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Les sciences passerelles entre le monde arabo-musulman et l’Europe (viiie-xve s.)

Ahmed Djebbar

Introduction

Dans l’histoire des activités scientifiques, les échanges ont été une constante et aucune frontière culturelle ou géopolitique n’a pu les empêcher ou même les réduire. Mais il y a eu deux grands moments où des hommes de confessions et de cultures différentes ont pris, sur ce plan, des initiatives communes. Et, malgré les siècles qui les ont séparés, les acteurs de ces deux moments ont adopté des démarches semblables. Il s’est agi, à chaque fois, du transfert de savoirs et de savoir-faire de l’espace socioculturel qui les avaient produits ou conservés à celui qui ressentait le besoin de les acquérir et de les faire fructifier.

Il est difficile de dater avec précision le début et la fin de chacune de ces deux phases à cause, précisément, de la nature complexe du transfert. Mais on peut les situer approximativement dans le temps. La première couvre la période allant du milieu du viiie siècle au début du xe. Elle concerne des lieux de savoir du Croissant Fertile et plus particulièrement Bagdad. La seconde s’étend de la fin du xe au début du xve siècle et elle se situe dans l’Europe du Sud, avec un rôle éminent joué, aux xiie-xiiie siècles, par deux villes qui resteront la référence dans le domaine de l’interculturalité active : Tolède, ancienne capitale wisigothique gouvernée par les musulmans pendant plus de trois siècles puis reconquise par les Castillans en 1085, et Palerme, capitale d’une Sicile progressivement islamisée à partir de 827 et reprise par les Normands en 1072, c'est-à-dire après plus de deux siècles d’un processus d’acculturation arabe.

Bénéficiant de conditions politiques et sociales exceptionnelles, les acteurs de la science ont écrit, durant ces deux phases, des épisodes d’une histoire commune à l’Europe et à l’espace musulman, celle des initiatives, des rencontres, des échanges, autour de projets pacifiques qui ont transcendé leurs particularismes culturels. Les événements qui constituent ces épisodes ne peuvent pas être exposés dans le détail à cause de leur nombre et de leur diversité. Nous avons donc opté pour un exposé synthétique, présentant les différentes formes de transfert des savoirs d’une langue à une autre. Mais il nous a semblé utile, pour mieux illustrer la dimension interculturelle de ces transferts, de mettre l’éclairage sur quelques acteurs représentatifs qui ont écrit les chapitres de cette histoire commune.

Les sciences grecques dans une société multiculturelle

Lorsque les savants, au viiie siècle, se sont mis en quête des manuscrits scientifiques grecs, ils n’avaient pas toujours une idée précise de là où étaient entreposés ces précieux matériaux. Et quand des bibliothèques étaient repérées ou signalées, il n’était pas facile d’y accéder. Il a donc fallu, dès le départ, prendre des contacts, discuter, convaincre, tisser des relations de confiance avec les détenteurs de ce patrimoine en grande partie non exploité. Cette négociation était en particulier nécessaire lorsque les traducteurs ou leurs intermédiaires ne partageaient pas avec les propriétaires des livres la même confession ou la même culture. Cette première étape dans l’appropriation des savoirs anciens a contribué, objectivement, à « décloisonner » les communautés linguistiques, confessionnelles et culturelles du Croissant Fertile, d’Égypte, d’Anatolie et de Perse, quatre espaces où des éléments du savoir savant grec avaient été conservés. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter le traducteur Hunayn Ibn Ishâq (mort en 873). Parlant de ses longs déplacements et de ses investigations patientes pour dénicher une copie satisfaisante du De Demonstratione de Galien (mort vers 200), il écrit : « Malgré le fait que Jibrîl ait dépensé de grands efforts à sa recherche et que moi-même je l’aie cherché intensément. J’ai voyagé à sa recherche en Mésopotamie du Nord, dans toute la Syrie, en Palestine et en Égypte, jusqu’au moment où je l’ai trouvé à Alexandrie. À Damas, je n’ai découvert que la moitié du manuscrit, en désordre et incomplet1) ». Son fils Ishâq (mort en 910) et son neveu Hubaysh exerceront le même métier, consacrant leur vie à rendre accessible en arabe, une partie du corpus philosophique et scientifique grec2).

Dans les faits, il y eut d’abord les initiatives des premiers califes abbassides, al-Mansûr (754-775) et al-Mahdî (775-785). En commandant et en finançant les premières traductions, ils ont probablement répondu à des besoins précis. Mais ils ont aussi voulu exprimer une volonté d’ouverture vers des apports non arabes, par le biais des sciences et de la philosophie, qui étaient censées transcender les particularismes culturels exprimés par la littérature, le théâtre et la poésie. Par leurs initiatives, ces califes, ainsi que les hauts personnages de l’État qui les ont imités, ont également favorisé, indirectement, le dialogue entre les membres des différentes communautés confessionnelles : al-Mahdî sollicita le patriarche nestorien Timothée Ier pour la traduction des Topiques d’Aristote. Yahyâ Ibn Khâlid, de la prestigieuse famille des Barmakides, s’est adressé au patriarche d’Alexandrie pour une commande semblable3). Il est d’ailleurs bien connu que la majorité des traducteurs d’ouvrages philosophiques et scientifiques grecs étaient de confession chrétienne [ ??Cette affirmation me surprend, les chrétiens n’avaient-ils pas participé, bien avant il est vrai, au saccage de la bibliothèque d’Alexandrie ?]. La partie restante était composée de païens et de musulmans [et les juifs ???].

Le mécénat des premiers califes abbassides a été poursuivi par Harûn ar-Rashîd (785-809) et approfondi par son fils al-Ma’mûn (813-833). Avec ce dernier calife, le processus de transfert du savoir grec, à travers son arabisation puis son enseignement, s’inscrit dans une volonté politique et idéologique qui a été assumée puis popularisée à travers un discours que l’on qualifierait aujourd’hui d’humaniste. D’ailleurs, pour promouvoir cette orientation, qui avait ses détracteurs dans l’élite bagdadienne et ailleurs, on a été amené à magnifier les actions interculturelles du calife et même à les justifier en les enrichissant par des événements sans base historique réelle. On trouve ainsi, chez certains biographes arabes, des récits visant à donner d’al-Ma’mûn une image de calife éclairé (ce qu’il a été d’ailleurs), transcendant les particularismes religieux ou culturels et se hissant à la hauteur des dirigeants persans et grecs connus pour avoir été de grands mécènes. Mais il faut tout de suite préciser que ces récits n’ont pas été inventés par les biographes du xe siècle ou leurs successeurs. Ces derniers n’ont fait que rapporter, avec des variantes, les éléments d’une mythologie qui a été consciencieusement élaborée par des groupes sociaux bagdadiens. Ces derniers défendaient une conception universaliste du savoir contre les attaques formulées par des personnes qui prônaient une certaine « spécificité » culturelle arabo-musulmane. Pour l’époque, cela signifiait la promotion des seules activités s’inscrivant dans les limites du corpus religieux et de l’ensemble des outils linguistiques arabes qui permettaient de l’expliciter et de le diffuser.

Un des récits les plus connus met en scène deux personnages importants. Il nous est parvenu à travers plusieurs versions. Ce qui plaide pour une évolution de son contenu et donc pour des interventions conscientes. Il est rapporté en ces termes par le biobibliographe bagdadien du xe siècle, Ibn an-Nadîm : « Al-Ma’mûn rêva qu’il vit un homme de teint blanc qui tire vers le rouge, avec un front haut, des sourcils en broussaille, une tête chauve, des yeux bleu-sombre et de beaux traits, assis sur son siège. Al-Ma’mûn dit : ‘Je vis dans mon rêve que j’étais debout en face de lui, rempli de crainte. Je lui demandai : Qui es-tu ? Il répondit : Je suis Aristote. Je fus enchanté de me trouver avec lui et je lui demandai : ‘Ô philosophe, puis-je te poser quelques questions ? Il répondit : Pose-les. Je dis : Qu’est-ce que le bien ? Il dit : Ce qui est bien pour l’esprit. Je demandai : Et après ? Il répondit : Ce qui est bien pour la Loi. Je lui demandai : Et après ? Il répondit : Ce qui est bien pour l’opinion. Je demandai : Et après. Il répondit : Il n’y a pas d’après4) ».

Le second récit semble prolonger le premier puisqu’il met en scène le même calife prenant des décisions importantes en faveur de l’acquisition du corpus scientifique et philosophique grec et de son arabisation. C’est le biobibliographe Ibn al-Qiftî (m. 1248) qui nous dit, en substance, qu’à son réveil, al-Ma’mûn prit la résolution de rechercher les livres d’Aristote. N’en trouvant pas en pays d’Islam, il écrivit en ce sens à l’empereur de Byzance, Léon V (813-820) qui fit des recherches et qui trouva un endroit où les ouvrages de science et de philosophie avaient été enfermés à double tour depuis des générations, avec interdiction de les consulter. Il aurait alors demandé l’avis d’un moine avisé qui lui aurait dit : « Donne-les et tu en seras gratifié parce qu’ils ne peuvent être chez un [seul ? il semble qu’il y ait ici une omission] peuple sans qu’ils ne détruisent ses bases ». Il fit alors rassembler cinq charges de chameaux et il les envoya à Bagdad. Alors, le calife convoqua les traducteurs qui en firent des versions en arabe5).

Il est raisonnable de penser que la longévité [pérennité ?] de ces récits n’est pas due au seul statut [de savant ?] de leurs auteurs ou de la personne d’al-Ma’mûn. Elle reflète plutôt une situation nouvelle, née à la fois de la diversité des groupes sociaux qui produisaient les élites et de leur acculturation. C’est d’ailleurs ce même phénomène que l’on observe en Andalus, une région pourtant très éloignée du centre de l’Empire. Là aussi, c’est la cohabitation des groupes ethniques arabes et berbères avec des populations autochtones juives ou chrétiennes (islamisées, comme les Muwallads ou restées chrétiennes comme les Mozarabes) qui a créé les conditions objectives de l’émergence d’une interculturalité originale et féconde. Son expression était arabe mais son contenu reflétait la synthèse d’apports multiples.

Ainsi, dans les faits, la diversité des acteurs de la société de l’empire musulman a permis à la langue arabe non seulement d’exprimer ce qui était spécifique aux fondateurs de la nouvelle civilisation, c'est-à-dire l’islamité, l’arabité ou les deux à la fois, mais, en même temps, ce qui leur était étranger, en particulier dans les domaines des sciences et de la philosophie. C’est donc par l’arabe qu’a démarré un processus de « décloisonnement » des cultures de l’Empire. Cela est bien illustré par cette remarque désabusée d’Alvaro, un auteur chrétien qui vivait à Cordoue au ixe siècle : « Mes coreligionnaires aiment à lire les poèmes et les romans des Arabes ; ils étudient les écrits des théologiens et des philosophes musulmans, non pour les réfuter, mais pour se former une diction correcte et élégante. Où trouver aujourd’hui un laïc qui lise les commentaires latins sur les Saintes Écritures ?Qui d’entre eux étudie les Évangiles, les prophètes, les apôtres ? Hélas ! tous les jeunes chrétiens ne connaissent que la langue et la littérature arabes6) ».

Mais, dans cette dynamique, ce sont les pratiques scientifiques et philosophiques qui ont été l’élément déterminant dans la mise en place d’un espace « séculier » et dans l’émergence d’activités et de comportements qui exprimaient la véritable diversité des composantes sociales et culturelles de l’empire musulman. Déjà, au cours de la longue période de l’arabisation des savoirs grecs, les conditions étaient réunies pour libérer les initiatives et permettre aux membres qualifiés des différentes communautés de prendre part à ce qui s’apparente à une aventure scientifique. Ainsi, pour prendre l’exemple des Éléments d’Euclide (iiie s. av. J.-C.), le livre de référence de tous les géomètres, depuis l’Antiquité jusqu’au xviie siècle, on voit se mobiliser, autour du projet d’arabisation de son contenu, des traducteurs représentant trois milieux culturels distincts : à la fin du viiie siècle, le musulman al-Hajjâj Ibn Matar (mort vers 833) publie une première traduction qui ne semble pas avoir satisfait les mathématiciens arabophones de l’époque. Il en fait une seconde qu’il dédie au calife al-Ma’mûn. À son tour, cette version est critiquée, peut-être pour sa non-fidélité à la terminologie du texte grec originel. Mais elle aura ses partisans puisqu’elle circulera au moins jusqu’au xiiie siècle. Vers le milieu du ixe siècle, une troisième version est réalisée par le chrétien Ishâq Ibn Hunayn. Elle sera utilisée et citée jusqu’au xiie siècle. Mais c’est une quatrième version qui éclipsera définitivement toutes les précédentes. Ce n’est pas une traduction, mais une révision de la troisième. Elle a été l’œuvre du grand mathématicien de confession païenne Thâbit Ibn Qurra (mort en 901).

L’Almageste de Ptolémée (mort vers 158) est une autre illustration de la diversité culturelle des traducteurs. L’ouvrage, qui a été la « Bible » de tous les astronomes qui ont scruté le ciel depuis le iie siècle jusqu’à la fin du xviie, a bénéficié de cinq traductions arabes, réalisées par des auteurs d’origines confessionnelles différentes.

Les sciences arabes dans une Europe en mutation

C’est vers la fin du xe siècle que commence à s’exprimer, en Europe, un intérêt pour les sciences produites en pays d’Islam. Mais comme les seuls contacts entre les deux espaces culturels étaient ceux de la confrontation militaire ou de la concurrence commerciale, les pionniers de la nouvelle dynamique scientifique européenne durent initier de nouvelles relations directes ou indirectes. Ce sont des jeunes, sans statut [que voulez-vous dire ? social ?] particulier dans leurs sociétés, qui ont été les premiers acteurs d’une opération de transfert unique dans l’histoire. Elle débutera vers la fin du xe siècle, se poursuivra dans l’anonymat tout au long du xie, sera réactivée à la fin du xie[est-ce bien cela ?], avant de devenir une composante de l’activité intellectuelle de deux villes prestigieuses de l’Europe du Sud : Tolède et Palerme.

Un futur pape, vecteur de la science arabe

Il y eut d’abord Gerbert d’Aurillac (mort en 1003). À 22 ans, il quitte le couvent bénédictin de sa ville natale pour la Catalogne où il complétera sa formation pendant trois ans. Là, après avoir étudié les écrits de Boèce (mort en 525), il se serait initié au calcul indien, à la géométrie du mesurage et à l’astronomie appliquée, trois thèmes qui avaient déjà fait l’objet de publications en Andalus au cours du xe siècle7). Puis il s’est mis à enseigner les mathématiques en popularisant les chiffres arabes à travers leur utilisation dans l’abaque, une table de calcul qui serait de son invention. Il a aussi étudié les principes de la sphère armillaire et de l’astrolabe planisphérique, deux instruments grecs qui avaient transité par Cordoue avant d’arriver à Barcelone ou dans le monastère de Santa Maria de Ripoll8). Il s’est également intéressé à l’astrologie et a même écrit une lettre, en 984, à l’une de ses connaissances, lui demandant de lui procurer la traduction latine d’un ouvrage arabe traitant de ce sujet9). Appréhendés à travers le prisme de l’interculturalité, les détails que nous venons d’exposer auraient été de peu d’importance si l’on oubliait qu’ils concernent un futur pape, c'est-à-dire le plus haut représentant de la chrétienté d’Europe occidentale. En effet, Gerbert sera élu, en 999, sur le trône de Saint-Pierre et portera le nom de Sylvestre II.

Comme on le voit, en cette fin du xe siècle, le peu de savoir qui provient des pays d’Islam est rapidement intégré dans le cursus classique parce qu’il est perçu comme une composante essentielle d’une formation de haut niveau. C’est ainsi aussi que des éléments de trois traditions scientifiques et donc de trois cultures (indienne, grecque, arabe) ont commencé à s’infiltrer dans le corpus latin avant de le transformer de l’intérieur.

Un Maghrébin au service de la médecine européenne

La seconde initiative est encore individuelle, mais, comme la première, elle a été favorisée par un contexte de transformation économique et sociale de l’Europe médiévale et par l’apparition de nouveaux besoins. C’est ainsi qu’à la fin du xie siècle, une expérience isolée dans le temps et dans l’espace s’est transformée, dans le contexte favorable que nous venons d’évoquer, en une dynamique collective qui a ouvert la voie à une nouvelle ère pour la médecine européenne. L’initiateur de cette dynamique est Constantin l’Africain (mort vers 1087), un Maghrébin originaire de Carthage ou de Tunis, né chrétien (ce qui n’est pas du tout impossible dans le Maghreb du xie siècle) ou s’étant converti à l’âge adulte. Après avoir acquis une solide formation en arabe et en médecine, il se rend dans le sud de l’Italie soit en tant que marchand, soit prisonnier. Vers 1065, il retourne en Ifriqiya, rassemble de nombreux ouvrages de médecins d’Orient et de Kairouan, les emporte avec lui au monastère de Monte Cassino et se met à les traduire puis à les publier, mais en son nom10). Ainsi, pas moins d’une vingtaine de traités importants ont été mis à la disposition des médecins et des étudiants de la ville. En plus des ouvrages de la tradition grecque, c’est-à-dire ceux d’Hippocrate (mort en 370 av. J.-C.), de Galien (mort vers 200) et de certains de leurs commentateurs, on trouve des écrits de Hunayn Ibn Ishâq, d’al-Isrâ’îlî (mort vers 950), d’al-Mâjûsî (mort en 994), d’Ibn al-Gazzâr (mort vers 980) et d’Ibn ‘Imrân (xe s.)11).

La matière de ces livres couvrait une bonne partie du savoir médical des pays d’Islam et répondait à des besoins variés. Il y avait en effet une grande synthèse, comme le Livre complet dans l’art de la médecine d’al-Majûsî, des manuels pour les praticiens, comme le Viatique du voyageur d’Ibn al-Gazzâr et des traités spécialisés, comme le Livre sur la mélancolie d’Ibn ‘Imrân ou le Traité des fièvres d’al-Isrâ’îlî12).

Mais quelle que soit la qualité d’un corpus scientifique nouveau, il ne peut être fructifié sans un espace culturel ou, mieux encore, une institution qui favorise l’acquisition de son contenu. Or, dans la ville de Salerne, qui n’est pas très éloignée de Monte Cassino, s’était constituée, dès la fin du xe siècle, une véritable tradition médicale, avec des praticiens, des lieux de soins et la publication d’ouvrages médicaux. C’est dans ce cadre que s’est implanté l’apport arabe, à travers les traductions de Constantin, et que les nombreuses nouveautés qu’il renfermait ont commencé à se fondre dans le savoir ancien, avant de le transformer d’une manière substantielle. Les historiens de la médecine signalent que ce processus d’appropriation du savoir gréco-arabe s’est heurté à des difficultés de nature fondamentalement culturelle. En effet, la pauvreté de la terminologie médicale latine du xie siècle, le caractère parfois défectueux des traductions de Constantin et l’ignorance totale de la langue arabe dans le milieu médical de Salerne, ont été autant d’obstacles dans la compréhension de certaines parties des textes traduits.

La situation a été différente pour les textes de pharmacopée dont le contenu s’est plus facilement intégré à la nomenclature latine, parce que de nombreux termes arabes ou persans étaient déjà connus et utilisés dans la sphère du commerce, grâce précisément aux échanges plus nombreux que nécessitait ce domaine d’activité. Ce fut le cas, par exemple, du sucre, du sirop, du gingembre, du camphre, du tamarin et d’autres plantes exotiques13).

Il faut enfin remarquer que l’apport du « corpus de Constantin » à la médecine de l’Europe médiévale ne se situe pas uniquement au niveau quantitatif. Loin de se limiter à un simple enrichissement de la matière enseignée par des chapitres ou des sujets nouveaux, il a ouvert la voie à une véritable réforme de l’enseignement médical. Pour la pharmacopée, il a offert un cadre théorique plus rigoureux basé sur la notion de degré des quatre qualités [dire lesquelles] qui composent chaque médicament. Au niveau méthodologique, il a proposé une division de l’enseignement de la discipline en théories et pratiques et, dans la première, il a valorisé la connaissance de l’anatomie et de la physiologie. Il a décloisonné la médecine en y introduisant des notions de philosophie aristotélicienne. Et, dans le prolongement de cette démarche, il a proposé les premiers éléments d’une psychophysiologie qui était totalement absente de la tradition médicale latine. Bref, malgré le caractère tout à fait partiel du savoir transmis, il a permis à la médecine de Salerne, puis à celle d’une bonne partie de l’Europe médiévale, de passer d’un ensemble de savoir-faire à une science14).

Des passeurs sans traduction

C’est à peu près à la même époque, mais dans un contexte tout à fait différent, qu’un autre profil de passeurs du savoir se manifeste. Membres d’une société multiconfessionnelle où les cultures s’exprimaient, en arabe, en hébreu, en latin ou en roman mais où les sciences s’enseignaient exclusivement en arabe, quelques éléments de l’élite juive des villes d’al-Andalus se sont mis à publier, vers la fin du xie siècle, et pour la première fois à notre connaissance, des ouvrages de mathématiques en hébreu. On peut expliquer ces initiatives par une demande qui commençait à s’exprimer dans les communautés juives du sud de la France, donc non arabisées. Quoi qu’il en soit, ce furent là les premiers pas dans l’élaboration d’une langue scientifique en hébreu. Les initiateurs de ce courant novateur sont Abraham Bar Hiyya (mort vers 1145) et Abraham Ibn Ezra (mort en 1167), deux polygraphes profondément imprégnés de culture arabe. Le premier est l’auteur d’un manuel sur la géométrie du mesurage, intitulé ibbur ha-Meshi-a we ha-Tishboret [Le livre de la surface et des mesures]. Il sera d’ailleurs traduit en latin par Platon de Tivoli bien avant que les traducteurs en cette langue commencent à s’intéresser au corpus scientifique arabe15). Le second a publié deux écrits mathématiques, le Sefer ha-Middot [Livre des mesures] et le Sefer ha-Mispar [Le livre du nombre]16). Le contenu de ces trois ouvrages est constitué d’un savoir produit en Andalus et lui-même enraciné dans l’héritage scientifique oriental, comme on peut s’en rendre compte en faisant une étude comparative des procédures, des méthodes et même de la terminologie utilisées17).

Quelques décennies plus tard, ce sont des hommes d’expression et de culture latines qui prendront en charge le transfert d’une partie de la science pratiquée en Andalus. Ils pouvaient être des Mozarabes, c'est-à-dire des chrétiens de culture arabe, ou des hommes de culture exclusivement latine qui ont eu l’occasion d’apprendre l’arabe, à un moment ou un autre de leur vie. Les mathématiques nous offrent deux exemples de ces profils originaux. Le premier est du xiie siècle et il conserve encore son anonymat. Mais il a écrit un ouvrage important qui nous est parvenu. Il s’agit du Liber Mahameleth [Livre des transactions]. L’influence arabe est déjà dans le titre puisque l’auteur n’a fait que latiniser le mot arabe « Mucâmalât »18).

Le second passeur de langue et de culture latines est Leonardo Pisano, plus connu sous le nom de Fibonacci (mort après 1240). Il illustre, par son itinéraire et par sa vie scientifique, une forme originale d’interculturalité. Né à Pise, il y acquiert sa première formation avant de se rendre, probablement à l’adolescence, à Bejaïa, dans le Maghreb Central, au côté de son père qui était le responsable du comptoir commercial de la ville de Pise. À cette époque, Bejaïa n’était pas seulement un pôle économique de la rive sud de la Méditerranée, avec un port florissant. C’était aussi l’un des foyers culturels et scientifiques du Maghreb les plus en vue. Il n’est donc pas étonnant de lire, sous la plume de Fibonacci, dans l’introduction à son ouvrage de mathématique, le Liber Abaci, qu’il s’est initié au calcul indien auprès d’un professeur de la ville. Il est évident qu’il n’a pu suivre ces cours avant d’avoir appris la langue arabe, comme il semble raisonnable de penser qu’il ne s’est pas limité aux cours d’initiation et qu’il s’est perfectionné en lisant des manuels ou des traités produits à Bejaïa et dans d’autres foyers scientifiques du Maghreb.

Mais, au lieu de traduire le contenu de ces ouvrages, Fibonacci a suivi la démarche de l’auteur du Liber Mahamaleth, avec une acculturation plus grande du contenu mathématique. Ainsi, le discours scientifique produit dans le contexte d’une culture arabe se voit presque complètement dépouillé des spécificités de cette culture pour ne garder que ce qui est universel en matière de concepts, d’objets et d’outils. Puis, après ses pérégrinations en Orient, Fibonacci s’installe à Palerme où il rédige ses livres en adaptant les problèmes traités au contexte culturel et économique de la société de l’Italie du Sud19).

Le phénomène de traduction

À partir du début du xiie siècle, les initiatives individuelles que nous venons d’évoquer vont laisser la place à un phénomène unique dans l’histoire de l’Europe, celui de la traduction en latin, en hébreu et même dans des langues régionales, d’un nombre important de textes philosophiques et scientifiques arabes. Transgressant les frontières tracées par les discours officiels visant à justifier et à alimenter le grand affrontement du siècle, celui des croisades, des dizaines de jeunes européens ont quitté leurs pays, avec pour bagages une solide formation dans les « humanités » latines et pour passion l’acquisition ou la traduction du contenu des livres arabes. Sans entrer dans le détail des œuvres traduites, il est nécessaire de faire quelques remarques sur ces contenus et sur leur devenir dans les foyers scientifiques émergents de l’Europe médiévale20).

En premier lieu, on constate que les traductions n’ont concerné qu’une petite partie du corpus scientifique produit en Islam. Des ouvrages importants, appartenant à toutes les matières, sont restés inconnus de la part des scientifiques européens du Moyen Âge. Parmi les raisons qui pourraient expliquer ce caractère partiel de l’appropriation, il y a l’absence d’intérêt pour tel ou tel chapitre d’une discipline déterminée. C’est le cas, par exemple, du chapitre mathématique qui permettait de réaliser la répartition des héritages. Il y a aussi l’absence de copie d’ouvrages pourtant célèbres à cette époque en Andalus, mais dont la célébrité était limitée au milieu culturel arabe de la péninsule ibérique. Il y a enfin le niveau de certains traités, relativement élevé ou trop technique, comme en mathématique, et qui n’avaient pas encore de lecteurs latins capables d’en comprendre les contenus.

La seconde remarque concerne les premières voies par lesquelles a circulé le nouveau savoir. Contrairement à ce que pourrait nous suggérer la géographie, ce n’est pas le chemin le plus court, c'est-à-dire celui des routes pyrénéennes, qu’ont emprunté les livres, mais plutôt celui des échanges commerciaux qui mettaient en relation des communautés de marchands. Il n’est donc pas étonnant que les villes italiennes aient, les premières, bénéficiées d’une partie de ce savoir  ; les matières les plus recherchées étaient celles qui répondaient à des besoins concrets, comme les transactions ou les soins, et non celles qui traitaient de problèmes théoriques, comme la théorie des parallèles ou les modèles planétaires.

La troisième remarque a trait aux langues qui ont relayé l’arabe pour permettre l’accès des élites et de certaines catégories de praticiens aux « nouveaux » savoirs. Contrairement au phénomène des viiie-ixe siècles où, après une courte transition syriaque, le savoir grec a été transféré exclusivement en arabe, les facteurs socioculturels de l’Europe des xiie-xive siècles ont permis à une langue « communautaire » (l’hébreu) et à des langues régionales (castillan, catalan, provençal), d’exprimer, à l’instar du latin, une partie du savoir grec ou arabe accessible.

La quatrième remarque concerne les mécénats qui ont permis la réalisation d’un grand nombre de ces traductions. Sauf exception (que nous évoquerons ci-dessous), ce ne sont pas des princes ou des rois qui se sont investis dans cette opération pour des raisons culturelles ou de prestige, comme on a pu l’observer à Bagdad à partir de la fin du viiie siècle et même à Cordoue au xe siècle. Ce sont plutôt des personnages de l’Église, comme les archevêques Don Raimundo (mort en 1152) et Rodrigo Ximenes, les évêques Pierre le Vénérable (mort en 1156) et Michel de Tarazona (mort en 1151) ou l’archidiacre Domingo Gonzalez (mort après 1181)21). La culture religieuse médiévale, en tant que telle, n’a donc pas été un obstacle à la diffusion des sciences profanes. Et si des oppositions se sont exprimées en son nom, elles n’ont pas pu contrecarrer le phénomène d’appropriation des savoirs grecs et arabes par une élite de l’Europe médiévale.

La cinquième et dernière remarque concerne l’opération de traduction elle-même. Il y eut bien sûr des traducteurs solitaires qui maîtrisaient à la fois l’arabe et le latin ou l’hébreu. Mais il y eut aussi de véritables associations autour de cette activité favorisant ainsi des rencontres, des échanges interculturels et, surtout, une coopération au quotidien en vue de réaliser des projets concrets. Ce fut le cas pour Pierre le Vénérable qui réunit un groupe de traducteurs comprenant des chrétiens, des juifs et un musulman nommé Mohammad. Un autre exemple nous est fourni par la traduction de certains ouvrages philosophiques arabes qui a réuni Jean de Séville, Gundissalinus et Ibn Dâwud, un juif qui devait maîtriser l’arabe et le roman, la langue vernaculaire pratiquée au quotidien. En science, l’expérience la plus importante a été celle de Gérard de Crémone (mort en 1187) qui avait commencé par traduire seul puis qui s’est entouré d’un groupe multiconfessionnel dont chaque membre maîtrisait une langue et en pratiquait une seconde. On sait, par exemple, que pour la traduction de l’Almageste de Ptolémée, il a fait appel à un Mozarabe nommé Gallipus22).

Hommes de pouvoir et hommes de dialogue

Toutes les actions scientifiques individuelles ou de groupes qui viennent d’être évoquées ont eu lieu dans un contexte régional caractérisé par une confrontation culturelle majeure. Elle s’est exprimée par des affrontements militaires — les croisades — qui ont occupé tout le xiie siècle et une grande partie du xiiie. Mais, comme les historiens des sciences l’ont bien montré, les sciences ont peu circulé sur les routes terrestres et maritimes empruntées par les croisés. Et les hommes politiques européens qui ont relayé les traducteurs sont ceux qui se sont intéressés à la science et à la culture des vaincus, c'est-à-dire celles de la civilisation de l’Islam.

Le plus ancien d’entre eux est Roger II de Sicile (1130-1154). Dans sa capitale, Palerme, la langue arabe a encore une place éminente en poésie et en science. Et c’est un géographe maghrébin, al-Idrîsî (mort en 1178) qui est sollicité par lui pour la réalisation d’une carte. D’ailleurs, grâce à cette commande, faite par un roi chrétien à un spécialiste musulman, la carte qui sera réalisée, après une quinzaine d’années de travail et de collecte de l’information, ne ressemble pas vraiment à celles qui avaient été réalisées depuis le ixe siècle et qui ne s’intéressaient qu’au monde musulman. Celle d’al-Idrîsî et le livre qu’elle devait illustrer est véritablement une carte du monde connu à cette époque. Ainsi, par la vertu des contacts interculturels, le géographe modifiait son regard et la géographie élargissait ses horizons.

Pour rester dans le même espace sicilien, il faut évoquer un personnage d’une stature plus grande que son prédécesseur et dont les initiatives interculturelles ont été plus nombreuses. Il s’agit de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen (1295-1337). On connaît ses initiatives politiques pour récupérer Jérusalem sans guerre et ses démêlés politiques avec la papauté, à la suite de ces initiatives. Mais, on connaît moins son activité culturelle et ses réalisations dans ce domaine. Ayant appris l’arabe et l’ayant même maîtrisé, cet empereur a participé lui-même à des échanges avec des penseurs et des scientifiques musulmans de son époque. Il a ainsi posé des questions au philosophe andalou Ibn Sab’în (mort en 1271) et au mathématicien d’Orient Ibn Yûnus (mort en 1242) qui lui ont d’ailleurs répondu23).

À la même époque, mais cette fois à Tolède, un véritable projet scientifique est conçu et mis en application par le roi Castillan Alphonse X (1252-1284). Il a mobilisé des hommes de science des trois confessions dans le but de réaliser le transfert et l’étude d’un maximum d’ouvrages astronomiques arabes qui avaient été écrits en Andalus entre le xe et le xiie siècle. Cette entreprise de traduction a été accompagnée ou prolongée par la rédaction de nouveaux ouvrages astronomiques inspirés de ceux de la tradition gréco-arabe. À titre d'exemple, on peut citer les tables astronomiques de Judas Ibn Mosé et Isaac Ibn Sîd24).

Les sciences arabes en Europe

Dans l’état actuel de la recherche, il n’est pas possible de présenter un panorama satisfaisant de la réception, en Europe, des dizaines d’ouvrages scientifiques qui ont été traduits à Tolède, à Palerme et ailleurs. Nous sommes relativement bien informés de la circulation des traités de médecine et d’astrologie des traditions grecque et arabe. C’est également vrai pour certains ouvrages de physique, d’astronomie, d’astrologie, de mathématiques et de chimie. Mais il reste beaucoup à faire pour connaître, avec précision, les voies par lesquelles ce savoir s’est diffusé, le degré de réceptivité de son contenu par les milieux instruits et le rôle de ce contenu dans l’émergence d’orientations nouvelles prolongeant les acquis anciens ou en rupture avec les démarches antérieures. Nous allons donc nous contenter d’illustrer le processus d’appropriation des sciences par l’exemple de quelques disciplines phares.

Une partie des mathématiques a circulé d’une manière directe, c'est-à-dire sans passer par les traductions. Il s’agit le plus souvent d’un savoir élémentaire, prêt à l’emploi et sans développements ou justifications théoriques pouvant rebuter les utilisateurs. C’est le cas de la numération, des algorithmes arithmétiques de base (addition, soustraction, multiplication et division), des techniques de mesurage des aires et des volumes. Il n’est donc pas étonnant que cet ensemble de savoir-faire ait perdu rapidement les traces de ses origines et qu’il ait été considéré comme un fonds commun sans identité particulière et donc sans aucune connotation culturelle25).

L’autre partie est constituée d’ouvrages clairement identifiés, comme le livre d’algèbre d’al-Khwârizmî (m. 850) ou celui d’Abû Kâmil (m. 930) qui prolonge le contenu du précédent. Leur notoriété et la richesse de leur contenu ont amené des générations successives à s’y intéresser et à les traduire plusieurs fois. Ils resteront d’ailleurs des références incontournables jusqu’au xvie siècle, en particulier chez les mathématiciens italiens qui les évoquent parfois en termes élogieux, comme le font Lucas Paccioli (mort en 1517), Girolamo Cardano (mort en 1576) et Nicolo Tartaglia (mort en 1557)26).

En physique, ce sont, en plus des textes des grands philosophes, Ibn Sînâ (mort en 1037) et Ibn Roshd (mort en 1198), des écrits d'Ibn al-Haytham (m. 1041) qui sont parvenus en Andalus, avant de circuler en Europe. Il s’agit du Livre des miroirs ardents coniques et, surtout, du Livre de l'optique. Ces deux ouvrages eurent rapidement une grande notoriété grâce à la traduction en latin, réalisée dès la fin du xiie siècle. Au xive, le succès grandissant de son second ouvrage lui valut une traduction en italien. Elle sera imprimée par Risner, à Bâle, en 1572, lui assurant ainsi une plus grande diffusion et un regain d'intérêt de la part de nombreux savants, parmi lesquels Kepler (mort en 1630) et Fermat (mort en 1665)27). Contrairement à d’autres disciplines qui apportaient des outils et des résultats techniques encore inconnus en Europe, la physique d’Ibn al-Haytham introduisait deux démarches nouvelles : la première, qui concerne l’optique, était une rupture radicale avec les conceptions grecques puisqu’elle affirme que la vision n’est possible que si l’objet est éclairé par une source extérieure. La seconde est générale et touche à la manière de pratiquer la science puisqu’elle introduit dans la recherche, au même titre que les outils traditionnels, l’expérimentation comme une catégorie de la preuve.

En chimie, la plus grande partie des textes arabes disponibles en Andalus était déjà disponible en latin dans la seconde moitié du xiie siècle. Un certain nombre de ces écrits sont anonymes. Les autres sont attribués à tort ou à raison à Jâbir Ibn Hayyân (mort en 815). L’influence de ces apports (qui étaient profondément imprégnés des héritages grecs, mésopotamiens et égyptiens) a été décisive puisque, comme le dit un spécialiste de l’histoire de cette discipline, « l’Occident latin, qui avait oublié l’alchimie pendant un millénaire, la redécouvre par les traducteurs espagnols28) ». Et cette influence persistera jusqu’à l’époque de Paracelse (m. 1541), le promoteur de nouvelles conceptions dans ce domaine. Si on se situe sur le plan interculturel, on constate qu’après l’astronomie, c’est la chimie qui a conservé, jusqu’à aujourd’hui, le plus de mots arabes dans sa terminologie technique.

En médecine enfin, c’est l’enseignement universitaire qui a créé les conditions d’une puissante diffusion des ouvrages produits en Islam. En effet, la création des facultés visait à mettre en pratique la conception nouvelle qu’avait popularisée l’enseignement médical de Salerne sous l’influence des textes médicaux traduits par Constantin l’Africain : la médecine était désormais un corpus théorique et un art pratique et, dans cette problématique, les ouvrages arabes étaient incontournables. C’est ainsi que le Canon d’Ibn Sînâ et le Kitâb al-Mansûrî d’ar-Râzî (mort en 935) ont fait leur entrée dans les programmes d’enseignement des premières facultés de médecine aux côtés d’ouvrages d’Hippocrate et de Galien. Puis d’autres suivirent, comme l’Isagoge de Hunayn Ibn Ishâq, le Viatique d’Ibn al-Gazzâr, le Livre des fièvres, le Livre des urines et le Livre des aliments universels d’Ishâq al-Isrâ’îlî29). Mais c’est le Canon d’Ibn Sînâ, dont l’étude était pourtant jugée difficile, qui va s’imposer, en particulier dans les universités de Paris, Bologne et Montpellier. Son succès a été tel tout au long des xiiie-xve siècles que sa traduction latine sera imprimée en 1473 et qu’elle sera rééditée plus de 70 fois entre cette date et la fin du xviie siècle. La version hébraïque sera également imprimée (à Naples en 1491) et, en 1593, une édition du texte arabe sera publiée à Rome.

Mais il ne faut pas croire que les professionnels de la médecine ont perpétué l’enseignement avicennien par conservatisme. C’est même tout le contraire lorsqu’on prend en compte d’autres événements culturels qui ont accompagné les traductions des ouvrages strictement scientifiques et, plus particulièrement, la diffusion de la pensée d’Aristote à travers le « filtre » des commentaires d’Ibn Roshd. La dynamique du débat et de la controverse, initiée puis nourrie par ces textes philosophiques, s’est étendue à l’enseignement de la médecine. Ainsi, en plus de son apport technique, le savoir médical arabe, à travers ses aspects théoriques, a participé à la valorisation de certaines notions que partageaient les pensées scientifiques et philosophiques des traditions grecque et arabe.

Il faut enfin remarquer que le succès des sommes médicales d’Ibn Sînâ, d’al-Mâjûsî et d’ar-Râzî ne signifie pas la marginalisation des autres œuvres arabes surtout lorsqu’elles avaient des spécificités qui les distinguaient des synthèses que nous venons d’évoquer. C’est le cas, en particulier, du chapitre sur la chirurgie du Kitâb at-Tasrîf de l’Andalou az-Zahrâwî (mort en 1013) qui sera pendant longtemps la référence des chirurgiens européens, en particulier Guy de Chauliac (mort en 1368), le plus célèbre d’entre eux.

ANNEXE 1 : Quelques Biographies de savants des pays d'Islam

Abû ‘Ali IBN SÎNÂ (980-1037)

Abû cAli Ibn Sînâ est né à Afshana, une petite ville proche de Boukhara. A l'âge de dix ans, et grâce à sa mémoire prodigieuse, il peut réciter, par cœur, le Coran et de nombreux textes littéraires arabes. Puis il s'initie à certaines sciences, comme l'algèbre, la géométrie et la logique avant d’entamer l’étude de la médecine et de la philosophie. A 21 ans, il a déjà rédigé trois ouvrages de philosophie. A la mort de son père, il entre un certain temps dans l'administration, comme jurisconsulte avant d'être introduit à la cour du roi du Khwârizm où il fréquente des médecins et des astronomes, comme al-Bîrunî et Ibn cIrâq. Vers 1012, il refuse de rejoindre la cour du sultan Mahmûd le Ghaznavide et pour échapper à sa colère, il fuit vers une ville plus sûre.

De 1014 à 1020, il enseigne la philosophie et poursuit la rédaction de son monumental ouvrage, Kitâb ash-shifâ [le Livre de la guérison]. Son emprisonnement, en 1023, lui permet d'achever son important traité Le Canon de la médecine. A partir de cette date, il s'installe dans la ville d'Ispahan où il s'occupe essentiellement d'astronomie jusqu’à sa mort en 1037.

L'Europe médiévale a pris connaissance de certaines parties du Shifâ' dès le début du XIIe siècle. Mais c'est le Canon de la médecine qui a été le plus diffusé et étudié dans les universités européennes du moyen-âge.

Abû Bakr AR-RÂZÎ (865-935)

Abû Bakr ibn Zakariyyâ ar-Râzî est né vers 865 à Rayy où il a acquis sa formation scientifique avant d'y exercer la médecine puis de diriger son hôpital. A une date indéterminée, il s'est installé à Bagdad où il a vécu et travaillé jusqu'à sa mort vers 925. Dans cette dernière ville il a également dirigé un hôpital.

La plupart des ouvrages qu'on lui attribue (plus de 150) sont consacrés à la médecine. Mais il a publié des écrits importants en chimie, en philosophie, en logique et en astronomie.

En médecine, ses traités les plus connus sont le Kitâb al-jadrî wa l-hasba [Livre sur la variole et la rougeole] dans lequel il donne, pour la première fois, un bon diagnostic de ces deux maladies, le Kitâb at-tibb al-Mansûrî [Le livre mansurien de médecine] et le Hâwî [Le recueil], très célèbre dans l'Europe médiévale grâce à sa traduction latine faite au XIIIe siècle.

En chimie, on attribue à ar-Râzî l'identification de l'alcool, la découverte du procédé de fabrication de la glycérine à partir de l'huile d'olive et une classification des substances chimiques. Son écrit le plus important dans ce domaine est le Kitâb sirr al-asrâr [Le livre du secret des secrets]

Abû l-Qâsim AZ-ZAHRÂWÎ (936-1013)

Abû l-Qâsim az-Zahrâwî est né, comme son nom l'indique, dans Madînat az-Zahrâ, la nouvelle ville construite par le calife omeyyade d'al-Andalus ôAbd ar-Rahmân III. Il est surtout connu comme chirurgien mais il a maîtrisé tous les aspects de la médecine de son époque, comme le confirme sa monumentale encyclopédie médicale en trente traités, intitulée Kitâb at-tasrîf li man ôajaza ôan at-ta'lîf [Livre des initiatives pour celui qui n'est pas capable de rédiger].

Le dernier chapitre de l'ouvrage est consacré à la chirurgie. En plus des emprunts aux ouvrages grecs et arabes antérieurs, l'auteur y présente de nouvelles connaissances tirées de sa pratique de médecin. Il y décrit également plus de 150 instruments chirurgicaux (dont certains de sa propre invention) et un certain nombre d'opérations originales, comme l'ablation des amygdales.

La traduction de cette partie chirurgicale de l'ouvrage d'az-Zahrâwî, en latin puis en hébreu, a été le livre de chevet de nombreux chirurgiens de l'Europe médiévale, en particulier ceux de France, comme Guy de Chauliac (m. 1368) et ceux d'Italie, comme Nicolas de Florence (m. 1411).

Al-Hasan IBN AL-HAYTHAM (965-1041)

Al-Hasan Ibn al-Haytham naît en 965, dans la ville irakienne de Bassora où il grandit et acquiert une formation scientifique. Après un séjour à Ahwaz, ville voisine, il entreprend d’étudier les textes philosophiques d'Aristote, les traités médicaux de Galien, les ouvrages de mathématique d'Euclide (en particulier Les Eléments), les ouvrages d’astronomie de Ptolémée, de Héron d'Alexandrie et d'Archimède pour ne citer que les plus importants. Outre cet héritage grec, il s’intéresse probablement aux écrits de savants arabes des 9e et 10e siècles, comme al-Kindî.

Durant son séjour à Bassora, il aurait occupé un poste de ministre dont il se serait, semble-t-il, lassé assez vite, cette charge le détournant de ses activités scientifiques. Déchargé de cette fonction officielle, il quitta sa ville natale pour s'installer au Caire sur invitation du calife fatimide de l'époque, al-Hâkim qui l'aurait chargé d'étudier la faisabilité d'un projet ambitieux, celui de la régulation des crues du Nil. On raconte qu’Ibn al-Haytham prit la tête d’une mission scientifique qui remonta la vallée du fleuve jusqu'aux cataractes et revint en affirmant qu’un tel projet était irréalisable. Puis, il simula la folie pour échapper à la colère du calife mais fut privé de ses biens et dut rester enfermé chez lui en compagnie d'un serviteur rétribué par l'Etat jusqu’à la mort d'al-Hâkim. Il s'installa alors près de la mosquée al-Azhar et poursuivit ses différentes activités scientifiques jusqu'à 1040 environ, date de sa mort.

Si l'essentiel des travaux d'Ibn al-Haytham porte sur l'optique, les mathématiques et l'astronomie, un nombre non négligeable, soit environ 40 % du total, concerne d'autres disciplines, comme la philosophie, la théologie spéculative (Kalâm), la médecine, l'astrologie, et la musique. Sur les 186 écrits que les biographes lui attribuent, une soixantaine seulement nous est parvenue.

En physique, sur les 21 ouvrages publiés, 16 traitent des différents aspects de l'optique : théorie de la lumière, théorie de la vision, lois de propagation de la lumière, phénomènes astronomiques et miroirs ardents. Comme il le précise lui-même, ses recherches dans ce domaine ont été menées selon une triple démarche, inductive, expérimentale et déductive. Son plus important ouvrage d'optique est incontestablement le Kitâb al-manâzir [Le Livre d'optique] qui est considéré par les spécialistes de l'histoire de l'optique comme le plus important ouvrage sur le sujet depuis l’Antiquité jusqu’au XVIIe siècle.

En astronomie, Ibn al-Haytham publia 28 traités ou articles. Certains, théoriques, exposent ses critiques du modèle planétaire de Ptolémée. D'autres, pratiques, concernent l'observation astronomique, l'étude des gnomons, et la détermination des distances des corps célestes et de leurs diamètres.

En mathématique, il publia 64 écrits dont seuls 23 nous sont parvenus. Plus des deux tiers traitent de géométrie et le tiers restant est consacré à la science du calcul, à l'algèbre et à la théorie des nombres.

AL-KINDÎ (801-866)

Abû Yûsuf Ya‘qûb al-Kindî est né dans la ville de Koufa en Irak, vers 801, et il est mort vers 866, à Bagdad, la capitale de l'empire musulman. Originaire de la prestigieuse tribu yéménite de Kinda et descendant d'une lignée de rois, al-Kindî s'est formé dans les deux centres intellectuels les plus importants de son époque, Koufa et Bagdad. Si l'on en croit les biobibliographes, al-Kindî a eu de très mauvais rapports avec certains savants de l'époque, et plus particulièrement avec le mathématicien Sanad Ibn ‘Alî et deux des frères Banû Mûsâ, qui étaient des spécialistes en mécanique et en géométrie.

On ne sait pas si l’animosité des Banû Mûsâ envers al-Kindî était due au fait que ce dernier avait été choisi comme précepteur du fils du calife al-Muctasim (833-842) ou si elle n'était que le résultat des conflits entre savants. Mais on sait qu'ils ne reculèrent devant rien pour le marginaliser et qu'ils finirent par le déposséder de sa propre bibliothèque. Leurs attaques et celles d'autres scientifiques ont été tellement virulentes et efficaces qu'à l'occasion d'une réunion en présence du calife al-Mutawakkil (847-861), il fut frappé par ce dernier devant tous ses collègues. Quelques temps après, ce même calife a prononcé la disgrâce du philosophe. Il semble d'ailleurs que cette disgrâce s'inscrivait dans le cadre de la répression qu'al-Mutawakkil mena contre les adeptes du rationalisme musulman (les Muctazilites) avec lesquels al-Kindî partageait quelques convictions.

Sur le plan des activités intellectuelles, al-Kindî participa, d'une manière décisive, au développement des sciences et de la philosophie, soit en traduisant lui-même des ouvrages grecs, soit en encourageant, par le mécénat, la traduction de certains d'entre eux, soit enfin en popularisant leurs contenus par des commentaires ou des travaux basés sur eux.

Des biographes éminents lui ont attribué entre 270 et 280 écrits touchant à de nombreuses disciplines. Mais seul un petit nombre de ses publications nous est parvenu. Leur contenu révèle un grand éclectisme de leur auteur puisque, en plus des thèmes philosophiques, il a écrit sur de nombreux sujets strictement scientifiques.

Sur la trentaine d'écrits philosophiques qu'al-Kindî aurait publiés, seule une quinzaine nous est parvenue. Il s'agit de travaux basés essentiellement sur le corpus d'Aristote ou sur ce qui lui était attribué à l'époque. Al-Kindî a d'ailleurs été le premier penseur arabe à avoir facilité l'accès aux œuvres d'Aristote en les commentant, en les enrichissant et en les popularisant à travers son enseignement, suivi par de nombreux étudiants, et à travers les activités d'un véritable cercle philosophique qu'il avait animé. Il est également le premier philosophe à avoir tenté de concilier les principes de la philosophie aristotélicienne et ceux de la religion musulmane. Sur un autre plan, et bien avant Ibn Sînâ, il a introduit les mathématiques dans le cursus philosophique en les considérant comme indispensables à cette formation et à l'activité d'un philosophe.

Une autre particularité de l'œuvre d'al-Kindî est d'être autant scientifique que philosophique. En effet, il a publié des écrits touchant à presque toutes les disciplines qui étaient cultivées à son époque. On peut citer, en particulier, ses écrits en optique, c'est à dire le De aspectibus et le Traité sur les miroirs ardents. En mathématique, il s'est essentiellement intéressé à la géométrie, à travers les ouvrages d'Euclide. Mais il a publié aussi différents écrits sur la théorie des nombres et sur la science du calcul. En pharmacologie, il s'est fait connaître par son Epître sur la connaissance de la puissance des médicaments composés, où il a introduit des considérations mathématiques pour établir les rapports entre les différents éléments de base qui interviennent dans la composition d'un médicament. Il a également publié des travaux intéressants en astronomie (en particulier sur les instruments astronomiques) et en météorologie (sur le problème des marées).

AL-FÂRÂBÎ (vers 870-950)

Abû Nasr Muhammad ibn Tarkhân al-Fârâbî est un philosophe et un théoricien de la musique d’origine persane. Né à Fârâb, il poursuivit ses études à Boukhara puis à Marw avant de s’installer à Bagdad où il s’est perfectionné en philosophie aristotélicienne et en logique, en particulier auprès de Abû Bishr Mâtta Ibn Yûnus. A la fin de sa vie, il a rejoint la cour de Sayf ad-Dawla, à Alep, puis il l’a suivi à Damas et y est resté jusqu’à sa mort.

En philosophie, domaine dans lequel il a tellement excellé qu’il a été surnommé le «second maître », il a rédigé de nombreux commentaires des ouvrages d’Aristote, le « premier maître ». Mais il a également étudié la partie de l’œuvre de Platon qui avait bénéficié d’une traduction arabe et il a commenté certains de ses ouvrages. Dans ce cadre, il a eu à également à débattre directement ou indirectement avec des penseurs de la tradition philosophique arabe, comme Abû Bakr ar-Râzî et Ibn ar-Râwandî.

Parmi ses travaux originaux, il y a bien sûr ses écrits philosophiques autres que les commentaires. A cela, il faut ajouter son importante contribution en musique, intitulée le Grand livre de la théorie musicale, qui contient à la fois un exposé théorique sur la musique et une présentation d’un certain nombre d’instruments. Dans le domaine des sciences, il faut citer son importante Epître sur le recensement des sciences et un écrit moins connu mais important sur le plan épistémologique. Il s’agit de ses remarques, comme philosophe, sur les définitions du Livre I et du Livre V des Eléments d’Euclide.

HUNAYN IBN ISHÂQ (808-873)

Hunayn Ibn Ishâq est un chrétien nestorien né à Harrân. Après des études en médecine, il est nommé chef des médecins du calife abbasside al-Mutawakkil (847-861). Parallèlement à ses activités médicales, il s’est mis à traduire, du syriaque à l’arabe, un certain nombre d’écrits médicaux de Galien. Puis, après avoir étudié le grec, il s’est lancé dans la traduction en arabe d’ouvrages de philosophie, de médecine et d’autres sciences. Pour cette activité, il constitua autour de lui une véritable équipe de traducteurs parmi lesquels il y avait son fils Ishâq Ibn Hunayn et son neveu Hubaysh.

Hunayn est également connu pour ses publications en médecine, en particulier son Livre des questions sur la médecine et ses Questions sur l'œil qui ont été traduits en latin et qui ont beaucoup circulé en Europe à partir de la fin du XIe siècle.

BERNARD DE CHARTRES (XIIe s.)

C’est un humaniste qui s’est initié à la philosophie d’Aristote et à celle de Platon en tentant de les réconcilier. Comme professeur à l’Ecole épiscopale de chartres, il a enseigné la logique et la grammaire. En 1124, il aurait été sollicité pour aller enseigner à Paris et là il aurait eu comme étudiant Jean de Salisbury.

On attribue à Bernard de Chartres trois ouvrages. Le premier, intitulé « Sur l’interprétation de Porphyre » aurait également été publié sous forme d’un texte versifié. Le second devait être une étude comparative des philosophies de Platon et d’Aristote. Le troisième est un poème qui traite de l’éducation morale. Aucun de ces écrits ne nous est parvenu et ils ne sont connus que par ce qu’en dit Jean de Salisbury.

ANNEXE 2 : Citations de savants musulmans et européens

Al-Kindî (mort vers 873), évoquant l’universalité de la vérité :

« Nous ne devons pas avoir honte d’apprécier et d’acquérir la vérité d’où qu’elle vienne, même si elle vient de races lointaines et de nations différentes de nous. Pour le chercheur de vérité, rien n’a la priorité sur la vérité, et on ne peut ni dénigrer la vérité ni déprécier celui qui l’énonce ou celui qui la transmet. Personne n’est diminué par la vérité ; plutôt, la vérité ennoblit tout »

[al-Kindî : Fî l-falsafa al-ûlâ [Sur la philosophie première]. In M. A. Abû Ridâ (édit.) : Rasâ’il al-Kindî al-falsafiyya [Les Epîtres philosophiques d’al-Kindî], Le Caire, 1950, Vol. 1, p. 103]

Ibnal-Haytham(physicienetmathématicien, morten 1041), parlantdeladémarchescientifique :

« Nous commencerons l’investigation par l’inspection des <choses> existantes, par l’étude des conditions des <objets> visibles. Nous distinguerons les propriétés des <choses> particulières et nous relèverons, par induction, ce qui concerne l’œil pendant la vision, ce qui est uniforme et qui ne change pas, ce qui est, du point de vue de la sensation, manifeste et non sujet au doute. Puis nous nous élèverons dans l’étude et la confrontation d’une manière graduelle et ordonnée, en critiquant les prémisses et en étant prudent au niveau des résultats.

Et, dans tout ce qui fera l’objet de notre inspection et de notre observation, notre but sera l’objectivité et nous ne suivrons pas notre inclination. Et, dans tout ce que nous jugerons et critiquerons, nous nous efforcerons de rechercher la vérité et non l’inclination vers les opinions. Peut-être que, par cette voie, nous aboutirons à la vérité qui satisfait le cœur et que nous atteindrons, graduellement et prudemment, le but qui contient la certitude et nous aboutirons, par la critique et la prudence, à la vérité avec laquelle se dissipent les désaccords et disparaissent les raisons du doute ».

[Ibnal-Haytham : Kitâbal-manâzir [Livredel’optique], A.I. Sabra (édit.), LivresI-III, Koweit, 1982, p. 62]

Bernard de Chartres (humaniste et philosophe, chef de la célèbre Ecole de Chartres, mort en 1160), parlant de la science des Anciens, c'est-à-dire celle des Grecs et des Arabes :

Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants. Nous voyons ainsi davantage et plus loin qu’eux, non parce que notre vue est plus aiguë ou notre taille plus haute, mais parce qu’ils nous portent en l’air et nous élèvent de toute leur hauteur gigantesque

[LeGoff, LesintellectuelsauMoyenÂge, Paris, Seuil, 1985, p. 17].

DanieldeMorley(intellectuelanglaismorten 1210),écrivantàl'évêquedeNorwich :

La passion de l'étude m'avait chassé d'Angleterre. Je restai quelque temps à Paris. Je n'y vis que des sauvages installés avec une grave autorité dans leurs sièges scolaires, avec deux ou trois escabeaux devant eux chargés d'énormes ouvrages reproduisant les leçons d'Ulpien en lettres d'or, avec plumes de plomb dans la main, avec lesquelles ils peignent gravement sur leurs livres des astérisques et des obèles. Leur ignorance les contraignait à un maintien de statue mais ils prétendaient montrer leur sagesse par leur silence même. Dès qu'ils essayaient d'ouvrir la bouche je n'entendais que balbutiements d'enfants.

Ayant compris la situation, je réfléchis aux moyens d'échapper à ces risques et d'embrasser les “arts” qui éclairent les Ecritures autrement qu'en les saluant au passage ou les évitant par des raccourcis. Aussi comme de nos jours c'est à Tolède que l'enseignement des Arabes, qui consiste presque entièrement dans les arts du quadrivium, est dispensé aux foules, je me hâtai de m'y rendre pour y écouter les leçons des plus savants philosophes au monde. Des amis m'ayant rappelé et ayant été invité à rentrer d'Espagne, je suis venu en Angleterre avec une précieuse quantité de livres. On me dit qu'en ces régions l'enseignement des arts libéraux était inconnu, qu'Aristote et Platon y étaient voués au plus profond oubli au profit de Titus et de Seius. Ma douleur fut grande et pour ne pas rester seul Grec parmi les Romains, je me suis mis en route pour trouver un endroit où apprendre à faire fleurir ce genre d'études…

Que personne ne s'émeuve si traitant de la création du monde j'invoque le témoignage non des Pères de l'Eglise mais des philosophes païens car, bien que ceux-ci ne figurent pas parmi les fidèles, certaines de leurs paroles, du moment qu'elles sont pleines de foi, doivent être incorporées à notre enseignement. Nous aussi qui avons été libérés mystiquement de l'Egypte, le Seigneur nous a ordonné de dépouiller les Egyptiens de leurs trésors pour en enrichir les Hébreux. Dépouillons donc conformément au commandement du Seigneur et avec son aide les philosophes païens de leur sagesse et de leur éloquence, dépouillons ces infidèles de façon à nous enrichir de leurs dépouilles dans la fidélité”.

[Jacques Le Goff : Les intellectuels au Moyen âge, Paris, Editions du Seuil, 1985, pp. 23-24].

Adélard de Bath (traducteur, mort vers 1160), répondant à un traditionaliste qui lui propose une discussion sur les animaux :

Il m'est difficile de discuter des animaux. Moi, j'ai en effet appris de mes maîtres arabes à prendre la raison pour guide, toi tu te contentes de suivre en captif la chaîne d'une autorité affabulatrice. Quel autre nom donner à l'autorité que celui de chaîne ? Comme les animaux stupides sont menés par une chaîne et ne savent ni où ni pourquoi on les conduit et se contentent de suivre la corde qui les tient, ainsi la majorité d'entre vous sont prisonniers d'une crédulité animale et se laissent conduire enchaînés à des croyances dangereuses par l'autorité de ce qui est écrit”.

[Jacques Le Goff : Les intellectuels au Moyen âge, Paris, Editions du Seuil, 1985, pp. 59-60].

Adélard de Bath, justifiant le recours à l'autorité des penseurs et des scientifiques arabes :

Notre génération a ce défaut ancré qu'elle refuse d'admettre tout ce qui semble venir des Modernes. Aussi quand je trouve une idée personnelle si je veux la publier je l'attribue à quelqu'un d'autre et je déclare “c'est un tel qui l'a dite ce n'est pas moi”. Et pour qu'on me croie, de toutes mes opinions je dis “c'est un tel l'inventeur ce n'est pas moi”.

Pour éviter l'inconvénient qu'on pense que j'ai, moi, ignorant, tiré de mon propre fond mes idées, je fais en sorte qu'on les croie tirées de mes études arabes.

Je ne veux pas que si je que j'ai dit a déplu à des esprits attardés ce soit moi qui leur déplaise. Je sais quel est auprès du vulgaire le sort des savants authentiques. Aussi ce n'est pas mon procès que je plaide mais celui des Arabes”.

[JacquesLeGoff : LesintellectuelsauMoyenâge, Paris, EditionsduSeuil, 1985, p. 60].

Arnaud de Villeneuve (éminent médecin de Montpellier, mort vers 1313),rendant hommage à ar-Râzî :

« Ce petit livre sur l’objectif des médecins est fondé sur l’enseignement de plusieurs auteurs, à savoir Galien et quelques Arabes dont Rhazès, homme clair dans la réflexion, prompt dans l’œuvre, décisif dans le jugement, fiable dans l’expérience. Il nous a spécialement procuré une introduction dans son petit livre sur la concorde des philosophes et des médecins ; dans cet opuscule, même si l’intention des affirmations concrètes n’apparaît pas pleinement, du moins la manière de comprendre ces affirmations est montrée de façon lumineuse. Les obscurités qui souvent t’effraient dans les livres de Galien sont éclairées par la brillante lumière de cette œuvre ».

[Arnaud de Villeneuve : De intentione medicorum, Lyon, 1504, f. 51. Cité par D. Jacquart & F. Micheau : La médecine arabe et l’Occident médiéval, Paris, Maisonneuve & Larose, 1990, pp. 186-187]

Jacques Despars (médecin, mort en 1458), évoquant le Canon d’Avicenne :

« Moi Jacques Despars, né à Tournai, maître en médecine de l’université de Paris, j’ai commenté tout au long le premier livre du Canon d’Avicenne, tout le troisième et la première fen du quatrième. J’ai commencé en 1432 et terminé le 4 août 1453. J’ai tiré ce que j’ai écrit non pas des commentateurs latins, mais des illustres auteurs grecs Hippocrate, Aristote, Galien et Alexandre [de Tralles] et des Arabes les plus fameux, à savoir Avenzoar, Rhazès, Sérapion, Mésué et Averroès. Les doctrines de ces auteurs furent rassemblées et interprétées par l’excellent et très ordonné Avicenne. Avant de commencer à rédiger, j’ai corrigé tous ces livres, à l’exception de ceux de Rhazès ; je les ai divisés en chapitres, parties, paragraphes et points ; ensuite, je les ai tous fait transcrire en belles lettres sur parchemin, affectant à chacun sa propre table afin de trouver plus facilement ce que j’y cherchais et de renvoyer avec plus de certitude au vrai texte ; mais, auparavant, j’avais corrigé et annoté mes deux exemplaires d’Avicenne du début jusqu’à la fin. J’ai été occupé pendant dix ans à toutes ces corrections ».

[D. Jacquart : Le regard d’un médecin sur son temps : Jacques Despars (1380?-1458), Bibliothèque de l’Ecole de Chartres, n° 138 (1980), p. 78].

Citation d’AL-BÎRÛNÎ (m. 1050)

« J’ai fait ce que chaque être humain devrait faire dans son travail : Accueillir, avec gratitude, les réalisations de ceux qui l’ont précédé, corriger sans appréhension les fautes qu’il aura repérées chez eux, en particulier celles pour lesquelles il est difficile d’appréhender la vérité profonde, comme celles qui concernent les grandeurs des mouvements. Dans chaque chapitre, j’ai lié les procédés à leurs justifications et j’ai indiqué ce que j’ai fait de sorte que le lecteur puisse distinguer ce qui est exact dans ce que j’ai fait et qu’il corrige mes erreurs et les fautes de calcul que j’aurai commises par inadvertance. En effet, la justification d’une proposition est comme l’âme dans le corps ».

[Al-Bîrûnî : Al-Qânûn al-Mas’ûdî [Le Canon mas’udien], Hayderabad, Osmania Oriental Publications Bureau, 1954, pp. 4-5.]

ANNEXE 3 : Quelques questions aux lecteurs

1) Quel est le Pape qui a été le premier à avoir étudié des éléments de mathématiques et d’astronomie arabes ?

(2) Donner le nom d’un roi de Castille qui a financé des traductions d’ouvrages astronomiques arabes.

(3) Donner le nom d’un grand traducteur d’ouvrages scientifiques de l’arabe au latin.

(4) Quel est le nom du premier grand mathématicien de l’Europe médiévale ?

(5) Quel est le titre du traité de médecine d’Ibn Sînâ (Avicenne) ?

(6) Quelles sont les premières universités européennes qui ont introduit dans leur enseignement de la médecine des ouvrages d’Ibn al-Jazzâr, d’ar-Râzî et d’Ibn Sînâ ?

1) - D. Gutas : Pensée grecque, culture arabe, Paris, Aubier, 2005, pp. 268-269.
2) - Ch. C. Gillispie (édit.) : Dictionary of Scientific Biography, op. cit., pp. Vol. 8, pp. 230-249
3) - D. Gutas : Pensée grecque, culture arabe, op. cit., p. 211.
4) - Ibn an-Nadîm : Al-Fihrist [Le Catalogue], G. Flügel, Leipzig, Vogel, 1871-72, p. 243.
5) - Ibn al-Qiftî : Ikhbâr al-culamâ’ bi akhbâr al-hukamâ’ [Livre qui informe les savants sur la vie des sages], J. Lippert (édit.), Leipzig, Dieterich’sche Verlagsbuchhandlung, 1903, pp. 29-30.
6) - P. Guichard : Al-Andalus, 711-1492 : Une histoire de l’Espagne musulmane, Paris, Hachette, 2000, p. 56.
7) - Ch. C. Gillispie (édit.) : DictionaryofScientificBiography, NewYork, Scribner'sson, 1970-1980, Vol. 5, pp. 364-366.
8) - Ms. BarceloneACA, Ripoll, n° 225.
9) - D. Juste : LesAlchandreanaprimitifs, étudesurlesplusancienstraitésastrologiqueslatinsdoriginearabe (xesiècle), Leiden, Brill, 2007, pp. 249-257.
10) - Ch. C. Gillispie (édit.) : DictionaryofScientificBiography, op. cit., vol. 3, pp. 393-395.
11) - B. Benyahya : Lesoriginesarabesdu ‘DeMelancholia’ deConstantinl'Africain, Revuedhistoiredessciencesetdeleursapplications, 1954, vol. 7, n° 7/2, pp. 156-162.
12) - D. Jacquart & F. Micheau : LaMédecinearabeetlOccidentmédiéval, Paris, Maisonneuve & Larose, 1990, pp. 103-106, 112-113, 109-110.
13) - Op. cit., p. 122-123.
14) - Op. cit., p. 127-129.
15) - M. Curtze : DerLiberEmbadorumdesAbrahambarHijjaSavosordainder ¨ÜbersetzungvonPlatovonTivoli», AbhandlungenzurGeschichtedermathematischenWissenschaftenXII, 1902. 1902, pp. 1-183; BarHiyya : Llibredegeometria, Hibburhameixih`auehatixb`oret, J. MillasVallicrosa (trad.), Barcelone, EditorialAlpha, 1931.
16) - T. Levy :HebrewandLatinVersionsofanUnknownMathematicalTextbyAbrahamIbnEzra, Alephn° 1, 2001, pp. 295-305 ; T. Levy & Ch. Burnett : Seferha-Middot, AMid-TwelfthCenturyTextonArithmeticandGeometryAttributedtoAbrahamIbnEzra, Aleph, n° 6, 2006, pp. 57-238.
17) - A. Djebbar : LagéométriedumesurageetdudécoupagedanslesmathématiquesdAl-Andalus (Xe-XIIIes.), op. cit., pp. 121-125.
18) - J. Sesiano : LeLiberMahamalet, untraitémathématiquelatincomposéauxiiesiècleenEspagne, Actesdu 1eColloquemaghrébind'histoiredesmathématiquesArabes (Alger, 1-3 Décembre 1986), Alger, MaisonduLivre, 1988, pp. 69-98 ; Vlasschaert, A.-M. : Le «Libermahameleth», Thèsededoctorat, Louvain-la-Neuve, FacultédePhilosophieetLettres, 2003.
19) - L. Fibonacci : LiberAbaci, Siegler (trad.), Berlin, SpringerVerlag, 2001.
20) - M. Steinschneider : DieEuropäischenÜberzetzungenausdemArabischenbisMittedes 17. Jahrhunderts, Vienne, 1904-1905. Fac-Similé, Graz, AkademischeDruck-U. Verlagsanstalt, 1956 ; M. Steinschneider : DieHebräischenÜbersetzungendesMittelaltersunddieJudenalsDolmetscher, Berlin, BibliographischesBureau, 1893, 2 vols ; M. T. D'Alverny, TranslationsandTranslators, inR. L. Benson & G. Constable (édit.), RenaissanceandRenewalintheTwelfthCentury, Oxford, 1982, pp. 421-45.
21) - Ch. Burnett : AgroupofArabicLatintranslatorsworkinginNorthernSpainintheMid-twelfthcentury, JournaloftheRoyalAsiaticSociety, 1977, pp. 62-108.
22) - G. Beaujouan : Lasciencehispano-arabeetlesmodalitésdesoninfluence, XIIIeCongrèsInternationald’HistoiredesSciences, Moscou, 1971, pp. 1-24 ; Ch. Burnett : ThetranslatingactivityinmedievalSpain. InS. K. Jayyusi (édit.) : TheLegacyofMuslimSpain, Leiden, Brill, Vol. 2, pp. 1036-1051.
23) - Ch. C. Gillispie (édit.) : DictionaryofScientificBiography, op. cit., Vol. 5, pp. 146-148.
24) - J. Vernet : CequelaculturedoitauxArabesdEspagne, Paris, Sindbad, 1985, pp. 181, 202, 210.
25) - M. Moyon : LagéométriepratiqueenEuropeenrelationaveclatraditionarabe, lexempledumesurageetdudécoupage : Contributionàlétudedesmathématiquesmédiévales, ThèsedeDoctorat, Lille, UniverstédeLille 1, 2008, vol. 1, pp. 149-153
26) - G. Cifoletti : Thecreationofthehistoryofalgebrainthesixteenthcentury. InC. Goldstein, J. Gray & J. Ritter (édit.) : MathematicalEurope, Maisondessciencesdel’homme, Paris,1996, pp. 126-128.
27) - Ch. C. Gillispie (édit.) : DictionaryofScientificBiography, op. cit., Vol. 6, pp. 189-210.
28) - R. Halleux : Introductionàlalchimiearabe. InA. Djebbar (Dir.) : LesdécouvertesenpaysdIslam, Paris, LePommier, 2009, p. 151.
29) - D. Jacquart & F. Micheau : La Médecine arabe et l’Occident médiéval, op. cit., pp. 172, 180.
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