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Les Jardins et les paysages dans la culture arabo-musulmane et leur utilisation comme élément de dialogue avec l’Europe

Mohammed El Faïz

Dans la civilisation arabo-musulmane, les jardins et les paysages apparaissent comme des créations où l’art, la science, et le génie des hommes et des femmes se sont souvent liés pour composer des œuvres admirables. Produits d'une osmose entre l'homme et la nature, ces œuvres reflètent, en fait, toute la sensibilité et les goûts des peuples qui ont composé cette civilisation. Ils constituent aussi l'expression de la manière dont chaque époque a interprété les messages de la nature faisant des jardins et des paysages les biens culturels les plus précieux.

On se trouve ainsi dans le Monde arabo-musulman en présence d’un patrimoine de parcs et jardins à la fois riche et varié. Ce patrimoine a surtout été étudié dans sa dimension nationale, voire provinciale, sans trop penser aux courants universels qui l’ont alimenté. La situation actuelle, marquée par la montée des partisans du « choc des civilisations » et de l’islamophobie, nous incite à changer de regard et à voir dans le jardin une expression majeure de la richesse des cultures et un lieu privilégié du dialogue et d’interpénétration des civilisations.

I-Texte Introductif

1-Jardins et paysages dans la culture arabo-musulmane: la richesse d’un héritage

Depuis une haute antiquité, l’humanité a accumulé, dans les différents continents, des styles de jardins variés qui constituent un héritage culturel inestimable. En se limitant au Bassin de la Méditerranée, on peut dresser une longue liste de parcs et jardins qui ont fleuri en Egypte, en Mésopotamie, en Perse, en Grèce et à Rome. La période du Moyen Age est caractérisée par l’émergence du modèle du « jardin arabe » qui a conquis pratiquement l’ensemble des espaces dominés par la civilisation de l’Islam. Damas, Bagdad, Ispahan, Kairouan, Cordoue, Séville, Grenade, Palerme, Fès et Marrakech ont constitué des capitales de l’art des jardins et aidé à sa promotion. La Renaissance a enrichi la civilisation de la Méditerranée de modèles parus en Italie et en France. Le XVIIIe et XIX e siècle, phases de grands changements agricoles et industriels, ont ajouté à la liste des siècles passés de nouveaux styles et noms.

Après avoir montré l’importance du jardin et du paysage dans la civilisation arabo-musulmane , nous parlerons du lien entre ces aspects et le progrès des sciences et des techniques, plus particulièrement l’hydraulique.

A. Les mots arabes pour dire le jardin et le paysage

C'est au cours du Moyen-Age que s'est constitué tout un vocabulaire spécifique pour désigner les jardins dans le monde arabo-musulman. On compte plus d’une dizaine de mots en langue arabe servant à qualifier le jardin et les espaces jardinés. On se contentera ici de rappeler les expressions les plus courantes.

Boustân (bû: odeur; stân: lieu) : Dans l'étymologie persane, ce terme signifie un jardin d'agrément planté de fleurs. Il fut utilisé dans le sens plus général de verger comportant à la fois des plantations de rapport et des plantes d’agrément.

Bouhayra (petite mer; diminutif de mer) : Dans le lexique arabe, bouhayra désigne explicitement l’espace d’un jardin très étendu. Il renvoie à un immense verger clos de hautes murailles et pourvu de grands bassins destinés à l’irrigation des arbres et des cultures intercalaires. Il s'agit donc au départ d'un bassin d'accumulation dont le sens fut étendu de manière à couvrir le jardin avec ses dépendances.

Agdâl : Ce terme est d'origine berbère. Son étymologie renvoie à un espace vert privé, clôturé et pourvu d'un bassin d’eau. En fait, l'Agdal et la Bouhayra désignent un même objet : il s'agit des jardins impériaux qui se trouvent à proximité des Palais des Sultans, que ce soit à Marrakech ou dans d'autres villes (Rabat, Séville, Meknès. . . ) . Ces jardins sont généralement divisés en enclos et entourés de hauts remparts.

‘Arsa : Nous sommes ici en présence d'un jardin irrigué, moins étendu que l'Agdal. Il comporte des plantations de rapports et une zone d'habitation. Les ‘Arsa se sont développés à l'intérieur des remparts et dans le voisinage immédiat des Médina. Ils ont assuré aux villes une plus grande sécurité alimentaire, surtout durant les blocus et les sièges.

Jnân (singulier, Janna ou paradis) : Ce terme est le pluriel du mot janna, qui désigne un espace planté d’arbres fruitiers et de palmiers. Dans le parler arabe classique, ce type de jardin doit nécessairement comporter des vignes et des palmiers, sinon on l’appellera Hadîqa (ou enclos). Par extension, janna (pluriel, jinân ou jannât) est utilisé dans le Coran dans un sens précis, celui de “paradis” promis aux croyants en raison de son ombrage et de sa végétation touffue et dense

Riyâd (pluriel de rawda et rawd: parc; cimetière) : Ce nom désigne, d’après le lexicographe arabe Ibn Mandhûr, un beau parc (boustân). Mais sa signification primitive paraît plus large. Elle peut être simplement une terre couverte de verdure ou une zone inondée. Par conséquent, le mot rawda suggère à la fois l’idée d’espace vert et d’arrosage. Sa vie ne peut, en tout cas, se concevoir sans l’apport de l’eau. Dans le contexte marocain, le même mot est utilisé également pour qualifier l’enclos du cimetière musulman. Ce dernier, étant souvent herbagé, rappelle aux vivants l’image lointaine du paradis promis aux croyants.En se limitant à ces informations d’ordre lexicographique, on trouve déjà présents les éléments qui contribueront à faire des Riyads des lieux où l’eau se trouve mêlée par différents artifices à l’architecture et à la vie du jardin.

Mounya : Le mot, d’usage fréquent dans l’Andalousie musulmane, désigne un espace agricole périurbain, enclos de murailles, généralement étendu et appartenant à des notables. En plus de sa fonction productive, il peut avoir une valeur esthétique et expérimentale.Le vocable aura sa fortune au XIV siècle lors de la construction de l’Alhambra et de son Generalife.

Carmen : Ce nom, qui semble bien espagnol, dérive en fait de l’arabe Karm (ou vigne).Il renvoie à un espace jardiné et planté de vignes. A Grenade, les Carmen désignent les espaces urbains et périurbains dédiés à l’horticulture, aux agréments et à la plaisance. Il font partie des biens culturels précieux qui, à l’égal de l’Alhambra, ont échappé aux temps obscurs des inquisitions et de l’islamophobie.

Bagh et Behesht : Bagh et Behesht sont les mots utilisés en Iran pour désigner un jardin clos de murailles et planté d’arbres et de fleurs.

En liaison avec le développement des jardins, La mode des promenades (muntzahât) fut elle aussi en vogue dans le monde arabo-musulman. Quatre parmi elles furent célébrées par les poètes et les chroniqueurs comme étant les plus belles au monde: la Ghuta de Damas, al-Ubulla dans les environs de Basra en Irak, le mont Bawwân en Perse et le Soghd de Samarcande en Asie centrale. D’autres promenades furent connues à Cordoue (Xème siècle), à Séville et à Grenade à l’époque islamique.

Les arabes ont utilisé les mots mandhar ou machhad pour désigner tout paysage qui peut être vu et contemplé. L’utilisation de ce vocable- que certains auteurs ont voulu réserver exclusivement à la civilisation occidentale- semble justifiée à la fois parce que nous disposons du mot arabe pour le désigner et de l’héritage des miniatures musulmanes pour illustrer ses représentations.

B- Genèse et évolution de l’art des jardins et paysages

La question des emprunts est présente dans toute approche de la genèse de l’art des jardins dans le monde arabo-musulman. Ce qui sera montré ici ce sont les valeurs d’ouverture et de tolérance qui ont permis la transmission des héritages pré-islmaiques et leur intégration dans une vision nouvelle de l’urbanisme et de l’architecture.

On sait combien l’art des jardins est dépendant de l’eau et de sa maîtrise. Si les Arabes se présentent comme les héritiers des civilisations antérieures (Mésopotamie, Egypte, Perse, Syrie), on doit préciser qu’au moment où l’Islam est apparu (VIIe siècle), la plus grande partie des réalisations hydrauliques du passé était ou détruite, ou inutilisable. La fin de l’époque sassanide (VIIe siècle) fut marquée par la destruction de l’infrastructure hydraulique, la montée de l’envasement et la formation des marécages du Bas- Irak. Par conséquent, les jardins ont souffert, un peu partout dans les régions conquises, des guerres continuelles, des destructions et des pillages.

L’empire assyro- babylonien dont on a hérité la mode des grands parcs avec leurs plantes rares et leurs animaux exotiques fut aussi le foyer de la naissance de l’art paysager. Les rois reconstituaient dans leurs villes des jardins botaniques et zoologiques inspirés des paysages qu’ils ont traversés durant leurs expéditions militaires. La Perse et L’Egypte pharaonique ont donné aux Arabes l’art des grands bassins. Ils leur ont également livré le secret de la composition des fameux paradis (firdaws, pluriel faradis, paradeios en grec) odorants

Malheureusement, ces jardins qui symbolisaient la puissance royale, furent souvent exposés aux destructions lors des guerres que se livrèrent les Etats pré-islamiques

L’avènement de l’Islam a constitué un tournant dans l’histoire de l’art des jardins. Le premier Calife Abû Bakr donna l’ordre à ses soldats de n’abattre aucun palmier, de ne brûler aucun champ de blé, de ne ravager aucun verger, car le Coran enseignait que l’homme se devait de protéger la nature qui était d’origine divine(19). Les prescriptions religieuses ont certainement joué un rôle positif dans la sauvegarde et la protection des écosystèmes naissants. Mais, l’évolution de l’art des jardins reste intimement liée à la révolution scientifique et technique qui a eu lieu en Orient entre le VIIIème et le IXe siècle. Grâce à la maîtrise de l’hydraulique, de l’agronomie et de la botanique la création des grands parcs est devenue possible.

Rappelons ici quelques facteurs qui furent à l’origine de l’innovation technologique islamique:

-rôle de l’Islam qui a réuni sous une même religion et une même langue littéraire et scientifique d’immenses pays auparavant isolés et opposés dans des luttes intestines;

-rôle de l’arabe comme véhicule des sciences et langue parlée par tous les peuples de Bagdad à Cordoue;

-rôle, enfin, de l’Etat islamique dans l’effort d’arabisation et de traduction, dans le financement des académies, des équipes de recherche, des bibliothèques et dans l’encouragement des entreprises de mise en valeur économique

Grâce à ces changements, L’art des jardins ne tardera pas à se développer et à bénéficier du large mouvement de création des villes et de l’urbanisation.

Penser le jardin avant la ville

L’architecture des villes arabes, dont quelques unes furent des métropoles urbaines et des capitales d’Empires, semble avoir fait du jardin un concept clef de son développement. D’ailleurs, les historiens qui décrivent ces villes au Moyen Age ne tarissent pas d’éloges pour les promenades, les vergers et les cultures qui les entourent. Partout, le modèle de la cité-jardin semble avoir prévalu. De Damas à Bagdad et de Cordoue à Marrakech, les maisons apparaissent comme des cubes noyés dans un océan de verdure. Il faudra attendre le XIII siècle pour qu’un géographe, al-Qazwînî, nous donne le schéma de la cité-jardin en partant de l’exemple de sa ville natale, Qazwîn . Les Arabes ont su donc associer le jardin à l’urbanisme de leurs villes. Et cette préoccupation est restée vivante bien plus tard, trouvant son illustration la plus éclatante dans l’Inde Moghole. Babur(1483-1530), qui fut roi et auteur d’un traité de jardinage, commença d’abord par dessiner le jardin en fonction duquel il construisit ensuite la ville.

L’eau fondatrice de l’horticulture, des jardins et des paysages culturels

L’Empire de l’Islam s’est étendu sur des régions géographiques et naturelles aux reliefs et aux ressources variées (montagnes, plaines, oasis, etc). Cependant, ce qui domine l’ensemble des territoires de cette civilisation, c’est un climat aride et semi-aride. D’où l’importance de l’eau qui devait répondre aux besoins agricoles, urbains et ludiques.

Pour étudier l’hydraulique dans ses rapports avec l’art des jardins, il convient de remonter au temps des Califes d’Orient (IX-Xe Siècle) qui fut marqué par la naissance de l’Ecole Arabe de l’Eau. Sans trop s’attarder sur la description de l’héritage oriental, il nous semble important de parler plus longuement de la formation, à partir de la fin du XIe siècle, d’une branche hydraulique « andalousienne », plus pragmatique, capable non seulement de poursuivre l’effort de développement de l’infrastructure hydraulique, mais aussi d’envoyer ses experts pour intervenir dans d’autres régions de l’empire. Rien n’exprime mieux l’esprit de cette Ecole que les ouvrages d’art et les paysages irrigués qui se succèdent du Yémen à l’Espagne. Partant de cette évolution historique, on montrera comment l’eau fut fondatrice à la fois de l’horticulture et de l’art des jardins.

Le fait intéressant à noter dans la situation d’Al-Andalus, c’est l’émergence de l’horticulture comme branche de savoir et d’innovation. Tout un corpus de connaissances s’est constitué progressivement, touchant les domaines variés de la botanique et de l’agronomie. Ce sont ces sciences auxiliaires qui vont stimuler les progrès horticoles.

La période du Califat de Cordoue (929-1031) fut marquée par le développement des études médicales, pharmacologiques et botaniques. Les sources historico-biographiques nous permettent de relever parmi les nouvelles branches de savoir celles de la botanique et de l’horticulture. Les généalogies des savants font souvent références aux professions de botaniste (nabâtî) et d’horticulteur (shajjâr). Le développement des connaissances botaniques en Andalousie musulmane fut stimulé à ses débuts par les voyages en Orient, la lecture du Traité des plantes d’al-Dinawarî (mort en 895) et la traduction de la Matière Médicale de Dioscoride du grec en arabe. Une équipe de savants musulmans, juifs et chrétiens a collaboré à cette traduction qui fut effectuée en 948 et connut un grand nombre de révisions et de commentaires.

Loin de se contenter de cet héritage, les savants d’Al-Andalus ont réussi à l’améliorer et à l’augmenter de leurs découvertes et observations personnelles. La liste des ouvrages écrits a continué à s’enrichir de l’apport de générations successives de botanistes qui ont vécu durant les phases de la domination des Rois Tayfas(1035-1088), de la réunification almoravide et almohade (1090-1229) et des débuts de la dynastie Nasride de Grenade(1237-1492). On retiendra les noms d’Abu Ja’far al-Ghâfiqî (mort en 1165), d’Abû l-Abbas ibn al-Rumiyya (mort en 1240) et Ibn al-Baytâr (mort en 1248) qui fut un des plus grands botanistes de l’Islam.

Sur le plan des connaissances agronomiques, on peut qualifier la période qui va du XI au XII de « moment andalous » dans la marche générale du progrès agricole. Séville, après Cordoue et Tolède, est devenue une capitale agricole et la Mekke des agronomes. Mais, plus que Séville, c’est son hinterland l’Aljarafe(transcription du nom arabe al-Sharaf), qui a constitué le laboratoire de la nouvelle agriculture. Un homme, le sévillan Ibn al-‘Awwâm, incarna pour l’ensemble du monde arabo-musulman la figure du plus grand savant agronome et naturaliste du Moyen Age. Son livre d’agriculture (kitâb al-filâha) véhicule un enseignement de dimension méditerranéenne qui dépasse les limites de l’Espagne musulmane et intègre l’expérience agricole de terroirs divers : Babylonie ancienne, Syrie romano-byzantine, Asie Mineure, Péninsule ibérique, Afrique du Nord, etc.

Les plantes qui ont migré des parties orientales de l’Empire Monde de l’Islam vers les parties les plus occidentales furent nombreuses et variées (Riz, canne à sucre, coton, bananier, safran, aubergine, épinard, pastèque, etc.). On se limitera ici à citer la canne à sucre et les bananiers qui se sont acclimatés dans l’Andalousie musulmane, occupant une zone qui va d’Almeria aux environs de Gibraltar. C’est dans ces régions chaudes et douces d’Al-Andalus que les Arabes ont pu, grâce à la maîtrise de l’hydraulique, réaliser la première « tropicalisation » dans l’histoire de l’Europe du sud, avant que la découverte de l’Amérique ne favorise une seconde tropicalisation plus vaste et plus étendue.

Les agronomes arabo-musulmans vont ainsi contribuer à l'amélioration des méthodes de sélection et de multiplication des différentes espèces végétales. Grâce au progrès des techniques horticoles, L'Espagne musulmane a connu ce que nous avons qualifié d'“agrumomania” semblable par son intensité à la “tulipomania”, qui va se saisir des Hollandais quelques siècles plus tard ( XVIIe siècle) .

Le progrès des études botaniques et agronomiques fut intimement lié à la naissance et au développement de l’art des jardins.

Les sources historiques font mention, dès le VIIIème siècle, du premier jardin botanique andalous fondé par Abd al-Rahmân I (756-788) dans son Palais al-Rusâfa, en souvenir de la Syrie. C'est de ce pays que le Calife Omeyyade a fait venir, grâce à ses deux émissaires , Yazîd et Safar ( d'où l'appellation safarî) des semences et des plants rares qui, après leur acclimatation, seront diffusés dans l'ensemble de l’Andalousie musulmane. Loin de disparaître avec la chute de la dynastie Omeyyade, les jardins botaniques ont continué à jouer un grand rôle dans la diffusion des nouvelles plantes.

C- l’art des jardins et paysages arabes: un héritage au service du dialogue interculturel

Expression du métissage culturel et du génie bâtisseur humain, l’héritage des jardins et paysages du Monde arabo-musulman, peut être mobilisé pour limiter les effets de l’idéologie dévastatrice du «choc des civilisations». Cette idéologie, malgré la mort de son apôtre, Huntington, est encore agissante dans les milieux intellectuels et médias aux Etats-Unis et en Europe. La situation actuelle, marquée par la persistance de la vision négative des musulmans et de leur religion, nous incite à s’appuyer sur le sentiment de la nature jardinée et du paysage – sentiment qui constitue un des apports méconnus de la culture de l’Islam- pour asseoir le dialogue interculturel sur des valeurs partagées par l’ensemble des habitants de la planète.

De l’Espagne jusqu’en Inde, les œuvres jardinées et paysagères des bâtisseurs musulmans constituent les vecteurs potentiels du changement de l’image de l’Islam en Europe.

On retiendra de l’évolution millénaire de l’art des jardins dans l’Occident Musulman (Afrique du Nord et Espagne musulmane), un des moments qui nous semble fondateur et qui fut marqué par la naissance du modèle des Agdal (ou Bouhayra) sous le règne de la dynastie des Almohades (1130-1269). Ce modèle, en plus des caractéristiques qui le distinguent, portait en lui les germes d’une idée féconde et généreuse : celle du jardin planétaire.

De toute l’histoire de la présence arabe dans Al-Andalus – présence qui a duré plus de sept siècles- nous avons privilégié le bref moment (1133 à 1184) où Marrakech et Séville furent les capitales d’un empire qui s’étendait de l’Espagne aux royaumes de l’Afrique Noire.

Les deux villes ont concentré toute leur énergie vers la réalisation d’un idéal de jardin sans frontière. Un idéal fait d’intelligence, de générosité et de beauté. Rien n’exprime mieux la grandeur de cette œuvre que les équipes d’architectes, d’ingénieurs hydrauliciens, de jardiniers, d’artisans et de poètes qui entouraient les califes almohades et les suivaient dans leurs déplacements fréquents entre Al-Andalus et le Maroc. Faire du jardin un trait d’union entre les deux rives du Détroit de Gibraltar : tel était le rêve des hommes et des femmes de cette époque.

Une fois l’immense enclos de la Bouhayra de Marrakech achevé, les Almohades on cherché à porter le plus loin possible son rayonnement. Le même modèle fut réalisé à Rabat, à Gibraltar et à Séville. A chaque fois, ce sont les limites de l’enclos qui furent élargies, l’utopie d’un vaste jardin trans-frontalier peu à peu concrétisée. C’est la première fois que la langue du jardinage fut utilisée pour unir deux rives que la Méditerranée a séparées.

L’Alhambra et le Generalife représentent les derniers développements de l’histoire des jardins arabes en Espagne. Ce complexe, formé de palais et de jardins, constitue un bel exemple du raffinement de l’architecture des riyad et de l’accomplissement de l’art paysager. Il fut l’œuvre des trois sultans de la dynastie Nasride : Ismail (1314-1325), Youssouf premier (1325-1345) et Mohamed V (1354-1391).

Un siècle après la chute de Grenade (1492), les Saadiens ont crée à Marrakech un monument somptueux, le Palais Badi , destiné à garder le souvenir des fastes de l’Alhambra. Bien que le monument en question soit détruit quelques années après sa construction, son modèle est resté vivant au Maroc jusqu’à la fin du XIXème siècle.

Un autre chef d’œuvre de la culture de l’Islam est représenté par le Taj Mahal en Inde. Le Mausolée, construit par l’empereur Moghol Shah Jahan en souvenir de sa femme, Mumtaz Mahal, décédée en 1631, incarne le raffinement de l’architecture et de l’art des jardins dans l’Asie islamique. Le monument funéraire, érigé sur la rive droite de la Yamuna dans un jardin de 17 hectares, captive le regard par son architecture marbrée, la silhouette de ses minarets et l’harmonie de ses proportions. Taj Mahal est né de la volonté d’un monarque bâtisseur et du génie d’un architecte, Ustad Ahmad Lahori, qui a su faire collaborer à son œuvre des artisans d’ethnies diverses et ériger pour l’architecture islamique un monument qui l’incarne quels que soient l’époque et les dominateurs du moment. On a beaucoup écrit sur les aspects architecturaux et les péripéties de la construction de l’édifice et de ses dépendances. Pour les musulmans d’aujourd’hui et de demain, il reste surtout un exemple de ce que l’art des jardins et du paysage peut réaliser peut accomplir lorsqu’il est servi par l’amour des femmes et leur considération.

Le cas des rapports historiques entre le Monde arabo-musulma et des pays comme l’Espagne et l’Inde est significatif à cet égard. C’est rare de trouver dans le passé un exemple de pays où l’art des jardins a servi de trait d’union et de passerelle entre les civilisations. On peut parler aujourd’hui de l’existence d’un patrimoine paysager et artistique commun aux espagnols et aux habitants de l’Inde et du monde arabo-musulman. Ce patrimoine, bien qu’il soit une oeuvre du passé, s’est distingué au cours du temps par son dynamisme et sa capacité à transcender les clivages politiques et religieux. Le modèle du « jardin arabe » ou “Islamic-Garden” n’a pas cessé depuis le IXe siècle d’inspirer les créateurs de jardins et les jardiniers des deux Rives de la Méditerranée. Même lorsque les styles du jardin “à la française” et “à l’anglaise” sont devenus prédominants, il a gardé une certaine vitalité et fut constamment repris et recrée.

Comment renouer aujourd’hui avec un idéal commun aux espagnols, aux hindous et aux arabo-musulmans ? Comment briser le mur d’incompréhension érigé par les partisans des inquisitions modernes et du prétendu « choc de civilisations » ?

Il me semble essentiel aujourd’hui de placer l’utopie des jardins sans frontières au coeur la coopération culturelle euro-mditerranéenne. Une coopération rénovée et visionnaire, capable de tirer les leçons de l’histoire et d’avancer, non pas au rythme des évènements tragiques (attentats, guerres,etc), mais avec des investissements conséquent dans les valeurs de la paix et du dialogue des cultures.

II- Figures emblématiques du dialogue interculturel et documents à l’appui pour ce dialogue

1- Biographies des bâtisseurs des jardins, des paysages et des monuments de l’eau

Les Frères mécaniciens Banou Moussa : des automates au service des fontaines et jets d’eau

Les Banû Mûsâ ont vécu à Bagdad au moment de l’apogée de la civilisation abbasside(IXème siècle). Bagdad, quelques années après sa fondation (en 762), fut non seulement la capitale de l’Empire de l’Islam, mais aussi une grande métropole culturelle. Le Calife al-Ma’mûn(786-833) l’a doté très tôt d’une Académie célèbre appelée Bayt al-Hikma (Maison de la Sagesse) qui est devenue un important centre de traduction et de diffusion des connaissances scientifiques, techniques et philosophiques. C’est au sein de cette institution que les frères Banû Mûsâ ont évolué parmi d’autres savants (Al-Kindi, Al Farghani…).L’Académie de Bagdad est devenue, grâce à l’appui de l’Etat, un grand centre de rayonnement culturel. On ne compte pas le nombre de traducteurs et de scientifiques qui y travaillent et qui furent les artisans de la première renaissance arabe.

A côté de leur œuvre mathématique, les frères Banû Mûsâ nous ont laissé un ouvrage de mécanique intitulé Kitâb al-Hiyal (livre de la science de l’ingenium). Ce livre contient la description d’une centaine de modèles,d’engins et d’automates, dont un grand nombre fut une invention personnelle.

En plus de la construction de canaux, les Frères Banû Mûsâ nous ont laissé ce grand livre en mécanique , où on peut lire les premiers développements de l’hydraulique arabe et de la science des automates.

Plusieurs inventions témoignent des progrès réalisés par la première génération de mécaniciens arabes : le système bielle- manivelle, l’ensemble pignon- vis sans fin, la machine à ventiler les puits, etc. L’œuvre des premiers mécaniciens de Bagdad constitue ainsi une œuvre exceptionnelle. Elle inaugure l’« âge d’or » de l’hydraulique arabo- musulmane dans un contexte vivifié par le progrès des cultures de l’eau et la jeunesse de l’Empire. Une sorte de génie inventif s’est emparé des Frères Banu Mûsa qui ne se sont pas limités à créer des modèles et à écrire des livres. Ils avaient aussi le lourd programme de recherche de l’Académie à gérer et de multiples intrigues à déjouer. En plus des nombreuses inventions qui furent en avance sur leur temps, ces mécaniciens nous ont laissé un chef d’œuvre qui déborde d’imagination créatrice et fourmille d’idées et de concepts.

Le Projet de la Princesse Zubeida (morte en 831) : Une route de l’eau de Bagdad à la Mecque

Avant l’apparition des premières œuvres des ingénieurs et mécaniciens arabes, l’Irak ‘abbasside fut soumis à une espèce d’« hydromania » qui rappelle par bien des aspects le souvenir de la Babylonie ancienne. Si les porteurs de projets étaient souvent des hommes, l’histoire nous a gardé également des exemples de femmes qui ont investi le domaine de l’hydraulique avec des succès remarquables.

Nous sommes à Bagdad au temps du Calife Hârûn al-Rachîd (786-809), rendu célèbre à la fois par les contes des « Mille et Une Nuit », par l’horloge qu’il offrit à Charlemagne et par l’habitude d’enrôler 100 savants pour l’accompagner durant ses voyages fréquents à la Mecque. Les chroniqueurs ont surtout focalisé l’attention sur les faits et gestes de ce Calife, oubliant sa compagne, la Princesse Zubeida qu’il épousa en l’an 165 de l’Hégire (786). Cette fille de Jaafar ibn Mansûr avait une vaste culture et une grande force de caractère. Elle ne pouvait se contenter du rôle effacé de femme de Calife, fut- il le célèbre Harûn ar-Rachîd. C’est probablement durant l’un de ses pèlerinages à la Mecque, parmi le cortège royal, que l’idée de relier Bagdad à La Mecque par un couloir liquide a germé dans son esprit.

Tous les pèlerins savent combien la route des caravanes qui mène aux lieux saints de l’Islam est semée d’embûches (vol, pillage, droits de passage, etc. ). Mais le plus grand danger à affronter est celui de la soif et de la mort par déshydratation. Le problème ne se posait pas uniquement lors de la traversée du désert, où les puits étaient rares et le plus souvent saumâtres. L’arrivée à la Mecque rendait la satisfaction des besoins en eau encore plus difficile, du fait de la concentration de la population des pèlerins et de l’absence de ressources hydrauliques suffisantes. Une année, la soif a tué quatorze mille pèlerins sur vingt milles.

On est étonné de constater, un siècle et demi après l’avènement de l’Islam, que la question de l’approvisionnement en eau potable de la Mecque n’était pas encore résolue. Certes, les Omeyyades ont réalisé quelques captages. Mais leurs efforts restaient insuffisants. Il fallait un ouvrage hydraulique de plus grande ampleur capable de mettre ce haut lieu de spiritualité à l’abri de la soif et des pénuries d’eau. Plusieurs Califes, princes et potentats locaux ont rêvé de réaliser ce projet, pour des raisons religieuses ou de prestige personnel, mais sans grand succès. Il a fallu l’intervention de Zubeida, l’épouse de Harun al-Rachid, pour trouver une solution durable à la question de l’approvisionnement en eau de la Mecque.

L’histoire, racontée par Ibn Khillikân, retrace des événements qui remontent à l’année 186 de l’Hégire (802). Lors de son pèlerinage à la Mecque, Zubeida a pu constater sur le terrain les difficultés des habitants de la ville et leur peine à se procurer l’eau potable. Elle appela son intendant personnel et le chargea de rassembler une équipe formée d’ingénieurs et d’ouvriers et de l’utiliser dans le creusement d’un canal destiné à amener l’eau à la Mecque.

Une première évaluation du coût des travaux a indiqué un chiffre impressionnant qui s’élève à un million sept cents milles dinars –or. Malgré l’importance de ce budget, Zubeida n’a pas hésité à engager un million de dinars- or dans l’entreprise d’adduction des eaux. Bien qu’on n’ait pas une description précise des ouvrages réalisés, les témoignages de chroniqueurs permettent d’identifier l’entreprise hydraulique et d’expliquer l’ampleur des dépenses engagées.

Comme pour Madrid à la même époque et Marrakech à la fin de l’an mille, la solution du problème de l’alimentation en eau de la Mecque, fut trouvée dans l’usage de la technologie bien connue de des galeries drainantes souterraines, appelée aflâj (falaj au singulier) en Arabie.

A partir du creusement du puits mère appelé Ayn al –Muchâch , l’eau fut canalisée dans des conduites en plomb à travers une galerie drainante souterraine jusqu’à sa destination finale. Le fait que le creusement s’effectue dans une roche dure et résistante explique la pénibilité du travail et le coût exorbitant des ouvrages réalisés.

En plus de ces travaux d’adduction, plusieurs ouvrages hydrauliques furent exécutés le long du trajet qui est devenu célèbre par le nom de « couloir de Zubeida » (derb Zubeida) . Ils sont formés de bassins, de réservoirs, de lacs et de puits.

La relation de voyage d’Ibn Jubayr (1145-1217), écrite en 1183 , nous a gardé le souvenir de toutes les étapes qui jalonnent la route de l’eau de Bagdad à la Mecque . Une route qui fait, selon les mesures ordonnées par le Calife al-Mâmûn, une longueur de 412 mayl (soit 1424 km). Les réservoirs servent généralement à recueillir les eaux des crues et les bassins à régulariser les ressources hydrauliques des galeries drainantes souterraines. Zubeida a joué un rôle important dans le développement de l’art des bassins en Irak et en Arabie. C’est à elle qu’on doit probablement l’introduction de la mode des réservoirs circulaires qui auront une grande diffusion, plus tard, en Afrique du Nord. Elle a tellement marqué de son empreinte l’architecture des bassins que chaque fois qu’on se trouve devant un ouvrage hydraulique de forme ronde, on le désigne comme relevant du « style Zubeida » .

Al-Hâjj Ya‘îsh: l'architecte des jardins de l’Agdal de Marrakech et de l’Alcazar de Séville

La création des jardins historiques de Marrakech et de Séville au moyen Age fut une entreprise d'une grande envergure, nécessitant la collaboration d'architectes, d'ingénieurs hydrauliciens et d'autres corps de métiers. Le nom d’al-Hâj Ya ‘îsh figure parmi les constructeurs probables de ces jardins.

La famille de ce savant est originaire de Malaga. Mais elle s'est installée depuis longtemps dans la région de Marrakech. Al-Haj Ya‘îsh apparaît comme le plus grand maître d'oeuvre du Calife Abd al-Mu’min et de son fils Abû Ya‘qûb. Ce savant mécanicien, architecte et hydraulicien semble bénéficier de la confiance de ces princes , qui n'hésitaient pas à lui confier la réalisation de leur oeuvre architecturale et hydraulique non seulement à Marrakech, mais partout où ils désiraient porter l'empreinte de leur action civilisatrice.

H. Terrasse voit dans cet architecte le véritable maître d'oeuvre de la Koutoubia . Son génie mécanique est resté attaché à l'invention du mécanisme automatique de la chaire (minbar) de cette Mosquée prestigieuse. On peut également suivre son activité à Gibraltar, où il a construit un moulin à vent en 1160. La Bouhayra de Séville lui doit la construction de son réseau hydraulique en 1171.

Le fait qu' Abû Ya ‘qûb fasse appel aux compétences de ce savant, même à Séville où il dispose des services du grand architeste Ahmad Ibn Bâsso, montre l'importance de cet homme dont le nom apparaît chaque fois qu'on parle d'hydraulique. Quoi donc de plus logique et conforme à la tradition historique que de sortir de l'anonymat le nom de cet homme, sans lequel l'art des grands bassins n'aurait peut-être pas vu le jour à Marrakech?

Les jardins d'al-Buhayra de Séville auraient pu, comme les jardins de l'Agdal de Marrakech, avoir une vie plusieurs fois centenaire. Mais le cours de l'histoire en a décidé autrement. Ces créations faites pour célébrer la nature, ne vont pas résister à la chute de Séville et aux troubles de la reconquête.

En 1248 a eu lieu la destruction de ces jardins. Ils n'ont pas pu vivre plus de 77 ans. Ce qui est très peu dans la vie de ces organismes végétaux qui sont généralement faits pour durer, à condition de les entretenir et de leur garantir l'approvisionnement en eau.

Le tribunal de l’eau de Valence : institution représentative du génie répartiteur de la civilisation arabo-musulmane et de son influence sur l’Europe

Les Arabes, dès leur installation dans la Péninsule ibérique (VIIIè siècle), ont réussi à mobiliser les eaux des fleuves existants et à les utiliser au bénéfice de l’irrigation, des installations industrielles et de l’alimentation de la population des villes nouvelles en eau potable. Dans ce cadre, la politique des barrages a constitué un des instruments privilégiés de l’aménagement du territoire. Ce qui a le plus suscité la curiosité des chercheurs européens, c’est moins les aspects techniques de cette hydraulique nouvelle que sa sophistication sociale.

En effet, la législation des eaux a constitué un autre apport, souvent négligé, de la civilisation arabo-muslmane. Tout le secret de la réussite du modèle d’aménagement hydro-agricole dans al-Andalus réside dans la production de modes de répartition, de réglementation et de management des eaux adaptés au niveau technique atteint. L’ « Agence du canal » (wakâlat al-sâqiya) constituait l’institution par excellence chargée de la gestion du réseau. C’est cette sophistication de la gestion sociale qui a fait de l’Espagne méridionale, une héritière de l’Ecole arabe de l’eau et un exemple à imiter et à suivre. Les Espagnols ont su non seulement sauvegarder cet héritage immatériel, mais ils ont pu aussi l’adapter et l’améliorer en fonction de leur diversité régionale.

Le tribunal de l’eau de Valence qui continue jusqu’à nos jours à arbitrer et gérer les conflits de l’eau entre les communautés d’irrigants, constitue une référence mondiale dans le domaine de la gestion durable et équitable de l’eau. Son classement récent (2009) parmi la liste du patrimoine immatériel de l’Humanité, l’habilite à témoigner de l’usage pacifique des ressources hydrauliques et à constituer l’argument majeur à verser dans le dialogue entre la culture de l’Islam et l’Europe.

2. Documents à l’appui

Doc1-Naissance du modèle des Jardins/Bouhayra

C’est à l’historien Ibn sahib al-Salat que nous devons un texte- dont nous donnons la traduction intégrale- qui relate la construction du complexe des palais et jardins de l’Alcazar de Séville au XIIè siècle

“Durant ce mois de la même année (safar, 567/1171), le commandeur des croyants (Abû Ya‘qûb Yûsuf), fils du commandeur des croyants, ordonna la construction de ses palais bienheureux, connus par le nom d'al-Bouhayra, à l'extérieur de Bâb Jahwar à Séville, dans un endroit connu anciennement chez les gens par Bilqam Fir‘awn.

Il établit le plan de sa Bouhayra dans ce lieu, à l'emplacement des vergers détenus auparavant par Ibn Maslama al-Qortobî. Les héritiers de ce dernier furent indemnisés, recevant en échange des propriétés de valeur équivalente. Cette formalité étant faite, la construction est devenue légale sur le plan religieux (halâl). Le Calife construisit alors sur ces terrains des palais et des demeures princières (. . . ).

Puis, il ordonna à Abû l-Qâsim Ahmad b. Muhammad al-Hawfî, le juge, et à Abû Bakr Ibn al-Haddâ, l'aménagement de toute la zone contiguë aux palais et aux maisons et de se servir de l'argent du trésor pour embellir ces constructions et planter des oliviers, des arbres, des vignes et des fruits exotiques, en choisissant parmi toutes les espèces celles qui sont les plus étranges et qui donnent les fruits les plus savoureux.

Les deux hommes, qui furent pieux, intègres et experts dans l'art de la géométrie, du calcul et de l'agronomie, mirent à exécution ce qu'on leur avait ordonné.

Parmi les habitants de Séville, certaines personnes avaient en leur possession, sur la zone à aménager, des terres, des vergers et des plantations de rapport. Le Commandeur des Croyants est intervenu pour donner à ces gens des propriétés en échange et une large indemnisation en numéraire, jusqu'à ce qu'ils aient obtenu satisfaction et témoigné de leur acceptation. Toute l'opération s'est déroulée dans des conditions parfaites de justice et en conformité avec l'avis général.

Muhammad Ibn Mandûr avait, sur cette terre récupérée, une propriété qui s'étendait sur prés de huit cents (800) marja‘ (40 ha ). Après avoir procédé à l'estimation de ce bien, le Commandeur des Croyants proposa à son propriétaire un terrain très fertile se trouvant dans un endroit appelé Jazîrat al-Sibâ (l'île des lions), prés de Jazîrat Qaptâl (île Captel), sur les berges du fleuve qui délimitent al-Sharaf (Aljarafe). Le terrain en question fut acheté à Ibrâhîm b. Rawâha au prix de 3000 mitqâl sakkiyya .

Ensuite, l'ordre suprême fut donné aux régisseurs (ahl al-andhâr) de l'Aljarafe pour réunir des plants sélectionnés d'oliviers de différentes sortes, les payer avec l'argent du Trésor (que Dieu le fructifie!) et les ramener à la Bouhayra en vue de leur plantation. Ainsi, des dizaines de milliers de plants furent acheminés, nécessitant pour cela la collaboration des cheikhs de la campagne, qui se sont organisés entre eux pour effectuer cette tâche. La plantation s'est faite de manière ordonnée, année après année et dans des conditions harmonieuses.

Le Commandeur des Croyants sortait à cheval de son palais de Séville, accompagné des dignitaires almohades, pour superviser les travaux et se réjouir du spectacle de la plantation.

C'est l'architecte en chef, Ahmad b. Bâsso, qui eut la charge exclusive de la construction des palais de la Buhayra. Cette construction fut d'une beauté indescriptible (. . . ). Puis, on continua à élever les murailles qui les entourent de tout côté, utilisant pour cela la chaux, le sable et le gravier.

Quant à la supervision des travaux de creusement et de plantation de la Bouhayra, elle fût confiée au Cheikh Abû Dâwûd b. Yallûl b. Jallidâsan (m. 580/1184), gouverneur de Séville et de sa région et intendant du Commandeur des Croyants. Cet homme avait sous sa responsabilité un Registre des Dépenses (taqyîd al-infâq) où sont consignées les frais de plantation et de construction et qui témoigne, jour pour jour, de l'avancement des travaux.

Pendant ce temps, les animaux de charge du Commandeur des Croyants et ses serviteurs continuaient à transporter les pierres, les briques cuites, la chaux, les arbres fruitiers et les autres arbres. L'ordre suprême fût également donné aux gouverneurs de Grenade et de Guadiax pour acheminer vers la Bouhayra les variétés de prunier (ijjâs) que les médecins appellent kummatrâ (poirier ), le prunier appelé ‘abqar (prunier domestique ou oeil de boeuf), le poirier andalous appelé al-arza et des pommiers. Les chargements arrivaient ainsi par vagues successives, déposant tous les plants sélectionnés des arbres fruitiers destinés à la transplantation. Ce fût Le vizir Abû l-Alâ Idrîs et son fils Abû Yahyâ qui contrôlèrent le déroulement des opérations depuis le lever du jour jusqu'au coucher du soleil. La surveillance continua sans relâche, jusqu'à ce que le travail fût achevé et que les murailles furent élevées, entourant les quatre coins de la Bouhayra et la protégeant de tout ce qui peut lui causer des dommages”.

“Dispositions prises pour l'adduction de l'eau destinée à arroser la Bouhayra et à alimenter Séville en eau potable, de manière à satisfaire le besoin aussi bien de la classe privilégiée que des couches populaires”.

“Quand les constructions furent terminées, poursuit l'auteur, le Commandeur des Croyants chercha le moyen de conduire l'eau pour arroser ses plantations. Il trouva alors dans la vega, hors de Bâb Qarmûna, sur la route qui mène à Carmona, les traces perdues d'un ancien canal qui fût recouvert de terre, devenant ainsi difficile à repérer.

L'ingénieur hydraulicien al-Hâj Ya‘îsh, après avoir inspecté le vestige en question, a découvert qu'il s'agit du tracé d'un canal ancien, oeuvre des rois romains du passé. Ce canal servait à l'alimentation en eau de Séville. Aidé par des hommes de métiers et des ouvriers, notre ingénieur continua à remonter le tracé du canal et à creuser jusqu'à ce qu'il ait découvert l'ancienne source appelée par les habitants de Séville et ses agents d'autorité ‘Ayn al-Ghappâr.

Mais, il ne fallut pas beaucoup de temps à al-Hâj Ya‘îsh pour se rendre compte qu'il ne s'agit pas de la vraie source et que ce que les gens connaissent comme telle n'est, en fait, que l'emplacement d'une brèche qui s'est produite dans le cours de l'ancienne canalisation, empêchant l'eau de poursuivre son chemin. Sachant que la canalisation a pu se prolonger plus en amont, il continua à inspecter les lieux jusqu'à découvrir l'endroit du fleuve où s'effectuait le branchement de la canalisation et qui se trouve près de Qal‘at Jâbir (Alcala de Guadaira). Il pris la mesure du niveau à cet emplacement-ci et a conduisit l'eau jusqu'à al-Bouhayra.

Ravi de cet exploit, le Commandeur des Croyants ordonna de prolonger la canalisation et de conduire l'eau à l'intérieur de la ville, de façon à alimenter les palais, satisfaire les besoins de la population en eau potable et faire fonctionner les installations urbaines.

Le travail d'adduction fût réalisé suivant un art de l'ingénieur parfaitement accompli. Puis, l'ordre fût encore donné pour la construction d'un bassin de retenue à Hârat Mâyûr (quartier Mayor), à Séville. La mise en eau de ce bassin fût réalisée le samedi 25 jumâdâ II en l'an 567 de l'Hégire(22 février 1172).

Ce jour là, le commandeur des croyants présida les festivités d’inauguration accompagnée des dignitaires almohades, des magistrats (fuqaha) et du corps d’élite de l'armée. Les tambours furent frappés pour célébrer cet événement et exprimer la joie de voir l'eau remplir le bassin de retenue et terminer ainsi sa course à l'intérieur de Séville, au Quartier Mayor dont nous avons parlé” trad. M. E .

Doc2- Œuvre d’Al-Qazwînî : invention du concept de la Cité Jardin

Le XIX e siècle représente, du point de vue de l’histoire de l’art des jardins, une période extrêmement riche en événements. L’évolution des sociétés industrielles en Europe et en Amérique du Nord fut marquée par le souci d’ombrager et d’aérer les nouvelles métropoles urbaines. C’est dans ce contexte qu’intervient l’apport d’Ebenezer Howard (1850 - 1928) qui a lancé autour de 1900 la mode des cités jardins.

Sans diminuer l’importance de cette initiative, il est intéressant –du point de vue de l’étude de l’apport des civilisations non européennes- de rappeler l’expérience historique des villes arabes dans le domaine de l’urbanisme végétal. C’est au géographe et cosmographe Al-Qazwîni (1203-1283) que nous devons la formulation des principes qui ont présidé à la fabrication des cités de l’Islam. On peut noter parmi ces principes le souci de l’équilibre entre le végétal et le minéral et l’adoption du modèle de la Cité –Jardin comme référence principale.

Figure de la Cité Jardin (Cf. schéma de Qazwin)

III- Recueils d’illustrations relatives au thème de l’eau, du jardin, et du paysage

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