence de leur maître, a subi le supplice.

D’autres parmi ses partisans ont affirmé, juste après avoir été témoins de son châtiment, l’avoir vu sur son âne, en route pour Nahrawân. Ils ont été si heureux de le rencontrer qu’ils l’ont entendu leur dire : “ Seriez-vous donc aussi stupides que ceux qui ont cru m’avoir soumis au supplice ? ”

Certains ont prétendu encore que c’est une bête qui a pris sa forme dans la scène de .

Quant à Naçr, l’huissier, il a manifesté, lors de ces événements une grande compassion pour al-Hallâj, affirmant qu’il a été injustement condamné, et qu’il a été un vrai dévot.

De nombreux libraires ont été convoqués par les autorités, et on les a fait jurer de ne jamais vendre ou racheter un ouvrage d’al-Hallâj.

Auteurs et philosophes :

Abû Hayyân Attawhîdi, , intellectuel arabe du dixième siècle, un redoutable prosateur et polémiste, certainement celui qui travaillait le plus son style et ses argumentations percutantes. Nous choisirons un texte qui fait partie de son ouvrage principal Réjouissance et bonne compagnie ( al imtâ’ wal- mu’ânasa) où il fait dialoguer deux sommités de son temps ; l’un est philologue, un dénommé Abou Saïd As-Sîrâfî qui défend la suprématie de la grammaire sur la logique et l’autre, Matta ibn Younes qui soutient la thèse inverse.

L'homme a des principes et des idées qui dérangent. Et il va le payer cher. Les puissants dirigeants tentent de le broyer, mais lui reste fort et résiste à toute tentative d'intimidation. Il s'accroche à ses idées. Même si sa pensée est marginalisée, incomprise tout simplement.

Abou Hayyane se retrouve empêtré dans un inéquitable procès. Un procès monté de toute pièce dans le but de le détruire. C'est ainsi que même les personnages de ses livres lui tournent le dos, comme ce “Abou Souleiman le borgne” qui lui reproche de l'avoir mêlé à d'autres personnages peu fréquentables.

On lui reproche de s'être érigé en porte-drapeau des marginalisés et des laissés pour compte, au lieu de chanter la gloire des puissants. Abou Hayyan est considéré comme un subversif. Un auteur dont les écrits véhiculent des idées fausses et nuisibles à l'ordre établi. Sa plus grande œuvre, la plus connue, Réjouissance et bonne compagnie (Al Imt’aa wa Al mua’na’sa) se présente en forme de soirées ou un vizir de l’époque est censée écouter un intellectuel lui parler sur différents sujets. L’une des nuits de ces séances montre le penchant philosophique de l’auteur pour une pensée anti-aristotélicienne. Il a opposé de cette pensée la langue arabe à la fois une logique et une grammaire.

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Tayeb Seddiqui, homme de théâtre marocain, redonne une nouvelle vie au patrimoine universel. Il dépoussière les grandes œuvres de la littérature arabe et mondiale et il le fait bien. C'est ainsi qu'il nous emmène, à travers cette pièce proposée par 2M, à la découverte de l'œuvre d'Abou Hayyan Attawhidi.

Abu l’alâ’ al-Ma’arri (973-1057)

Poète et prosateur entre autres qu’on a appelé le philosophe des poètes et le poète des philosophes. L’ouvrage dont nous choisirons une texte L’épitre du pardon ( risâlat al-ghufrân) est une promenade dans l’au-delà, tantôt dans l’espace paradisiaque, tantôt dans les enfers. Ici ou là, il fait des rencontres avec des personnages et des auteurs du passé ou décédés en son temps. Le lecteur ne manquera pas de penser à La divine comédie de Dante, ou au Paradis perdu de Milton. De très larges extraits de l’Epitre du pardon ont été traduits par Vincent Monteil pour le compte des Oeuvres représentatives de l’UNESCO aux Editions Gallimard.

Grand poète, connu pour sa virtuosité et pour l'originalité et le pessimisme de sa vision du monde. En effet, ses poèmes philosophiques sont construits sur la base d’une tristesse existentielle profonde, faisant du pessimisme une ligne de conduite et le départ de toute réflexion philosophique.

Descendant de la tribu de Tanukh, il naquit dans la ville syrienne de Ma`arrat an-N`uman au sud d'Alep. Une maladie d'enfance le laissa pratiquement aveugle. Il étudia à Alep, Antioche, et à Tripoli sur la côte de l'actuel Liban et commença sa carrière littéraire, soutenu par un petit revenu privé. Ses premières poésies furent rassemblées dans le recueil intitulé Saqt az-zand (“L'étincelle d'amadou”), qui jouit d'une grande popularité.

Après environ deux ans passés à Bagdad, Al-Maari revint en Syrie en 1010, en partie du fait de la mauvaise santé de sa mère. À Bagdad, il avait été d'abord bien reçu dans des salons littéraires prestigieux ; mais quand il refusa de vendre ses panégyriques, il ne put trouver de mécène. Il renonça à la richesse matérielle et se retira dans une habitation reculée, pour y vivre dans des conditions modestes. Localement, Al-Maari jouit de respect et d'autorité, et de nombreux étudiants vinrent s'instruire auprès de lui. Il entretint également une correspondance active.

Al-Maari écrivit un second recueil de poésies plus original, Luzum ma lam yalzam (“La nécessité inutile”), ou Luzumiyat (“Les nécessités”), se rapportant à la complexité superflue de l'arrangement des rimes. L'humanisme sceptique de sa poésie est également apparent dans la Risalat al-ghufran, dans laquelle le poète visite le paradis et rencontre ses prédécesseurs, poètes païens qui ont trouvé le pardon. Cette dernière œuvre a suscité quelques suspicions chez les musulmans qui ont pensé qu'il était marqué par le scepticisme.

L'ouvrage Al-Fusul wa al-ghayat (“Paragraphes et périodes”), une collection d'homélies en prose rimée, fut même traitée de pastiche du Coran. Bien qu'il ait été l'avocat de la justice sociale et de l'action, Al-Maari pensait que les enfants ne devraient pas être conçus, afin d'épargner aux générations futures les douleurs de la vie.

Voici quelques uns de ses vers audacieux :

Les habitants de la terre se divisent en deux, Ceux qui ont de l'esprit mais pas de religion, Et ceux qui ont de la religion mais pas d'esprit.

Bibliographie

Grand poète lyrique solitaire, il a été traduit en français par Adonis.

L'épître du pardon, traduit par Vincent-Mansour Monteil, Gallimard, Paris, 1984.

Risalat ul Ghufran, a Divine Comedy, traduit par G. Brackenbury, Dâr al-Maaref, Le Caire, 1943.

Dans la prison d'Aboul-Ala, essai de Taha Hussein, Milelli, Villepreux, 2009,

La version complète en langue française a été assurée par Vincent Mansour-Monteil. Le livre

contient entre ces deux cotes plus de 1000 annotations. Le travail de Monteil ne se limite pas à la traduction ; il a pu rendre l’oeuvre plus souple et plus facile à comprendre.

Abdallah Ibn al-Muqaffa

A la fois Esope et La Fontaine , c’est un grand prosateur de langue arabe né vers 720. Sans doute le premier grand prosateur arabe et le premier tout aussi bien à avoir usé du mot « philosophe » dans ses écrits. Il rejoint Bassorah, capitale culturelle de l'époque et devient à Bagdad secrétaire à la cour des califes.

Kalila wa Dimna est son oeuvre principale. Il s'agit de la traduction des fables d’un auteur indien nommé Bidpaï. Certains orientalistes, comme l’allemand T. Nöldke, doutent de l’existence d’une version originelle et attribuent la vraie paternité de l’ouvrage à Ibn al-Muaqaffa’, qui aurait déclaré l’avoir traduit pour éviter la censure.

Quoi qu’il en soit et si l’on s’en tient à la thèse d’un original indien resté introuvable, à l'origine, ces histoires d'animaux indiennes auraient été écrites en sanscrit vers 200, puis traduites en persan et enfin en syriaque au Vème siècle. Ibn al-Muqaffa' aurait réalisé une traduction en arabe vers 750.

Sous la forme voilée de la fable, deux chacals rapportent , au long de dix-huit chapitres, des anecdotes (à raison d'une histoire par chapitre), relatent des intrigues de cour , donnent des conseils, édictent des règles de conduites visiblement adressées aux humains.

Ce recueil, destiné à l'origine à l'éducation des princes, eut une audience beaucoup plus large et intéressa tous les publics lettrés de l'empire. Kalila et Dimna inspira La Fontaine.

La version d'Ibn al-Muqaffa' fut abondamment traduite, en persan, en turc, mongol, latin et inspira de nombreux écrivains. Des exemplaires, enluminés ou non, rapportés par des savants ou des ambassadeurs, enrichirent les grandes bibliothèques européennes. En 1644, une version française, réalisée à partir d'une nouvelle traduction persane du texte d'Ibn al-Muqaffa', fut publiée par Gilbert Gaulmin. La Fontaine emprunta aux histoires de Kalîla wa Dimna les éléments ou la trame de quelques-unes de ses Fables : Le Chat, la Belette et le Petit Lapin, Le Chat et le Rat, Les Deux Pigeons, La Laitière et le Pot au lait…

Ibn al-Muqaffa’ meurt en 757 quand le gouverneur de Bassorah, décide de l'exécuter pour des raisons politiques si ce n’est, comme l’affirment les chroniques, pour un prétexte purement religieux : les autorités n’ont en effet jamais cru à sa conversion tardive à l’islam et l’ont toujours soupçonné d’être resté fidèle au mazdéisme, sa foi d’origine.

Un texte de Kalila Wa Dimna

Résumé

Le narrateur est le rongeur qui va développer une vraie théorie du fait monétaire.

Il réussit à chaque fois à atteindre un panier accroché de plus en plus haut dans la maison d’un ermite. Celui-ci, après avoir détruit un pan du mur de sa chambre à la recherche de la bestiole, finit par trouver un énorme sac rempli de pièces d’or. Il s’agit, a-t-il pu conclure, du tremplin qui permet toujours au rongeur d’accroitre son élan et d’atteindre sa proie.

Le rongeur, l’ermite et son convive

Au début de mon existence, j’habitais la ville de Mâroût, chez un ermite qui n’avait ni femme ni enfants. On lui apportait chaque jour un panier de nourritures dont il mangeait à sa faim et laissait le reste dans le panier qu’il suspendait au plafond. Je n’avait de cesse de guetter l’ermite attendant qu’il eut quitté la maison pour bondir sur le panier que je vidais de son contenu en en profitant moi-même ou en en lançant à mes congénères. L’ermite avait beau faire suspendant le panier de plus en plus haut si loin espérait-il en vain, que je ne puisse l’atteindre.

Un soir, accueillant un hôte, il l’avait convié à partager son repas avant de se lancer dans la conversation :

- D’où es-tu et quel est à présent ta destination ! interrogea l’ermite.

L’étranger avait en effet parcouru bien du pays et rencontré des merveilles. Il se mit alors à citer devant l’ermite les pays qu’il a visités et les merveilles qu’il pu voir. Tandis que son hôte parlait, l’ermite de temps en temps se mettait à taper des mains pour m’éloigner du panier. Et à l’hôte de se mettre en colère et de dire :

- Voilà que je te parle et toi tu te moques de mes propos ! qui donc obligé à m’interroger ?

Et à l’ermite de s’excuser et lui dit :

- Si vous me voyez taper des mains, c’est juste pour éloigner un rongeur qui ne cesse de me donner du fil à retordre. Rien de ce que je range dans cette maison ne lui échappe.

- S’agit-il d’un seul ou de plusieurs rongeurs ?

- Des rongeurs, il y en a plein ici, mais un seul d’entre ces bestioles a eu raison de moi et je m’en trouve désemparé.

- Ce que tu me dis me rappelle le bon mot de celui qui a dit : « il doit y avoir une raison pour que la femme Unetelle ait échangé du sésame pelé contre du sésame non pelé ! »

- Tiens ? Qu’en-est-il de cet adage ? dit l’ermite.

- Il m’est arrivé un jour d’être l’hôte d’un homme dans un pays quelconque. Nous avons diné et il m’a préparé ma litière avant de regagner la sienne. A la fin de la nuit je l’ai entendu dire à sa femme : «Demain j’aimerais inviter un groupe de personnes à manger. Prépare-leur un repas veux-tu ? La femme dit : comment fais-tu pour inviter des gens quand la maison manque de ce qui suffit à peine à tes enfants surtout que tu le genre d’homme qui consomme tout et n’épargne rien ! Son époux lui dit : « Ne regrette jamais rien de ce que nous avons offert ou dépenser. Thésauriser et épargner pourraient n’avoir de conséquences que ce qui a valu au loup de la fable ». Et la femme dit : « que dit cette fable ? » et se époux se mit à raconter qu’un chasseur sortit muni de son arc et ses flèches. A peine dehors il put tirer une gazelle et il s’en fut chez lui. Sur son chemin il rencontra un sanglier qu’il atteignit d’un autre trait. La bête le chargea et le blessa au bras de ses défenses telles que l’arc lui en tomba. L’homme et la bête s’écroulèrent sans vie. Un loup s’en approcha des deux morts et dit : « cet humain, la gazelle et le sanglier suffiraient à me nourrir pendant un bon moment, mais je me contenterais pour mon repas du jour de cet arc que voici. Il se mit à tripoter le fil de l’arc jusqu’à ce qu’il ait rompu et le bout de l’arc l’atteignit au gosier et il en mourut. Je ne t’ai édifié par cette fable que pour t’apprendre que thésauriser et épargner conduit à une fin néfaste. » « Béni soit ce que tu viens de dire. Car nous disposons en effet d’assez de riz et de sésame pour rassasier un groupe de six ou sept personnes. Je m’en vais préparer à manger. Invite qui tu bon te sembleras. » Au réveil la femme a pris une quantité de sésame, l’a pelé et mis à sécher au soleil. Puis en vaquant à sa cuisine elle recommanda à l’esclave à leur service d’en éloigner chiens et volatiles. L’esclave, sa vigilance endormie, ne put empêcher un chien de souiller le sésame, ce qui a dégoûté la femme, qui refusa d’en user pour quelque mets que ce soit. Elle s’en fut au marché pour l’échanger à quantité égale avec du sésame non pelé. Je la voyais faire. Et j’entendis quelqu’un dire : « Il y a bien une raison pour que cette femme échange du sésame pelé contre du sésame non pelé ».

- - « Je ne t’ai cité cette fable que pour te dire qu’il y a bien une raison pour que ce rongeur ce comporta de cette manière qui t’a déplu. Trouve-moi une pioche pour que je puisse élargir son trou et en savoir davantage sur son cas.

Le maître de céans emprunta une pioche auprès de ses voisins et en muni son hôte. J’étais, moi, au fond d’un trou qui n’était pas le mien et j’entendais tout ce qu’ils se disaient. Voilà que dans ma propre tanière dormait une bourse de cent pièces d’or et dont je n’ignorais le dépositaire : j’en faisais ma litière, j’en ressentais une telle joie, une telle puissance qu’il m’arrivait de me rouler dessus. L’hôte à force de creuser finit par découvrir les pièces d’or. Il s’en empara et dit à l’ermite :

- M’est avis que ce rongeur ne pouvait sauter si loin que propulsé par la force de ces pièces d’or. Ce trésor l’a pourvu de force et d’un surcroît d’intelligence et de maîtrise. Tu verras, maintenant qu’il ne l’a plus, il ne pourra plus sauter aussi haut.

Le lendemain, les rongeurs qui étaient autour de moi se sont rassemblés pour se plaindre de la faim, me rappelant que j’étais leur seul espoir. Je me suis lancé au devant de mes congénères vers l’endroit d’où je me lançais d’habitude pour atteindre le panier. J’ai beau tenter de sauter, en vain. Tous les rongeurs s’étaient rendus compte de ma petite forme et je les ai entendus se dire :

« - Laissez-le tomber et n’espérez plus rien de lui. Ne voyons-nous pas qu’il est à présent en état d’être lui-même pris en charge. ». Ils m’ont alors abandonné, ralliant mes ennemis et ne manifestèrent depuis que de l’hostilité, me médisant sans cesse auprès de tous ceux qui m’ont toujours détesté et jalousé. Je me suis alors mis à me dire : pas de frères, ni d’auxiliaires, ni d’amis en l’absence de la fortune. J’en suis arrivé à me convaincre qu’un être sans fortune ne saurait se résoudre à quelque chose sans que la pénurie l’empêche d’aller au bout de sa résolution. Semblable en ceci à l’eau de pluie qui stagne aux creux des vallées. Incapable de se diriger vers quelque fleuve ou de se déverser quelque part, elle est absorbée sur place par le sol. Convaincu enfin que celui qui n’a pas de compères n’a pas de famille, que celui qui n’a pas de progéniture ne laisse derrière lui nul souvenir, et que sans bien on ne peut escompter avoir raison ni jouir du présent ni espérer un au-delà. Homme appauvri, me suis-je dit, se coupe de ses proches et frères. Arbre de marécage, me suis-je dit, rongé de toutes parts, est telle que l’indigent nécessiteux qui lorgne aux biens des autres. La pauvreté, me suis-je dit encore, est à l’origine des toutes les calamités ; il vaut à celui qui en est frappé toutes sortes de malheurs ; elle est le gisement de toutes sortes de médisances. Et tel qui tombe dans la misère se trouve suspecté par celui qui lui vouait de la confiance et perd l’estime de celui qui en avait une bonne image. Si d’aucuns fautaient, c’est lui qui en supportait la culpabilité ».

Abû ‘Uthmân Al-Jâhiz (Abû ‘Amr ‘Uthmân) , né à Bassorah vers 767, mort en 868

Véritable créateur de la prose arabe, il défend une culture arabe en combinant la tradition avec des données de la pensée grecque et laisse plus de deux cents ouvrages dont une cinquantaine a été traduite en français.

On sait peu de choses de l'enfance d'Al-Jahiz sinon que sa famille était pauvre et qu'il vendait du poisson le long des canaux de Basra pour subvenir aux besoins de celle-ci. Al-Jahiz rejoint un groupe de jeunes de la mosquée principale de Basra pour discuter de science, et assiste à des cours de philologie, de lexicographie et de poésie.

Al-Jahiz continue ses études pendant vingt-cinq ans durant lesquels il acquiert une connaissance profonde de la poésie et philologie arabe, de l'Histoire préislamique des Arabes et des Perses, et du Coran et des hadith. Il étudia également des textes traduits du grec de science et de philosophie, notamment les œuvres Aristote. Son éducation avait été facilitée par le fait que le califat abbasside était en pleine révolution culturelle et intellectuelle, augmentant la diffusion des livres.

Alors qu'il vit encore à Basra, Al-Jahiz écrivit un article sur l'institution du califat qui est considéré comme le début de sa carrière d'écrivain qui sera sa seule source de revenus. Sa mère lui aurait offert une corbeille pleine de bloc-notes en lui disant qu'il gagnerait sa vie par l'écriture. Il écrira au cours de sa vie plus de deux cent livres sur des sujets aussi divers que la grammaire de l'arabe, la zoologie, la poésie, la lexicographie et la rhétorique. Grâce au mécénat du calife abbasside, Al-Jahiz s'établit à Bagdad, puis plus tard à Samarra. Le calife Al-Ma'mun envisageait de faire d'Al-Jahiz le tuteur de ses enfants, mais changea d'avis, effrayé par ses « yeux protubérants (tel est en effet le sens du sobriquet « Al-Gâhîz » qui l’a fait connaître).

La tradition raconte qu’il serait mort écrasé par la chute des livres de sa bibliothèque.

Bibliographie

Livre des Avares

Traités sur les Turcs

Traité sur les marchands

Traité de rhétorique

Éphèbes et Courtisanes

Livre des Animaux

Titres de gloire des Noirs sur les Blancs

Muhammad Ibn Tufayl

Des siècles avant le Daniel Defoe de Robinson Crusoé, Ibn Tufayl a conçu le conte philosophique de Hayy Ibn Yaqzân dont le prénom et le nom signifient littéralement « le Vivant fils du Vigilant ». Elevé dans une ile déserte par une gazelle, Hay, après avoir dépassé son chagrin à la mort de l’animal nourricier, procède à l’examen de sa dépouille pour rechercher le secret de la vie. Il s’élève par étapes successives jusqu’à la pensée métaphysique.

Né en 1110 à Wadi-Asch (aujourd'hui Guadix, dans la province de Grenade, et mort en 1185 à Marrakech), latinisé en Abubacer, il était un philosophe arabe-andalous, astronome, médecin, mathématicien et mystique soufi. Ibn Tufayl est un descendant de la tribu arabe des Qays.Il s'impose sous les Almohades surtout comme médecin et philosophe. Auteur d’une œuvre médicale et philosophique, où l'on discerne l'influence de l'encyclopédie du Xe siècle des Ikhwan al-safa (frères de la sincérité). Ibn Tufayl a exercé la médecine à Grenade puis a été secrétaire provincial. Il sera ensuite médecin du Calife de Marrakech et sera de fait le protecteur d'Averroès qu'il encourage à commenter Aristote.

Bibliographie

Le Philosophe Autodidacte, Paris, Mille et une Nuits, 1999.

La traduction suivante du titre : “Vivant fils d'un vigilant” serait plus fidèle au titre arabe choisi par Ibn Tufayl.

Léon Gauthier, Ibn Thofaïl, sa vie, ses œuvres, Paris, Vrin, 1983.

Marc Bergé, Les Arabes, Paris, Editions Lidis, 1978.

Géographes et voyageurs :

Les voyageurs arabes ont été tous de véritables Marco Polo avec en plus un souci de précision qui les rend dignes de ce que nous appelons aujourd’hui des reporters. Ils avaient en outre une tendance à penser les mœurs, les traditions, les plans de villes et les systèmes de gouvernement des contrées qu’ils arpentaient. Ce qui fait de leur relation de voyage de vrais essais « d’ethnologie » avant la lettre.

Yâqût Al Hamawi : auteur d’un monumental lexique des pays, Muj’am al-Buldân, où il a consigné selon des entrées classées par ordre alphabétique à la fois ses observations directes et celles d’autres voyageurs qu’il a rencontrés ou dont il a consulté les ouvrages. Nous choisirons la rubrique à lettre M où il parle de Médine, la première ville refondée sous la bannière de l’islam.

Abu al-Hassan al-Mas’ûdi : grand prosateur, en plus de ses longs périples à travers toute l’Asie qui l’ont conduit jusqu’en Chine. De son ouvrage principal Les Prairies d’or (murûj addhahab) où il décrit la ville de Harrân, à présent disparue située du côté de l’actuel Mossoul. Refuge dans l’Antiquité tardive des Pythagoriciens, elle restera un siècle et demi après l’avènement de l’islam le fief exclusif d’une secte de philosophes, les Sabéens, qui ont réussi à survivre pendant un siècle et demi hors de la religion officielle.

Abdullah Allawâti dit Ibn Battûta : certainement le plus célèbre et le plus éminents des grands voyageurs arabes. Né à Tanger (Maroc) en 1304, mort à Marrakech en 1369.

Voyageur musulman, parcourant 120 000 km en 28 ans de voyages qui l’amènent de Tombouctou au sud à Bulghar (en actuelle Russie, sur la Volga) au nord ; de Tanger à l’ouest à Quanzhou en Extrême-Orient. Ses récits, compilés par Ibn Juzayy en un livre appelé Rihla (voyage) sont plus précis que ceux de Marco Polo, mais contiennent plusieurs passages qui relèvent clairement de la pure imagination, notamment ceux décrivant des êtres surnaturels.

Choix d’observation :

Ibn Battûta traverse la Crimée et visite l’empire de la Horde d'Or d'Özbeg. Son récit est une source précieuse concernant un peuple et un État qui ne se sont pas donné la peine d’écrire leur propre histoire. La condition féminine dans les tribus turques l'étonne : « Je fus témoin, dans cette contrée, d’une chose remarquable, c’est-à-dire de la considération dont les femmes jouissent chez les Turcs ; elles y tiennent, en effet, un rang plus élevé que celui des hommes. » Ce sont les hommes qui donnent des marques de respect aux femmes : « Lorsqu’elle [l'épouse de l'émir] fut arrivée près de l’émir, il se leva devant elle, lui donna le salut et la fit asseoir à son côté. » Il note que « les femmes des Turcs ne sont pas voilées. » Elles se consacrent même aux activités économiques, loin d'être confinées aux harems : « [une femme] apportera au marché des brebis et du lait, qu’elle vendra aux gens pour des parfums. »

« J’avais entendu parler de la ville de Bolghâr. Je voulus m’y rendre, afin de vérifier par mes yeux ce qu’on en racontait, savoir l’extrême brièveté de la nuit dans cette ville, et la brièveté du jour dans la saison opposée. » Bolghâr, autrefois capitale des Bulgares de la Volga, détruite par les Mongols, se trouve à cent quinze kilomètres au sud de Kazan, à sept kilomètres de la rive gauche de la Volga. Pour un musulman, le respect des cinq prières quotidiennes est un devoir sacré mais quid de cette contrée du bout du monde où le temps se dérègle ? « Lorsque nous eûmes fait la prière du coucher de soleil, nous rompîmes le jeûne [du ramadan] ; on appela les fidèles à la prière du soir, tandis que nous faisions notre repas. Nous célébrâmes cette prière, ainsi que les prières terâwih, AL-chafah Al-witr, et le crépuscule du matin parut aussitôt après. »

En Chine, le dépaysement :

« Tous les habitants de la Chine et du Khitha emploient comme charbon une terre ayant la consistance ainsi que la couleur de l’argile de notre pays. On la transporte au moyen des éléphants, on la coupe en morceaux de la grosseur ordinaire de ceux du charbon chez nous, et l’on y met le feu. Cette terre brûle à la manière du charbon, et donne même une plus forte chaleur. » Le billets de banque provoque sa surprise : « Ils [les Chinois] vendent et ils achètent au moyen de morceaux de papier, dont chacun est aussi large que la paume de la main, et porte la marque ou le sceau du sultan ». La porcelaine de Chine ne lui est pas inconnue : il note qu'elle est meilleur marché que la poterie dans son pays et il décrit son processus de production : « On ne fabrique pas en Chine de porcelaine, si ce n’est dans les villes de Zeïtoûn et de Sîn-calân. Elle est faite au moyen d’une terre tirée des montagnes qui se trouvent dans ces districts ». À Khansâ, la laque provoque son envie : « il y a les plats ou assiettes, qu’on appelle dest ; elles sont faites avec des roseaux, dont les fragments sont réunis ensemble d’une manière admirable ; on les enduit d’une couche de couleur ou vernis rouge et brillant. Ces assiettes sont au nombre de dix, l’une placée dans le creux de l’autre ; et telle est leur finesse que celui qui les voit les prend pour une seule assiette. Elles sont pourvues d’un couvercle, qui les renferme toutes. On fait aussi de grands plats, avec les mêmes roseaux. Au nombre de leurs propriétés admirables sont celles-ci : qu’ils peuvent tomber de très haut sans se casser ; que l’on s’en sert pour les mets chauds, sans que leur couleur en soit altérée, et sans qu’elle se perde. »[5]

Les Yuan ont mis en place un État policier (dont Marco Polo avant Ibn Battuta notait la cruauté) : « On m’a assuré que l’empereur avait donné l’ordre aux peintres de faire notre portrait ; ceux-ci se rendirent au château pendant que nous y étions ; qu’ils se mirent à nous considérer et à nous peindre, sans que nous nous en fussions aperçus. C’est, au reste, une habitude établie chez les Chinois de faire le portrait de quiconque passe dans leur pays. La chose va si loin chez eux à ce propos que, s’il arrive qu’un étranger commette quelque action qui le force à fuir de la Chine, ils expédient son portrait dans les différentes provinces, en sorte qu’on fait des recherches, et en quelque lieu que l’on trouve celui qui ressemble à cette image, on le saisit. »[5] Plus surprenant, pour notre voyageur, est l'administration tatillonne et efficace dans son contrôle des échanges avec le monde extérieur : « Ils ordonnent ensuite [après le décompte des personnes] au patron du bâtiment de leur dicter en détail tout ce que la jonque contient en fait de marchandises, qu’elles soient de peu de valeur ou d’un prix considérable. Alors tout le monde débarque, et les gardiens de la douane siègent pour passer l’inspection de ce que l’on a avec soi. S’ils découvrent quelque chose qu’on leur ait caché, la jonque et tout ce qu’elle contient deviennent propriété du fisc. »[5]

En Afrique noire, le Mali :

1352, il quitte une nouvelle fois le Maroc pour atteindre la ville frontière de Sijilmasa qu'il quitte à son tour avec les caravanes d'hiver quelques mois plus tard. Il atteint la ville saharienne de Taghaza, alors un centre important du commerce du sel, enrichie par l'or du Mali mais qui ne fait pas grande impression sur notre voyageur. Huit cent kilomètres au travers de la partie la plus hostile du Sahara, et le voici à Walata. De là, il poursuit en direction sud-ouest, le long de ce qu'il croit être le Nil mais qui est le Niger, pour enfin atteindre Gao, la capitale de l'Empire du Mali. Mansa Souleymane, qui règne sur l'Empire depuis 1341, le reçoit chichement mais Ibn Battûta reste cependant huit mois avant de reprendre la route jusqu'à Tombouctou, alors une petite ville sans importance, sans commune mesure avec ce qu'elle deviendra dans les décennies suivantes. Il la quitte pour retraverser le désert et rejoindre son Maroc natal, où il finit une vie, enfin sédentaire et paisible, selon toutes probabilités au service du sultan.

Bibliographie

Ibn Battûta (trad. C. Defremery et B. R. Sanguinetti (1858)), Voyages, De l’Afrique du Nord à La Mecque, vol. I, François Maspero, coll. « La Découverte », Paris, 398 p. [Introduction et notes de Stéphane Yerasimov)

Ibn Battûta, Voyages, De la Mecque aux steppes russes, vol. II,

Ibn Battûta, Voyages, Inde, Extrême-Orient, Espagne & Soudan, vol. III,

Ibn Fadlan, Ibn Jubayr, Ibn Battûta (trad. Paule Charles-Dominique), Voyageurs arabes, Gallimard, coll. « La Pléiade », Paris, 1995, 1412 p., « Ibn Battûta. Voyages et périples »

Léon l'Africain

Hassan al-Wazzan (de son nom complet al-Hasan ibn Muhammad al-Zayyātī al-Fāsī al-Wazzān) (1488-1548), dit Léon l’Africain, est un diplomate et explorateur d’Afrique du Nord du XVe-XVIe siècle.

Hassan al-Wazzan est né vers 1488, à Grenade en Andalousie musulmane. Après la prise de la ville en 1492 par les Rois catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand II d’Aragon, sa famille se réfugie au Maroc dans la ville de Fès. Hassan y suit des études de théologie dans plusieurs madrasas de Fès et à la Quaraouiyine. Son oncle maternel initie sa vie de diplomate, en le conviant à l’accompagner lors d’une mission auprès du souverain de l’Empire Songhai, l’Askia Mohammed Touré. À l’âge de 20 ans, il s’engage définitivement sur les routes et la voie de la diplomatie, pour une vie entière de grand voyageur et de négociateur : ses missions politiques et commerciales le mènent à travers tout le Maroc : du Rif au Souss, des Doukkala au Tadla, du Tafilalet aux zones présahariennes… ainsi que dans tous les pays du Maghreb, de l'Arabie, de l’Afrique saharienne, à Constantinople et en Égypte.

En 1518, de retour du pèlerinage à La Mecque, le navire sur lequel il se trouve est attaqué, et il est fait prisonnier par des « marins siciliens ». Il est en fait capturé par un chevalier de l’Ordre de Saint-Jean, Pedro di Bobadilla. Sans doute parce qu'il a quelques errements à se faire pardonner, celui-ci en fait présent au pape Léon X, qui l’adopte comme fils, le fait catéchiser puis baptiser sous ses propres noms, Jean Léon. Il devient alors Jean-Léon de Médicis, dit « Léon l’Africain ».

Pendant son séjour en Italie, il s’initie à l’italien et au latin, et enseigne l’arabe à Bologne. Sur demande du pape, il écrit sa fameuse Cosmographia de Affrica, publiée à Venise sous le titre Description de l'Afrique. Cet ouvrage de référence, qui évite soigneusement de donner des informations à caractère militaire, est la seule source de renseignement sur la vie, les mœurs, les us et coutumes dans l'Afrique du XVIe siècle. C’est en particulier grâce à ce livre que Tombouctou devient une ville mythique dans l’imaginaire européen; il est ainsi l’inspirateur de René Caillé parti à sa découverte. C'est aussi la Bible de tous les diplomates et explorateurs intéressés par l’Afrique.

Il n'existe aucune information fiable sur la date et le lieu de la mort de Léon l'Africain.

Bibliographie

Amin Maalouf donne une biographie de Hassan al-Wazzan dans son roman Léon l’Africain, Paris, J-Cl. Lattès, 1986.

Louis Massignon Le Maroc dans les premières années de XVIe siècle - Tableau géographique d’après Léon l’Africain, édité en 1906 et depuis longtemps introuvable, vient (en 2006) d’être réédité par les soins de la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc.

Zhiri, Oumelbanine, L’Afrique au miroir de l’Europe: fortunes de Jean-Léon l’Africain à la Renaissance, Coll. Travaux d’Humanisme et Renaissance, CCXLVII, Genève, Librairie Droz, 1991, 246p.

Natalie Zemon-Davis, Léon l’Africain. Un voyageur entre deux mondes, traduit par Dominique Peters, Paris, Payot, 2007.

Sous la direction de François Pouillon, Léon l’Africain, Paris, Karthala, 2009, 400 p.

Ibn Jubayr

Muhammad ibn Ahmad ibn Jubayr), également appelé Jabair (1145-1217) était un écrivain d'Andalousie. Le 24 février 1183, il embarque sur un bateau génois pour Alexandrie, passant au large des îles Baléares et de la côte ouest de Sardaigne. À bord, il apprend le sort de 80 musulmans – hommes, femmes et enfants – enlevés en Afrique du Nord et sur le point d'être vendus comme esclaves. Entre la Sardaigne et la Sicile, le navire est pris dans une rude tempête. Il dit des Italiens et des musulmans à bord, marins aguerris, qu'ils « s'accordaient tous à dire n'avoir jamais vu une telle tempête de toute leur vie ».

Après la tempête, ils dépassèrent la Sicile puis la Crète, avant de se diriger vers le sud et de traverser les côtes nord-africaines. Le 26 mars, ils étaient arrivés à Alexandrie.

Lors de son voyage de retour, Ibn Jubayr décrit la ville d'Acre dans le royaume latin de Palestine qu'il traversa, ainsi que la Sicile normande où il aborda après un naufrage et parcourut les villes de Messine et de Palerme.

Ibn Hawqal

Mohammed Abul-Kassem ibn Hawqal, né à Nisibis est un voyageur, chroniqueur et géographe arabe du Xe siècle. Il est l'auteur d'un ouvrage de géographie fameux, Le Visage de la Terre (Surat al-Ardh), Ses voyages se sont déroulés entre 943 et 969.

On ne sait de la vie d’Ibn Hawqal que ce que nous en apprend son récit de voyage, qui se présente comme une mise à jour et un développement du Masalik ul-Mamalik d’Istakhri (951). Ce dernier ouvrage était lui-même déjà une édition révisée du Suwar al-aqalim d’Ahmed ibn Sahl al-Balkhi, qui écrivait en 921. Bien plus qu'un simple compilateur, Ibn Hawqal a beaucoup voyagé et a abondamment décrit les pays qu'il a visités et les événements dont il a pu être témoin. Pendant 30 ans, il a parcouru les confins de l’Asie et de l’Afrique. L'un de ses voyages l'a même amené jusqu'au 20e parallèle au sud de l’équateur, le long des côtes d'Afrique Orientale. Parmi ses principales observations, il releva que des régions que les Grecs, favorisant la spéculation à l'exploration, se figuraient inhabitables (parce que torrides) étaient en réalité fort peuplées.

Ses descriptions précises étaient appréciées des voyageurs. Sa Surat al-Ardh comportait aussi une description d’Al-Andalus, de l’Italie, de la Sicile, et des « pays des Romains », ainsi qu'on appelait l'Empire byzantin dans le monde musulman. On trouve déjà chez Ibn Hawqal la remarque que 360 langues sont parlées au Caucase, l’Azeri et le persan servant de lingua franca aux populations de ces régions. Il donne une description de Kiev, et il aurait indiqué la route de la Bulgarie de la Volga et du pays des Khazars, peut-être grâce aux indications de Sviatoslav de Kiev.

Bibliographie

L'ouvrage d’Ibn Hawqal a été publié par M. J. de Goeie (Leyde, 1873). Un résumé anonyme de ce livre avait été compilé dès 1233.

Al Idrissi

Al Idrissi ou Al-Idrīsī ou encore Charif Al Idrissi, de son nom complet Abu Abdallah Muhammad Ibn Muhammad Ibn Abdallah Ibn Idriss al-Qurtubi al-Hassani, connu aussi sous le nom latin de Dreses, est un géographe et botaniste andalousi, né à Ceuta vers 1100 et mort vers 1165.

On connait peu de choses sur la vie d'Al-Idrīsī. Il serait né à Ceuta, qui faisait à l'époque partie de l'empire des Almoravides, vers 1100, dans une famille noble d'Al-Andalous, pays où il semble aussi avoir étudié, à la ville califale de Cordoue (d'où le nom Qurtubi). Sa famille provenait certainement de Malaga, dominée par la dynastie des Driss. Il aurait voyagé au Maghreb, en Péninsule Ibérique, et peut-être même en Asie mineure, rapportant de ses voyages des notes sur la géographie et la flore des régions visitées. On connait mal les circonstances de sa venue en Sicile où il arrive à Palerme en 1138. Le roi normand Roger II de Sicile l'aurait appelé à sa cour pour y réaliser un grand planisphère en argent et surtout pour écrire le commentaire géographique correspondant. Ce travail lui prendra 18 années de sa vie. On perd sa trace en 1158, après qu'il eut effectué ce travail. Les historiens situent la date de sa mort entre 1164 et 1180. Le peu de renseignements sur ce savant du Moyen Âge, réside peut-être, d'après l'historien F. Pons Boigues , dans le fait que les biographes arabes ont considéré Al-Idrīsī comme un renégat, au service d'un roi chrétien.

L'inspiration principale d'Al-Idrisi est venue de deux géographes de l'ère pré-islamique: Paulus Orosius, un voyageur espagnol dont une histoire, écrite au V siècle, comprend un volume de géographie descriptive, et Ptolémée, le plus grand des géographes classiques, dont la Géographie, écrite au deuxième siècle, a été complètement perdue pour l'Europe, mais a été préservée dans le monde musulman dans une traduction en arabe. Il semble aussi avoir subi l'influence de son compatriote, l'astronome hispano-musulman Al-Zarqali, qui a corrigé les données géographiques de Ptolémée concernant la région ouest de la Méditerranée.

Lorsqu'il arriva à Palerme en 1139, il se lança sous l'égide de “Roger II de Sicile” dans la constitution d'un planisphère et d'un commentaire associé -le Livre du divertissement de celui qui désire découvrir le monde (Kitāb nuzhat al-mushtāq fī ikhtirāq al-āfāq)- plus communément connu sous l'appellation de Livre de Roger, qui constitue l'un des meilleurs ouvrages de cartographie médiévale. Il a profité de la situation de la Sicile comme île stratégique de la Méditerranée, interrogeant les équipages de tous les navires touchant les ports du royaume sicilien.

Le Livre de Roger comprend une description de la Sicile, de l'Italie, de sa patrie l'Espagne, de l'Europe du Nord et de l'Afrique, ainsi que de Byzance : c'est une description résolument universaliste qui comprend aussi bien la géographie physique que les activités humaines.

Plus tard, al-Idrīsī a mis au point une autre encyclopédie géographique, plus complète encore, que l'auteur a intitulée Rawd-Unnas wa-Nuzhat al-Nafs (Plaisir des hommes et joie de l'âme), livre également connu comme Kitab al-Mamalik wa al-Masalik (Livre des royaumes et des routes).

Bibliographie

Al-Idrīsī, Le Magreb au XIIe siècle, trad. par M. Hadj-Sadok, Paris, 1983 (chapitres sur le Maghreb).

Al-Idrīsī (trad. Reinhart Pieter Anne Dozy, Michael Jan de Goeje), Description de l'Afrique et de l'Espagne, Brill, Leyde, 1866 ; repr. 1968 (trad. en ligne) ; publ. avec une nouv. éd.

Al-Idrīsī, Livre de la récréation de l’homme désireux de connaître les pays, trad. complète par Pierre Amédée Jaubert, Paris, 1836-1840, 2 vol. ; rééd. sous le titre de La première géographie de l'Occident, par Henri Bresc et Annliese,Paris, Nef, 1999.

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