User Tools

Site Tools


articles:hommes_savoir

Hommes de savoir

Abû Ali Ibn Sîna (980-1037) Ahmed Djebbar Université de Lille

Abû cAli Ibn Sînâ est né à Afshana, une petite ville proche de Boukhara. A l'âge de dix ans, et grâce à sa mémoire prodigieuse, il peut réciter, par cœur, le Coran et de nombreux textes littéraires arabes. Puis il s'initie à certaines sciences, comme l'algèbre, la géométrie et la logique avant d’entamer l’étude de la médecine et de la philosophie. A 21 ans, il a déjà rédigé trois ouvrages de philosophie. A la mort de son père, il entre un certain temps dans l'administration, comme jurisconsulte avant d'être introduit à la cour du roi du Khwârizm où il fréquente des médecins et des astronomes, comme al-Bîrunî et Ibn cIrâq. Vers 1012, il refuse de rejoindre la cour du sultan Mahmûd le Ghaznavide et pour échapper à sa colère, il fuit vers une ville plus sûre. De 1014 à 1020, il enseigne la philosophie et poursuit la rédaction de son monumental ouvrage, Kitâb ash-shifâ [le Livre de la guérison]. Son emprisonnement, en 1023, lui permet d'achever son important traité Le Canon de la médecine. A partir de cette date, il s'installe dans la ville d'Ispahan où il s'occupe essentiellement d'astronomie jusqu’à sa mort en 1037. L'Europe médiévale a pris connaissance de certaines parties du Shifâ' dès le début du XIIe siècle. Mais c'est le Canon de la médecine qui a été le plus diffusé et étudié dans les universités européennes du moyen-âge.

Abû Bakr Ar-Râzî (865-935) Ahmed Djebbar, Université de Lille

Abû Bakr ibn Zakariyyâ ar-Râzî est né vers 865 à Rayy où il a acquis sa formation scientifique avant d'y exercer la médecine puis de diriger son hôpital. A une date indéterminée, il s'est installé à Bagdad où il a vécu et travaillé jusqu'à sa mort vers 925. Dans cette dernière ville il a également dirigé un hôpital. La plupart des ouvrages qu'on lui attribue (plus de 150) sont consacrés à la médecine. Mais il a publié des écrits importants en chimie, en philosophie, en logique et en astronomie. En médecine, ses traités les plus connus sont le Kitâb al-jadrî wa l-hasba [Livre sur la variole et la rougeole] dans lequel il donne, pour la première fois, un bon diagnostic de ces deux maladies, le Kitâb at-tibb al-Mansûrî [Le livre mansurien de médecine] et le Hâwî [Le recueil], très célèbre dans l'Europe médiévale grâce à sa traduction latine faite au XIIIe siècle. En chimie, on attribue à ar-Râzî l'identification de l'alcool, la découverte du procédé de fabrication de la glycérine à partir de l'huile d'olive et une classification des substances chimiques. Son écrit le plus important dans ce domaine est le Kitâb sirr al-asrâr [Le livre du secret des secrets]

Abû I-Qâsim Az-Zahrâwî (936-1013) Ahmed Djebbar, Université de Lille

Abû l-Qâsim az-Zahrâwî est né, comme son nom l'indique, dans Madînat az-Zahrâ, la nouvelle ville construite par le calife omeyyade d'al-Andalus ôAbd ar-Rahmân III. Il est surtout connu comme chirurgien mais il a maîtrisé tous les aspects de la médecine de son époque, comme le confirme sa monumentale encyclopédie médicale en trente traités, intitulée Kitâb at-tasrîf li man ôajaza ôan at-ta'lîf [Livre des initiatives pour celui qui n'est pas capable de rédiger].

Le dernier chapitre de l'ouvrage est consacré à la chirurgie. En plus des emprunts aux ouvrages grecs et arabes antérieurs, l'auteur y présente de nouvelles connaissances tirées de sa pratique de médecin. Il y décrit également plus de 150 instruments chirurgicaux (dont certains de sa propre invention) et un certain nombre d'opérations originales, comme l'ablation des amygdales.

La traduction de cette partie chirurgicale de l'ouvrage d'az-Zahrâwî, en latin puis en hébreu, a été le livre de chevet de nombreux chirurgiens de l'Europe médiévale, en particulier ceux de France, comme Guy de Chauliac (m. 1368) et ceux d'Italie, comme Nicolas de Florence (m. 1411).

Albert le Grand Alain de Libéra, Collège de France

Né vers 1200, mort en 1280. Premier allemand devenu maître en théologie de l’université de Paris (1245), où il compte parmi ses élèves Thomas d’Aquin, fondateur du studium generale des dominicains à Cologne, puis évêque de Regensburg (Ratisbonne), il est le meilleur connaisseur d’Aristote et des diverses traditions philosophiques grecques et arabes, qu’elles soient péripatéticiennes ou néoplatoniciennes. Son œuvre philosophique, qui se présente sous la forme de paraphrases de style avicennien, embrasse la totalité des savoirs disponibles au xiiie siècle : logique, métaphysique, éthique, physique, astronomie, géologie, météorologie, minéralogie, psychologie, anthropologie, physiologie, biologie, sciences naturelles, zoologie (Alberti Magni Opera omnia, éd. Auguste et Émile Borgnet, 38 vol., Paris, 1890-1899 ; éd. Critique en cours, dite « de Cologne », par B. Geyer [†] et al., Münster, Aschendorff, 1951 —). Il y fait un usage massif des sources traduites de l’arabe par Gérard de Crémone, Avendauth (Jean d’Espagne) et Michel Scot. Ses principales références sont Avicenne, Alfarabi et Averroès et le Liber de causis, adaptation arabe des Éléments de théologie de Proclus, que, comme tous ses contemporains latins, il attribue à Aristote. Parmi ses nombreuses œuvres, on retiendra la Metaphysica (éd. Cologne, t. 16/1 et 16/2), le De causis et processu universitatis – double paraphrase de la Métaphysique de Ghazælî et du Liber de causis (éd. Borgnet, t. 10) ; le De unitate intellectus contra Averroem (éd. Cologne, t. 17, p. 1-30), le De anima (éd. Cologne, t. 7) et le De intellectu et intelligibili (éd. Borgnet, t. 9, p. 477-527).

Al-Fârâbî (vers 870-950) Ahmed Djebbar, Université de Lille

Abû Nasr Muhammad ibn Tarkhân al-Fârâbî est un philosophe et un théoricien de la musique d’origine persane. Né à Fârâb, il poursuivit ses études à Boukhara puis à Marw avant de s’installer à Bagdad où il s’est perfectionné en philosophie aristotélicienne et en logique, en particulier auprès de Abû Bishr Mâtta Ibn Yûnus. A la fin de sa vie, il a rejoint la cour de Sayf ad-Dawla, à Alep, puis il l’a suivi à Damas et y est resté jusqu’à sa mort. En philosophie, domaine dans lequel il a tellement excellé qu’il a été surnommé le «second maître », il a rédigé de nombreux commentaires des ouvrages d’Aristote, le « premier maître ». Mais il a également étudié la partie de l’œuvre de Platon qui avait bénéficié d’une traduction arabe et il a commenté certains de ses ouvrages. Dans ce cadre, il a eu à également à débattre directement ou indirectement avec des penseurs de la tradition philosophique arabe, comme Abû Bakr ar-Râzî et Ibn ar-Râwandî. Parmi ses travaux originaux, il y a bien sûr ses écrits philosophiques autres que les commentaires. A cela, il faut ajouter son importante contribution en musique, intitulée le Grand livre de la théorie musicale, qui contient à la fois un exposé théorique sur la musique et une présentation d’un certain nombre d’instruments. Dans le domaine des sciences, il faut citer son importante Epître sur le recensement des sciences et un écrit moins connu mais important sur le plan épistémologique. Il s’agit de ses remarques, comme philosophe, sur les définitions du Livre I et du Livre V des Eléments d’Euclide.

Averroès Alain de Libéra, Collège de France

AVERROÈS. Né à Cordoue, d’une célèbre lignée de juristes (son père, comme son grand-père était «Grands juge» et Imæm de la Grande Mosquée), Abº l-Walîd MuÌammad Ibn AÌmad Ibn Ru‡d al-Hafid – Averroès pour les Latins – est la dernière grande figure de l’aristotélisme arabo¬musulman en Andalousie. Introduit par Ibn ™ufayl à la cour du prince Almohade Abº Ya’qºb Yºsuf, bénéficiant de sa protection, puis de celle de son fils Abº Yºsuf Ya’qºb al-ManÒºr (qui le nomme, à son tour, Grand juge de Cordoue), il jouit de 1182 à 1193 de conditions particulièrement propices au travail philosophique. C’est durant cette période qu’il rédige ses Grands commentaires sur Aristote (Seconds analytiques, Physique, De ciel, De l’âme, Métaphysique) et la majeure partie de son œuvre scientifique (astronomie, médecine). Tombé en disgrâce en 1195, exilé, il ne sera rappelé à Marrakech que pour y mourir, le 10 décembre 1198. Source majeure de la pensée latine, mais aussi juive (Maïmonide, Isaac Albalag, Moïse de Narbonne), la philosophie d’Ibn Ru‡d s’est diffusée presque immédiatement en Occident – la plupart des traductions médiévales de ses commentaires ont été réalisés en l’espace d’une dizaine d’années (vers 1220). Une seconde vague de traduction, faite sur l’hébreu et non plus sur l’arabe, a eu lieu à la Renaissance. Certaines œuvres d’Averroès n’existent plus intégralement qu’en latin (comme le Grand Commentaire sur le De anima, dont seuls des fragments arabes nous sont parvenus) ou en hébreu. Un grand nombre de versions latines sont éditées dans les Aristotelis Opera Cum Averrois Commentariis, Venise, 1562¬1574, 10 vol [reprint Minerva, Francfort, 1962]. La version médiévale du De anima est éditée par F. S. Crawford, Averrois Cordubensis Commentarium magnum in Aristotelis De anima libros, ( Corpus Commentariorum Averrois in Aristotelem, Versionum Latinarum VI, 1), Cambridge, Massachusetts, 1953.

Avicenne Alain de Libéra, Collège de France

AVICENNE. Né en 980 à Afshana (près de Boukhara dans le Turkestan), mort à Hamadan en 1037, Abu ‘Alî al-Husayn Ibn Sînâ – en latin Avicenna –, est l’un des plus grands penseurs de l’histoire du Moyen Age. Traduit en latin dès le XIIe siècle, il a exercé une profonde influence sur l’Occident médiéval où la plupart de ses œuvres majeures ont été disponibles avant l’intégralité du corpus aristotélicien. Philosophe et médecin, il a paraphrasé l’essentiel de l’œuvre d’Aristote, l’enrichissant de tous les développements qu’elle avait connue chez les commentateurs néoplatoniciens grecs, puis dans l’espace culturel arabo-musulman. Entamée à l’âge de dix-sept ans, complétée par celle du Dessein de la Métaphysique de Fârâbî, la lecture de la Métaphysique d’Aristote a, selon son Autobiographie, décidé de sa vie. De son œuvre immense, les Latins n’ont connu qu’une partie: outre le Canon de médecine, ils ont eu accès au Livre de la guérison –Kitâb al-Shifâ’ – vaste encyclopédie philosophique et scientifique divisée en quatre parties: logique, philosophie naturelle, mathématique, philosophie première. Des versions latines du Shifâ’ ne subsistent aujourd’hui que la Métaphysique et une partie des huit traités composant la Physique – le premier ou Sufficientia (trois livres sur quatre, le troisième inachevé, traduits à Tolède dans la

seconde moitié du XIIe siècle), le sixième (Liber sextus de naturalibus ou De anima) et le huitième (Liber de animalibus), ainsi que l’ensembleé des traités II-V (dont La Génération et la corruption). Les traités sur la Logique (I) et les Végétaux (VII) semblent définitivement perdus. Sans Avicenne, la théologie et le philosophie des XIIIe et XIVe siècles occidentaux eût présenté un tout autre visage. Les traductions latines d’Avicenne, éditées dans l’Avicenna latinus, comprennent notamment le Liber De anima seu Sextus De Naturalibus, éd. crit. de la trad. latine méd. par S. Van Riet, avec une « Introduction doctrinale », de G. Verbeke, 2 vol., Louvain-Leiden, Brill, 1972 et 1968 et le Liber De Philosophia prima sive Scientia divina, I-X, éd. Van Riet, avec deux « Introductions doctrinales » de G. Verbeke, 2 vol., 1977 et 1980.

Bernard de Chartres (XIIème siècle) Ahmed Djebbar, Université de Lille

C’est un humaniste qui s’est initié à la philosophie d’Aristote et à celle de Platon en tentant de les réconcilier. Comme professeur à l’Ecole épiscopale de chartres, il a enseigné la logique et la grammaire. En 1124, il aurait été sollicité pour aller enseigner à Paris et là il aurait eu comme étudiant Jean de Salisbury. On attribue à Bernard de Chartres trois ouvrages. Le premier, intitulé « Sur l’interprétation de Porphyre » aurait également été publié sous forme d’un texte versifié. Le second devait être une étude comparative des philosophies de Platon et d’Aristote. Le troisième est un poème qui traite de l’éducation morale. Aucun de ces écrits ne nous est parvenu et ils ne sont connus que par ce qu’en dit Jean de Salisbury.

Gilles de Rome

Alain de Libéra

Théologien italien né à Rome vers 1243-1247. Entré chez les Ermites de Saint Augustin à l’âge de quatorze ans, il étudie les arts à Paris de 1260 à 1266, puis la théologie, avec Thomas d’Aquin, de 1269 à 1272. Impliqué dans les condamnations de 1277, il quitte la France. Il ne retrouve son titre et son enseignement qu’en 1285. Premier maître régent des Ermites de Saint Augustin, il est élu général de son ordre en 1292. Esprit encyclopédique et puissant, Gilles de Rome a laissé une œuvre abondante. En dehors du De regimine principum, traité de philosophie politique, rédigé vers 1279 pour l’éducation de Philippe le Bel et presque immédiatement traduit en français par Henri de Gauchy sous le titre Livres du gouvernement des rois (1282), quatre œuvres ont assuré la renommée de Gilles: les Theoremata de esse et essentia où il énonce sa théorie de la distinction réelle entre essence («esse essentiae») et existence («esse existentiae») comprises comme «deux choses distinctes» («duae res», Theor. 16 et 19); le De erroribus Philosophorum, examen critique des thèses des philosophes antiques et, plus particulièrement, des philosophes arabes (dont Averroès «qui, selon lui, a renouvelé toutes les erreurs d’Aristote» et a «blâmé toutes les religions», appelant les chrétiens «et tous ceux qui tiennent pour une religion, parleurs, bavards et gens dénués de raison»); le De ecclesiastica potestate, enfin, véritable manifeste de la théologie politique pontificale, qui, durant tout le XIVe siècle a alimenté la vision «hiérarchique» du pouvoir que les partisans du pape ont opposée au modèle «organique» du corps politique, proposé par les partisans du roi de France et de l’Empereur ; le De plurificatione intellectus possibilis, enfin, où Gilles critique à la fois Averroès, Thomas d’Aquin et les averroïstes (Anonyme de Giele). Opera omnia en cours dans Aegidii Romani Opera omni, a cura di F. Del Punta e C. Luna, Florence, Olschki; De ecclesiastica potestate, éd. R. Scholz, H. Boelhaus, 1929 (reprint Aalen, Scientia Verlag, 1961); Theoremata de esse et essentia, éd. E. Hocedez, (Museum Lessianum), Louvain, 1930 (Theorems on Existence and Essence, trad. M.V. Murray, Marquette University Press, 1952).

Godefroid de Fontaines Alain de Libéra, Collège de France

GODEFROID DE FONTAINES. Philosophe et théologien belge. Il étudie les arts, puis la théologie à Paris à partir des années 1274, sous Henri de Gand. Il devient maître en 1285 et enseigne à Paris à diverses reprises jusqu’en 1304. Il laisse diverses abréviations des œuvres de Boèce de Dacie, des Questions disputées sur les vertus, et, surtout un ensemble de quinze Quodlibeta, disputés à la fin du XIIIe siècle. Ils sont édités dans la série des Philosophes belges, à Louvain : Les quatre premiers Quodlibets de Godefroid de Fontaines, éd. M. De Wulf et A. Pelzer, (Les philosophes belges, II), Louvain, 1904; Quodlibets V, VI, VII, éd. M. De Wulf et J. Hoffmans, (Les philosophes belges, III), Louvain, 1914; Quodlibets VIII, IX, X, éd. J. Hoffmans, (Les philosophes belges, IV), Louvain, 1924-1928-1931; Quodlibets XI, XII, XIII, XIV de Godefroid de Fontaines, éd. J. Hoffmans, (Les philosophes belges, V), Louvain, 1932-1935; Quodlibet XV et trois questions ordinaires de Godefroid de Fontaines, éd. O. Lottin, A. Pelzer, J. Hoffmans, (Les philosophes belges, XIV), Louvain, 1938.

Grégoire de Rimini Alain de Libéra, Collège de France

GRÉGOIRE DE RIMINI. Bachelier ès arts vers 1323, enseignant à l’université de Paris de 1341 à 1351, élu Général des Ermites de Saint Augustin en 1357, mort en 1358, Grégoire de Rimini est un nominaliste original, auquel on doit principalement une Lectura super primum et secundum Sententiarum. Inspirée à la fois par la sémiologie augustinienne et par la doctrine ockhamiste de la connaissance intuitive du singulier, la pensée de Grégoire s’écarte de l’ockhamisme sur un point décisif: la définition de l’objet de la connaissance scientifique comme « signifiable par complexe ». La doctrine du significabile complexe qui porte l’épistémologie de Grégoire est souvent rapprochée de thèses fondamentles de l’ontologie moderne, tels que l’«état-de-chose» ( Sachverhalt) selon Frantz Brentano et Edmund Husserl ou l’«objectif» selon Alexius von Meinong (1853-1920). Oeuvres dans Gregorii Ariminensis Lectura super primum et secundum Sententiarum, 6 vol., éd. D. Trapp, V. Marcolino, et al. (Spätmittelalter und Reformation Texte und Untersuchungen, 6-11) (Berlin-New York, De Gruyter 1979-84).

Guillaume d'Ockham Alain de Libéra

GUILLAUME D’OCKHAM. Né vers 1285-1290, entré très jeune dans l’ordre franciscain, Guillaume d’Ockham étudie la théologie à Oxford. Restant quatre ans en vaine attente d’un poste (ce qui lui vaudra le titre de Venerabilis Inceptor, « Vénérable débutant »), il rédige la version finale de la première partie de son Commentaire des Sentences (Ordinatio). Convoqué en Avignon en 1324 par le pape Jean XXII pour y répondre des accusations portées contre lui par l’ancien chancelier d’Oxford, Jen Lutterrel, Ockham s’y trouve mêlé à deux crises majeures du XIVe siècle: la querelle sur la souveraineté opposant le pape à l’empereur Louis de Bavière ; celle sur la pauvreté du Christ et des apôtres opposant Jean XXII à l’ordre franciscain. Adversaire du pape, il doit dès 1328 quitter précipitamment la curie. Excommunié, exilé à la cour de l’empereur, il se consacre durant vingt ans à la philosophie politique, multipliant les libelles antipontificaux. Il meurt en 1347 à Munich lors de l’épidémie de peste noire qui ravage l’Allemagne. Principal théologien et philosophe nominaliste du Moyen Âge, Ockham laisse ici ou là apparaître une influence d’Avicenne. Ses œuvres sont éditées dans Opera philosophica et theologica, éd. Gedeon Gál, et al., 17 vol., St. Bonaventure, N. Y., The Franciscan Institute, 1956-1997 et Opera politica, éd. H. S. Offler, et al., ed. 4 vol (Vol. 1-3, Manchester, Manchester University Press, 1956-74 ; vol. 4, Oxford, OUP, 1997).

Henri de Gand Alain de Libéra, Collège de France

HENRI DE GAND. Né vers 1217, mort en 1293, Henri est le plus important théologien de la fin du XIIIe siècle. Membre de la commission d’Étienne Tempier, responsable des « condamnations de mars 1277 », il a pour l’essentiel enseigné à Paris. En théologie, il est l’auteur d’une monumentale Summa quaestionum ordinariarum et de quinze Quodlibeta. On lui doit aussi quelques textes de philosophie, comme les Syncategoremata (ms. Bruges, Stadsbibl. 510) et un commentaire par questions sur la Physique. Sa théorie de l’essence et de la « certitude » (détermination) de la chose ( res) fondée sur l’axiome « unaquaeque res habet certitudinem propriam quae est eius quidditas » (« toute chose a une certitude propre qui est sa quiddité »), la théorie de la « double indifférence » de l’essence (à l’existence actuelle / non actuelle et à l’universel/ particulier), fondée sur l’axiome « essentia est essentia tantum » («l’essence est seulement essence »), et sa théorie de l’esse essentiae sont clairement inspirées d’Avicenne. Il en va de même de ses vues sur l’intentionnalité. Les Quodlibeta, édités en 1518 (Parisiis, Vaenundantur ab Iodoco Badio Ascensio) et les Summae quaestionum ordinariarum, imprimées en 1520 (Parisiis, Vaenundatur in aedibus Iodoci Badii Ascensii), réimprimés respectivement en 161 (Louvain) et 1953 ( St. Bonaventure, N. Y., The Franciscan Institute) sont à présent édités critiquement dans Henrici de Gandavo Opera Omnia (1979 –.). Leuven, Leuven University Press (et, pour quelques volumes, Leiden, E.J. Brill).

Jean de Jandun Alain de Libéra, Collège de France

JEAN DE JANDUN. Né vers 1285, maître ès arts à Paris en 1310, où il enseigne, il doit quitter la ville en 1326, pour se réfugier avec Marsile de Padoue à la cour de l’empereur Louis de Bavière, après la divulgation du Defensor Pacis de Marsile. Excommunié par le pape en 1327, il est nommé Évêque de Ferrare par l’empereur en 1328, et meurt la même année entre le 10 et le 15 septembre. Son œuvre philosophique est presque tout entière consacrée au commentaire des œuvres d’Aristote, lues au prisme d’Averroès. Salué comme princeps Averroistarum (« prince des averroïstes ») dans divers manuscrits médiévaux, il a laissé des Quaestiones sur les Parva Naturalia (1309), sur la Physique (composées probablement en 1315), sur le De coelo et mundo, sur les Économiques (1319) et la Rhétorique, sur le De anima (rédigées entre 1314 et 1321), et, naturellement, sur la Métaphysique. Les averroïstes italiens le citent fréquemment : de ses contemporains Taddeo de Parme et Matthieu de Gubbio au tardif Agostino Nifo (qui disait de lui qu’il n’était « ni arabe, ni latin », nec arabs nec latinus). C’est sans conteste le premier « averroïste latin » de grande envergure. Ses principales œuvres n’existent qu’en éditions anciennes : Quaestiones super tres libros aristotelis de anima, Venise, 1587 (réimpr. Minerva, Frankfurt a. M., 1966), Quaestiones super Parvis Naturalibus, Venise, 1557, Quaestiones super libro de Substantia orbis, Venise, 1514, Expositio super libro de Substantia orbis, Venise, 1514, Quaestiones de coelo et mundo, Venise, 1501, Quaestiones de physico auditu, Venise, 1519, Quaestiones in duodecim libros Metaphysicae, Venise, 1553 ; Minerva, Frankfurt a. M., 1966.

Jean Duns Scot Alain de Libéra, Collège de France

JEAN DUNS SCOT. Né en 1265, étudiant en Angleterre puis à Paris (de 1293 à 1297), commentant les Sentences à Cambridge (entre 1297 et 1300) puis à Oxford en 1301-1302, de retour à Paris en 1302-1303 – il interrompt son séjour à cause du conflit qui vient d’éclater entre le pape, Boniface VIII, et le roi de France, Philippe le Bel. Revenu en 1304, il accède en 1305 au rang de maître en théologie et est, pendant deux ans, régent des Franciscains (1306-1307). Il est ensuite envoyé à Cologne, probablement pour y contrebalancer le quasi monopole intellectuel alors exercé par les Dominicains en Allemagne. Il y meurt le 8 novembre 1308. Figure centrale de la pensée du Moyen Âge tardif, utilisé par les uns pour faire pièce au magistère de Thomas d’Aquin dans la doctrine sacrée, allégué par les autres pour instrumenter les droits du réalisme philosophique contre le nominalisme d’Ockham, accablé, pour finir, sous les railleries humanistes (c’est au scotisme que Rabelais réserve l’essentiel de ses traits), Jean Duns Scot est aujourd’hui replacé dans une plus juste perspective de lecture: celle du plus grand innovateur du Moyen Age tardif, l’auteur des distinctions et des concepts mêmes que ses adversaires – particulièrement Ockham – ont tantôt pillés, tantôt retournés contre lui: univocité du concept d’être, théorie de la connaissance intuitive du singulier, distinction de la connaissance intuitive et de la connaissance abstraite, traitement non-statistique des modalités. D’un abord difficile, la pensée de Duns Scot – le «Docteur subtil» – est rendue plus difficile encore par le genre littéraire (Commentaires des Sentences en divers états : Ordinatio, Lectura d’Oxford, Reportationes de Cambridge et de Paris) où elle s’est majoritairement exprimée. C’est l’apogée d’un style que l’on pourrait appeler un formalisme théologique. Les œuvres sont accessibles dans Opera Omnia (édition dite « du Vatican »), Civitas Vaticana, Typis Polyglottis Vaticanis, 1950 —. On dispose à l’heure actuelle des livres 1 and 2 de l’Ordinatio (vol. I-VII) and des livres 1 et 2 of the Lectura (vols. XVI-XIX). Pour le reste il faut se reporter aux Opera Omnia de l’édition « Wadding », Lyon, 1639 (réimpr. Hildesheim: Georg Olms, 1968).

Mathieu d'Acquasparta Alain de Libéra, Collège de France

MATHIEU D’ACQUASPARTA. Maître de l’université de Paris en 1275-1276, puis enseignant à Bologne et à la curie pontificale (1279), Matthieu d’Acquasparta est Ministre général de l’ordre des Frères mineurs en 1287-1289, et cardinal en 1288. Il meurt à Rome le 29 octobre 1302. Disciple de saint Bonaventure, c’est l’un des principaux représentants de l’école franciscaine de la fin du XIIIe siècle. Sa doctrine de la connaissance fondée sur la théorie augustinienne de l’illumination est une tentative d’harmonisation de l’aristotélisme et du platonisme. Son œuvre est essentiellement constituée de questions disputées, réparties en trois ensembles: I, Quaestiones de fide et de cognitione (Questions sur la foi et la connaissance), II, Quaestiones disputatae de gratia (Questions disputées sur la grâce) et III, Quaestiones de Christo (Questions sur le Christ). Dans les Questions disputées sur la foi et la connaissance, Matthieu traite, en s’appuyant sur Avicenne, les problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance : peut-on penser ce qui n’est pas? Un «non¬existant» peut-il être objet de pensée ? Un non-existant peut-il être objet de connaissance? Œuvres dans Fr. Matthaei ab Acquasparta, O.F.M., Quaestiones disputate de fide et de cognitione, (Collegium s. Bonaventurae), Quaracchi, 1957; Quaestiones disputatae de Gratia cum Introductione critica, éd. V. Doucet, (Collegium s. Bonaventurae), 1935; Quaestiones disputate de productione rerum et de providentia, éd. G. Gàl, (Collegium s. Bonaventurae), 1956; Quaestiones De anima VI, éd. A.-J. Gondras, Archives d’Histoire Doctrinale et Littéraire du Moyen Age, 24 (1958), p. 203-252 ; Quaestiones disputatae De anima XIII, éd. A.-J. Gondras,(Etudes de Philosophie médiévale, 50), Paris, 1961.

Mohammed Iqbal Abdennour Bidar

Surnommé Allama Iqbal, le Sage Iqbal, Muhammad Iqbal est connu pour sa recherche constante d’une conciliation possible entre les pensées islamique et européenne, dont il avait acquis une connaissance profonde en étudiant la philosophie et le droit à l’Université de Cambridge à Londres, puis à l’Université de Munich au début du XXe si ècle. Il a ainsi réussi à proposer quelques fondements d’un humanisme partagé entre Islam et Occident, c’est-à-dire un sens commun de la dignité et des finalités de la vie humaine. Dans son style, nous sommes toujours chez lui à la crois ée inséparable de la poésie, de la mystique et de la philosophie, parce qu’il médite en vers sur la nature humaine. Il développe ainsi une infinité de variations sur le thème de la responsabilité de chaque homme vis -à-vis de ses propres potentialités. S’il insiste autant sur le fait que l’être humain doit apprendre à dis cerner et à cultiver sa puissance d’être et d’agir, c’est qu’il est guidé par une intuition majeure : nous sommes appelés, écrit-il, à prendre conscience que loge au fond de chacun de nous un « Ego infini?». Selon lui la finalité ultime de la religion dans l’histoire de l’humanité est de révéler l’homme à lui-même.

Thomas d'Aquin Alain de Libéra, Collège de France

THOMAS D’AQUIN. Fils du comte Landolphe, seigneur d’Aquino, en Italie, près de Naples, Thomas naît en 1225 dans le château fort familial de Roccasecca. Présenté comme oblat à l’abbaye du Mont-Cassin, il y réside jusqu’en 1235, puis se rend à l’université de Naples pour y étudier les arts (1239-1244). En 1244, il décide d’entrer chez les dominicains — une décision combattue par sa mère, qui charge un autre de ses fils, Raynald, de l’enlever et de le mettre au secret à Roccasecca. Après un an de séquestration, le jeune dominicain peut rejoindre son ordre: on l’envoie achever ses études à Paris. C’est là qu’il rencontre Albert le Grand, dont il devient l’élève favori: il suivra son enseignement à Paris de 1245 à 1248, puis à Cologne de 1248 à 1252. De retour à Paris, il rédige son Commentaire des Sentences (1254-1256), puis, devenu maître en théologie (1256), il entame une carrière d’enseignant qu’il mènera alternativement en Italie (1259-1268 puis 1272-1274) et en France (1268-1272). Il mourra brusquement de maladie, le 7 mars 1274, alors qu’il s’apprêtait à assister au concile de Lyon. Proclamé docteur de l’Eglise en 1567, mais canonisé dès 1323 (par le pape Jean XXII), Thomas d’Aquin n’a pas toujours joui du crédit quasi exclusif dont la Contre-Réforme l’a investi à titre posthume. Dès les années 1277, plusieurs de ses thèses ont été censurées tant à Paris qu’à Oxford. Dans les années 1280, le «Correctoire de frère Thomas» du franciscain Guillaume de la Mare a été imposé dans tout l’ordre de saint François comme garde¬fou contre les «erreurs» du maître dominicain — prélude à de vastes polémiques où s’illustrèrent les principaux théologiens de l’époque. Chez les dominicains eux-mêmes, la pensée de Thomas eut de nombreux adversaires. Comme celle d’Albert le Grand, l’oeuvre de Thomas d’Aquin couvre l’ensemble des savoirs et des genres littéraires médiévaux: commentaires d’Aristote, commentaires scripturaires, questions disputées, traités, opuscules, sermons, et, surtout, deux «sommes», l’une philosophique — la Summa contra Gentiles (rédigée en 1258-1260)—, l’autre théologique — la Summa theologiae (composée en 1267-1273), qui, chacune en son genre, constituent un sommet de ce qu’on a appelé l’«aristotélisme chrétien». Le De unitate intellectus contra Averroistas, probablement rédigé peu de temps avant la condamnation parisienne de décembre 1270, a inspiré toutes les polémiques antiaverroïstes du Moyen Âge tardif à l’époque moderne. Les Opera omnia de Thomas, dans leurs diverses éditions (Edition critique dite «léonine», en cours de parution, les Opera omnia de l’édition dite « Marietti », Turin-Rome) sont facilement accessibles. On dispose de l’intégralité de l’œuvre latine en ligne sur http://www.corpusthomisticum.org/. On y trouve également le précieux Index thomisticus et le Thomas-Lexikon, une importante Bibliographia thomistica, des Fontes vitae Thomae et les Catalogi Antiqui operum.