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Les villes et les itinéraires du savoir entre Islam et Occident

Michel Loiseau

Nous sommes tous nostalgiques de la Méditerranée, d’une époque où elle n’était pas encore une frontière mais une mer intérieure, quand elle rapprochait les peuples au lieu de les éloigner. Dans cette nostalgie entre une part de mythe mais aussi d’histoire. Une histoire que nous associons volontiers au règne de l’Empire romain, quand la domination de la cité latine et de ses armées avait fait de cette « mer entre les terres », une mer partagée (mare nostrum). Un même cadre politique (celui de la cité et de la citoyenneté), une même culture essentiellement urbaine (d’expression grecque en Orient, latine en Occident) avaient ainsi délimité au cours des premiers siècles de notre ère un espace partagé, commun à toutes les villes de l’Empire. De l’Espagne à l’Asie mineure (l’actuelle Turquie), de la Gaule à l’Afrique du Nord, les citadins et citoyens du monde romain partageaient un socle de valeurs communes, recherchaient le même luxe, consommaient des loisirs semblables. Plus encore que les conquêtes des légions de Rome, c’est bien l’hégémonie urbaine de la culture gréco-romaine qui avait fait de la Méditerranée une mer partagée.

1. Après Rome : les villes en Occident et en Orient

Comprendre comment ce monde a disparu, voilà sans doute l’une des questions dont les historiens ont le plus âprement débattu depuis le xixe siècle. Les désastres militaires qui se sont abattus sur la Méditerranée sont une première réponse : entre le ive et le viie siècle, l’émigration vers l’ouest des peuples germaniques, la guerre d’Orient contre les Perses, les conquêtes des Arabes enfin, ont entraîné la dislocation de l’Empire, qui ne s’est maintenu qu’à Constantinople et en Asie mineure. L’unité culturelle de la Méditerranée n’y résiste pas longtemps : le latin et le grec s’ignorent désormais, le christianisme qui s’était diffusé dans l’Empire s’éparpille en Églises dissidentes et rivales, l’islam offre une alternative religieuse dans les provinces passées sous domination arabe. Les villes, qui avaient relayé la culture gréco-romaine dans tout le bassin méditerranéen, ont alors connu un destin divergent.

En Occident, elles régressent partout, moins sous l’effet de la guerre qu’en raison de l’effondrement du commerce, de la désorganisation des routes, de la difficulté croissante à se déplacer. Le ralentissement des échanges, le cloisonnement des espaces à l’horizon le plus proche, ont été fatals à la prospérité des grandes villes. Ce que nous appelons le Moyen Âge commence ainsi avec l’abandon du cadre urbain romain : seuls les espaces fortifiés sont encore habités et les monuments civiques (temples, thermes, théâtres) sont découpés en autant de demeures privées. Les puissants, désormais, hommes d’armes ou hommes d’Église, s’établissent de préférence dans les campagnes, d’où vient l’essentiel de leurs revenus. Les souverains, quand il y en a encore, ont souvent plusieurs résidences, mais plus de capitale.

Rome elle-même n’est plus qu’une petite ville, perdue au milieu des immenses vestiges de sa gloire passée. Seule Constantinople, capitale de l’Empire byzantin, maintient le souvenir de la grandeur urbaine des Romains : elle redevient la ville la plus peuplée de Méditerranée, avec plus de 300 000 habitants à son apogée, au xiie siècle. Il faut attendre le xiiie siècle pour voir se dessiner fermement partout en Occident une véritable renaissance des villes. C’est en Italie qu’elle est d’abord sensible, où le réseau urbain s’étoffe à tous les niveaux, depuis les bourgs marchands jusqu’aux plus grandes cités : Gênes, Venise, Milan, les plus peuplées d’Occident à la fin du Moyen Âge. Mais c’est bientôt l’Europe du nord-ouest, à l’aube des temps modernes, qui manifeste l’essor urbain le plus vigoureux, tout particulièrement les Flandres avec Bruges, Anvers et Gand. La Méditerranée n’est plus désormais le seul cœur battant de l’Occident.

En Orient, en revanche, comme sur toute la rive sud de la Méditerranée, le réseau des villes s’est maintenu après la dislocation de l’Empire romain, avant de connaître un remarquable développement. L’Empire islamique, qui s’est mis en place aux viie-viiie siècles, réunit en effet pour la première fois de vastes espaces de part et d’autre des anciennes frontières de l’Antiquité : de l’Espagne à la Perse et à l’Asie centrale, en passant par l’Égypte et la Mésopotamie. L’unité linguistique (la langue arabe), juridique (le droit islamique) et monétaire (le dînâr d’or et le dirham d’argent) de cet immense Empire favorise l’essor du commerce et celui des villes, qui perdurera bien longtemps après sa dislocation au cours du xe siècle.

Fig. 1: dînâr d’or du calife Harûn al-Rashîd, 787 (British Museum : CMBMCOR 1 n° 142)

Si certains sites urbains ont bien été abandonnés après les conquêtes arabes, d’autres se sont développés non loin, qui en ont pris le relais : Tunis est ainsi venu prolonger Carthage ; Fès, faire oublier Volubilis. Des villes parmi les plus anciennes au monde, comme Damas en Syrie, ont connu une seconde jeunesse. Les villes nouvelles surtout, développées par la volonté des souverains désireux de fonder leur capitale, ont étoffé le réseau urbain hérité de l’Antiquité et constitué jusqu’à nos jours les principales cités à l’est et au sud de la Méditerranée : au Maroc, Fès (en 788), Marrakech (en 1062), Rabat (en 1150), ont toutes été fondées au Moyen Âge.

Fig. 2: vue générale de lamadînade Fès, Maroc

Cette dynamique urbaine ne s’arrête pas aux anciennes frontières de la Méditerranée romaine, mais se prolonge loin vers l’est, à travers l’Irak et l’Iran, jusqu’en Asie centrale et en Inde du Nord, et, vers le sud, à travers le Sahara jusqu’en Afrique sub-saharienne, ou le long de la côte africaine de l’océan Indien jusqu’aux ports du pays swahili (Kenya et Tanzanie actuels). Le monde islamique, à partir du Moyen Âge, est comme un archipel urbain, où les villes et leurs oasis sont irriguées par le courant du grand commerce international par-delà d’immenses espaces presque vides d’hommes — déserts, montagnes, océan. Les routes qui les relient entre elles conduisent jusqu’aux confins du monde connu : la Chine, où l’on va chercher soieries et porcelaines, et les îles de la Sonde (dans l’actuelle Indonésie) d’où viennent les épices, poivre et noix muscade, revendues à prix d’or en Orient comme en Occident.

2. L’Islam au centre du monde

Le centre de gravité de l’économie mondiale s’est ainsi déplacé vers l’est dans les premiers siècles du Moyen Âge. Les terres centrales de l’Islam, ce que nous appelons aujourd’hui le Proche-Orient, davantage tourné vers l’Asie et l’océan Indien que vers la Méditerranée, polarisent les flux d’hommes et de richesses et réorganisent les circuits du grand commerce international autour de leurs principaux centres urbains. Les produits précieux qui parviennent alors en Occident (comme les épices) ont tous été transportés par des marchands de l’Islam, juifs ou musulmans. Les marchands juifs d’Égypte, dont les papiers ont été conservés dans la geniza d’une synagogue de Fustât (Le Caire), avaient ainsi aux xie et xiie siècles des correspondants dans tous les ports de la Méditerranée, jusqu’au sud de la France (Marseille, Narbonne). Preuves de ces échanges à longue distance, des trésors monétaires constitués de dirhams d’argent iraniens ont été retrouvés par les archéologues le long des fleuves russes, jusqu’en Scandinavie. L’Islam, dont les villes sont au croisement des principaux itinéraires terrestres et maritimes du Moyen Âge, occupe bien alors le centre du monde.

Cette centralité économique imprègne les représentations. Reprenant les principes astronomiques de la géographie grecque (celle de l’alexandrin Claude Ptolémée mort en 168), les géographes de langue arabe se représentent le monde habité divisé en sept climats, sept bandes longitudinales s’étirant d’ouest en est et étagées du sud au nord. Le quatrième climat, le plus éloigné du froid comme de la chaleur extrêmes, par conséquent le plus tempéré et le plus propice à l’épanouissement de la civilisation, abrite sur leurs cartes le cœur sédentaire du monde de l’Islam, de l’Espagne à l’Iran et à l’Asie centrale.

Fig. 3: carte du monde d’al-Idrîsî (vers 1154, manuscrit peint en 1469). Le nord est en bas, le sud en haut. La Méditerranée (à droite) est symétrique de l’océan Indien (à gauche) et tous deux se jettent dans l’Océan environnant qui entoure les terres émergées. Les lignes d’ouest en est délimitent les sept climats habités.

Au centre géographique du quatrième climat se trouve Bagdad, la capitale de l’Empire fondée par le calife abbasside al-Mansûr en 762. Par l’importance de sa population (sans doute plus de 300 000 habitants au xe siècle), par la richesse de la cour abbasside, par l’autorité universelle du calife, Bagdad est bien alors le centre du monde.

[document : extrait du Livre des Pays d’al-Ya‘qûbî (mort après 905). « Si je commence par l’Irak, c’est uniquement parce qu’il est le centre de ce bas monde, le nombril de la terre. Je mentionne en premier lieu Bagdad, parce qu’elle est le cœur de l’Irak, la cité la plus considérable, qui n’a d’équivalent ni à l’Orient, ni à l’Occident de la terre, en étendue, en importance, en prospérité, comme abondance d’eau ni comme salubrité de climat. Elle est habitée par les individus les plus divers, citadins ou campagnards ; c’est vers elle qu’on émigre de tous les pays, de loin comme de près ; et, de tous côtés, nombreux sont les hommes qui l’ont préférée à leur propre patrie. Tous les peuples du monde y possèdent un quartier, un centre de négoce et de commerce : c’est pourquoi l’on y trouve réuni ce qui n’existe dans aucune ville au monde. » Al-Ya‘qûbî, Livre des Pays, traduit de l’arabe par G. Wiet, Le Caire, 1937]

Le sac de Bagdad par les Mongols païens en 1258, et la destruction du califat abbasside, ont été ressentis dans l’ensemble de l’Islam comme un signe avant-coureur de la fin des temps, une menace pour la survie même de la civilisation. D’autres villes, cependant, ont pris le relais de la capitale irakienne et se sont affirmées tour à tour comme les premières métropoles du monde de l’Islam, au carrefour des routes d’Orient et d’Occident. Du xiiie jusqu’au début du xvie siècle : Le Caire, en Égypte, sous le règne des Mamelouks. À partir du xvie siècle : Constantinople/Istanbul sous le règne des Ottomans.

3. Le prince et sa cour en Islam : un modèle culturel

Plus que le marché ou la mosquée, c’est le palais qui occupe le cœur de la vie urbaine dans le monde islamique. Bien des villes nouvellement fondées au Moyen Âge ont un palais pour origine. En 969, après la conquête de l’Égypte par les Fatimides, la cité édifiée pour accueillir le calife (fondée sous le signe astrologique de la planète Mars, la Guerrière, en arabe al-Qâhira, d’où Le Caire) est édifiée à quatre kilomètres du port de Fustât. Un siècle durant, seuls les serviteurs du calife sont autorisés à résider dans cette cité-palais d’une centaine d’hectares. Elle est pourtant devenue avec le temps le centre de l’une des plus grandes villes du monde.

Fig. 4: la Porte du Secours divin (Bâb al-Nasr), Le Caire, fin du xie siècle

Le palais lui-même a toutes les apparences d’une ville. Constitué de multiples bâtiments, reliés entre eux par des cours et des jardins, et protégé par une enceinte, il compte, avec les troupes qui y sont casernées, plusieurs centaines d’habitants.

Fig. 5: ruines du palais abbasside d’Ukhaydir, Irak, fin du viiie siècle
Fig. 6: Panneau à la joueuse de luth, plaquette d’ivoire sculptée (Égypte, xie ou xiie siècles)

Outre ses officiers, le souverain aime à s’entourer d’hommes de religion, de science et de poètes, dont le savoir et le talent sont les plus brillants ornements de sa cour. Au xie siècle, dans le lointain Afghanistan, le prince Mahmûd de Ghaznî voulut en vain s’attacher les services du grand médecin Ibn Sînâ, l’Avicenne des Latins, auteur du Canon, ce traité de médecine qui fut enseigné dans les facultés d’Europe jusqu’au xviie siècle ; il eut plus de chance avec le mathématicien et philosophe persan al-Bîrûnî, qui se fixa à Ghaznî et composa un Exposé sur l’Inde, première étude d’ensemble de la civilisation indienne. Le modèle du souverain idéal, protecteur des savoirs et des arts, collectionneur de livres et fondateur de bibliothèques, a beaucoup compté dans l’essor intellectuel et scientifique du monde islamique médiéval. Ce modèle, au moins autant politique que culturel, a exercé une influence non négligeable sur les souverains d’Occident, qui s’y confrontèrent à l’époque des croisades, à l’image de Louis IX de France qui demeura en Orient de 1249 à 1254.

Fig. 7: gourde en métal incrusté de style ayyoubide (Syrie, vers 1250). Sur le pourtour, scènes de la vie de Jésus (Nativité, Présentation au Temple, Entrée à Jérusalem). Au centre, une Vierge à l’Enfant.

[document : extrait de la Vita de Louis IX par son confesseur Geoffroy de Beaulieu. « Alors qu’il était encore outremer, le roi fidèle entendit de quelle façon le grand sultan des Sarrasins faisait chercher avec diligence et recopier à ses frais, tout genre de livre qui pouvait être nécessaire aux philosophes sarrasins, pour les mettre en réserve dans sa bibliothèque, afin que les lettrés puissent avoir copie des livres qui pourraient venir à leur manquer. Considérant que les Fils des ténèbres semblaient être plus avisés que les Fils de la lumière, et que par cette méprise ils étaient plus enviables que ne pouvaient l’être les fils de la vraie Église de la foi chrétienne, le pieux roi conçut alors, que, lorsqu’il rentrerait en France, il serait bon et valable de retrouver dans les bibliothèques des abbayes tous les livres de la Sainte Écriture qui étaient utiles et authentiques, puis de les faire recopier à ses frais, afin que, de la même façon, les hommes lettrés et ses religieux familiers puissent étudier de manière identique, pour leur propre utilité et l’édification de leurs proches. Il y avait ainsi songé, de sorte que, une fois revenu en France, il fit aménager un lieu approprié et sûr, c’est-à-dire dans le trésor de sa chapelle à Paris, au sein duquel il rassembla avec empressement plusieurs originaux tant d’Augustin, d’Ambroise, de Jérôme que de Grégoire, ainsi que les livres d’autres docteurs orthodoxes. Lorsqu’il avait le temps, il les étudiait volontiers et avec grand intérêt, et il en facilitait l’accès aux autres pour étude. » Geoffroy de Beaulieu, Vita et sancta conversatio piae memoriae Ludovici quondam regis francorum, traduit du latin par Y. Potin, 2003] [citation non vérifée]

Si les hommes de science et les poètes ont laissé leur nom à la postérité, on a rarement retenu celui des maîtres artisans, installés sous les murs du palais ou dans les ateliers royaux, qui ont façonné les multiples objets d’art consommés par le souverain et sa cour. Venus de tous les horizons, de toutes confessions mais se convertissant souvent à l’islam en entrant au service du prince, ils ont pourtant contribué à l’émergence d’une éblouissante culture matérielle. Dans des palais où les pièces n’avaient pas toujours un usage déterminé, mais changeaient de fonction avec les saisons, on accordait un soin tout particulier au mobilier, que l’on déplaçait d’une résidence à l’autre. Les tapis et les coffres, les céramiques et les objets de métal incrusté (bassins, plateaux, chandeliers), portant bien souvent le nom de leur destinataire en une calligraphie soignée, étaient de véritables objets d’art. Dans ce cadre luxueux, la vie de cour des souverains de l’Islam donna naissance à un véritable art de vivre, célébré par une iconographie profane représentant sur tous les supports possibles des chasseurs et leurs proies, des musiciens et leurs danseurs, des convives et leurs coupes de vin. Les interdits coraniques, du vin et de l’image, y étaient délibérément ignorés.

L’art de vivre des cours islamiques était aussi un art de la table. L’ordre des plats, la distinction entre mets salés et sucrés, dont notre gastronomie est encore aujourd’hui la lointaine héritière, sont nés en Orient, dans les pays (Irak, Égypte, Sicile) où l’on consacrait les meilleures terres à la culture de la canne à sucre. Au Caire au xie siècle, lors des grandes fêtes, on confectionnait pour le palais du calife de subtiles figures en sucre, arbres et animaux. Cet art de vivre, qui exaltait la richesse des cours islamiques et la puissance de leurs souverains, fit une vive impression aux barons et chevaliers de la croisade, qui le découvrirent en Orient au xiie siècle. Le sultan Saladin, qui reconquit Jérusalem sur les Latins en 1187, est aussi resté célèbre pour les sorbets qu’il offrait en plein été à ses adversaires, préparés avec de la neige ramenée spécialement des montagnes du Liban. Un geste qui a nourri sa légende, dont s’est emparée en Occident la littérature courtoise : au xive siècle encore, Saladin est l’un des héros du Decameron de Boccace. Établie à demeure dans les États de Terre sainte, aux xiie et xiiie siècles, la noblesse latine faisait appel aux mêmes artisans qui fournissaient ses adversaires, reprenant à son compte l’iconographie islamique ou christianisant à l’inverse le décor des objets d’art.

4. Les passeurs

Les croisés établis en Orient, s’alliant par mariage aux chrétiens orientaux comme les Arméniens, vivant parfois à l’oriental même s’ils apprenaient rarement l’arabe, furent à leur manière des passeurs de culture. Mais la période ouverte par les croisades devait s’achever à la fin du xiiie siècle, comme elle avait commencé deux siècles plus tôt : dans la guerre.

[document : le témoignage d’un prince syrien du xiie siècle sur les croisés.

(Parlant d’un homme rencontré dans un bain public à Tyr) : « Ce Franc-là appartenait sans doute à la catégorie des anciens, je veux dire ceux qui sont là depuis un bon bout de temps déjà et qui, acclimatés à nos pays et à nos mœurs, ont pris l’habitude de fréquenter les musulmans. Ils ne ressemblent pas, et de loin, aux nouveaux venus, beaucoup plus inhumains et brutaux, comme je l’ai montré à propos de ma prière, dans la mosquée de Jérusalem. Je citerai, comme une attitude remarquable, celle d’un Franc d’Antioche. J’avais envoyé là, pour quelque affaire, l’un de mes compagnons qui descendit, sur mon conseil, chez Theodoros Sophianos. Celui-ci, qui avait pleine autorité dans la ville, était lié avec moi d’une réelle amitié. Il pria mon compagnon de se rendre avec lui à l’invitation d’une de ses connaissances, un chevalier franc de la vieille génération, l’un de ceux qui avaient participé aux premières batailles. Il était maintenant rayé des rôles et retiré à Antioche, dans une propriété dont il vivait. “Il nous présenta, me dit mon compagnon, une table superbe, avec des mets aussi fins, nets et propres qu’on pouvait le rêver. J’hésitais un peu malgré tout, mais notre hôte me rassura : il ne mangeait plus de nourriture franque, depuis longtemps. Il avait des cuisinières égyptiennes, sur lesquelles il se reposait tout à fait, et la viande de porc n’entrait jamais sous son toit.” […] Je me suis souvent demandé, dans les débuts, si [les Francs] allaient vraiment ressembler un peu à nous, avec le temps. J’ai pu croire, à travers certains d’entre eux, au miracle : sinon qu’ils embrassent notre foi, du moins que, restés chrétiens, ils apprennent en masse notre langue et partagent, comme les chrétiens de chez nous, une même vie avec leurs frères musulmans. Mais les Francs, dans leur ensemble, n’ont voulu ni l’un ni l’autre. Dès lors, tous ceux qui, à mon exemple, ont pu penser un moment que tant de différences, parfois choquantes, allaient s’atténuer avec les ans, ont pris peu à peu conscience que le Franc, demeuré immuable, devait partir ou, du moins, être réduit à merci sur place. »

Usâma ibn Munqidh, Un prince syrien face aux croisés, traduit de l’arabe par André Miquel, 1986.] [le même extrait est proposé dans l’article de Belghazi, mais dans une autre traduction]

Les croisades ont été le moment d’une découverte mutuelle brutale entre l’Occident chrétien et l’Orient islamique. Mais elles ne doivent pas faire oublier les multiples relations, diplomatiques et surtout commerciales qui se sont tissées au Moyen Âge de part et d’autre de la Méditerranée. Les passeurs de culture les plus actifs ont bien été les marchands.

Marchands arabes et persans ont été moins présents en Méditerranée que dans l’océan Indien, où l’on retrouve leurs traces dans les ports de l’Afrique orientale (le swahili, de l’arabe sahel : la côte, est une langue bantoue métissée d’arabe), de l’ouest de l’Inde (où l’on rencontre aujourd’hui encore d’importantes communautés chiites) et de la Chine (le port de Canton avait des mosquées, jusqu’à sa mise à sac par les Chinois en 879). En Méditerranée en revanche, jusqu’au xie siècle, le grand commerce est surtout l’affaire des marchands juifs, établis en pays d’Islam, là où la demande urbaine est la plus forte, mais opérant également en Occident, loin vers le nord.

[document : extraits de la Relation de voyage du marchand juif andalou Ibrâhîm ibn Ya‘qûb al-Isrâ’îlî al-Turtûshî dans l’Occident chrétien vers 965.

« Mayence. C'est une très grande ville, dont le territoire est partie en habitations et partie en cultures. Elle est au pays des Francs, sur un fleuve appelé Rhin. Blé, orge, seigle, vignes et fruits y abondent. On y voit des dirhams frappés à Samarqand, avec le nom du Directeur des Monnaies et la date de frappe : 301 et 302 [du calendrier de l’Hégire, soit 914 et 915 de l’ère chrétienne]. D'après Turtûshî, ces pièces ont été frappées au temps du Samanide Nasr ibn Ahmad. Il est extraordinaire qu'on trouve à Mayence, c'est-à-dire à l'extrême bout de l'Occident, des aromates et des épices qui ne naissent qu'au fin fond de l'Orient, comme le poivre, le gingembre, les clous de girofle, le nard indien, le costus et le galanga : ces plantes sont importées de l'Inde où elles poussent en abondance.

Augsbourg. C'est une ville au pays des Francs dont Turtûshî rapporte qu'on y pratique d'étranges usages en matière de commerce. Lorsqu'un négociant y fait l'acquisition d'une marchandise, il y inscrit le prix et la laisse exposée dans sa boutique. Si un client est d'accord sur le prix, il la paie et l'emporte en échange de l'argent qu'il laisse. Les boutiques sont gardées et toute disparition de marchandise entraîne, pour le gardien, une amende du montant de la perte. » Al-Qazwîni (mort en 1283), Vestiges des Pays, traduit de l’arabe par André Miquel, 1966.]

Depuis le xe siècle, cependant, les marchands des cités d’Italie développent leur propre commerce avec le monde islamique. Des négociants venus d’Amalfi se sont établis dans les ports de l’Égypte et les navires de Venise commencent à braver les interdits de l’empereur byzantin pour exporter en Orient du bois et des armes. La concurrence des Italiens s’accentue à partir du xiie siècle, avec les progrès de la navigation maritime qui abaissent considérablement les dangers et les coûts de la traversée, au point de refouler de Méditerranée les navires de l’Islam. Comme beaucoup de musulmans désireux de faire le pèlerinage à La Mecque, le pèlerin andalou Ibn Jubayr s’embarque en 1183 à Ceuta (Maroc), sur un navire italien armé à Gênes, pour rejoindre Alexandrie. À la même époque, les cités de Pise, Venise et Gênes ont obtenu de disposer à Alexandrie d’un entrepôt et d’une hôtellerie (un funduq, mot arabe d’où vient l’italien fondacco) pour leurs marchands respectifs.

Fig. 8: Ugo Comminelli, vue d’Alexandrie, 1472

Si les autorités égyptiennes ont toujours empêché les Occidentaux de s’établir plus loin à l’intérieur du pays (afin de leur interdire l’accès à la mer Rouge, aux lieux saints d’Arabie et aux sources du commerce des épices), les négociants italiens se sont installés durablement en Syrie à l’époque des croisades et n’ont plus cessé d’en fréquenter les grandes villes (Damas, Alep). À la fin du xiiie siècle, les Gênois ont établi des comptoirs de commerce dans plusieurs ports de la mer Noire, aux débouchés des routes qui conduisent vers Tabriz, l’Iran et l’Asie centrale (la fameuse route de la soie). C’est par là qu’en 1346, la Peste noire a atteint l’ouest du monde, après avoir remonté à travers toute l’Asie les pistes de l’Empire mongol : les navires génois évacuant Caffa ont propagé l’épidémie dans tout le bassin méditerranéen. Au-delà des ports de Méditerranée orientale ou de mer Noire, cependant, les Occidentaux doivent emprunter les chemins des marchands de l’Islam, peu disposés à leur céder les bénéfices du commerce des épices. Au xve siècle, le marchand russe Afanasij Nikitin a dû prendre un nom persan et se faire passer pour musulman afin d’atteindre l’Inde : fortement imprégné par les années passées en voyage, son récit en russe est émaillé d’expressions arabes, turques et persanes, transcrites en alphabet cyrillique. Ce n’est qu’au xvie siècle, avec le contournement des côtes africaines par les navires portugais, que les marchands d’Occident ont pu accéder sans l’intermédiaire de l’Islam au commerce de l’océan Indien.

L’ouverture du commerce transocéanique, cependant, n’a pas réduit l’importance des relations entre l’Islam et l’Occident. Les riches marchands du Caire, qui ont perdu une partie du négoce des épices au profit des Portugais, l’ont avantageusement remplacé par le commerce du café. Originaire d’Éthiopie, la plante est cultivée au Yémen et exportée par le port de Moka vers La Mekke et Le Caire, où l’on boit de la qahwa depuis le début du xvie siècle, tout en débattant beaucoup pour déterminer si sa consommation est licite. La première maison de café est ouverte à Istanbul en 1555 par deux marchands syriens. Bientôt, la mode se répand en Europe : des « cafés » ouvrent leurs portes à Venise (1645), Vienne (1685), Paris (1689). Le mot, par l’intermédiaire du turc kahvé, a gagné toutes les langues européennes.

[Fig. 9: Turcs dégustant du café (xvieouxviiesiècle)]

L’histoire du café n’est pas une exception. Elle s’inscrit au contraire dans la longue série des produits échangés entre l’Orient et l’Occident depuis le Moyen Âge.

5. Orient et Occident, une culture matérielle en partage

Nous avons oublié d’où nous viennent des produits devenus aussi communs que le sucre ou le riz, l’orange ou le melon. L’acclimatations en Méditerranée des plantes des jardins de l’Inde et de l’Iran n’a pourtant été rendue possible que par l’unification du domaine islamique, aux viie et viiie siècles de notre ère, de part et d’autre de l’isthme formé par le Proche-Orient. La consommation des grandes villes du monde de l’Islam a stimulé le développement des techniques de l’agriculture irriguée et l’extension des cultures destinées au commerce.

Fig. 10: saqiya et jardin irrigué. Enluminure du Livres des séances (Maqâmât) d’al-Harîrî

Introduite depuis l’Inde en Iran au vie siècle, la culture de la canne à sucre gagne l’Égypte au viiie siècle, puis le Maroc, l’Espagne, la Sicile, Chypre. Raffiné sur place, le sucre égyptien est exporté vers l’Occident, qui ne connaissait que le miel pour sucrer ses aliments : un premier arrivage est mentionné à Venise en 996. Le mot arabe sukkar gagne ainsi toutes les langues européennes (zucchero en italien, sucre en français). La culture du coton et celle de la soie, des plantes tinctoriales comme l’indigo, ont suivi le même chemin.

Fig. 11: La Chaire de Saint Pierre (xie ou xiie siècle). Venise, Basilica di San Pietro di Castello

La technique de fabrication du papier à partir de chiffons de chanvre et de coton, élaborée en Chine au iie siècle de notre ère, est introduite dans le monde islamique (à Samarqand) vers 750 : elle gagne la Syrie, l’Égypte, le Maghreb et l’Espagne, avant de passer en Occident au xiie siècle ; produit en Italie, en grande quantité et à moindre coût grâce à l’usage de la force hydraulique (moulins à papier), il rend possible la prolifération des archives à partir du xive siècle. Mais techniques et produits circulent également en sens inverse. L’usage de la poudre explosive, elle aussi inventée en Chine et introduite en Occident par l’intermédiaire du monde islamique, débouche au xive siècle sur la fabrication d’armes à feu (canons, puis arquebuses) où les Occidentaux excellent grâce à leur maîtrise de la métallurgie du fer et exportent leur savoir-faire en Orient. En 1453, les bombardes de l’armée du sultan Mehmed II, qui font tomber les murailles de Constantinople, ont ainsi été conçues par un ingénieur allemand.

Le décalage, aux premiers siècles du Moyen Âge, entre le développement urbain du monde de l’Islam et la faiblesse des villes en Occident, a nourri une véritable fascination pour les produits les plus luxueux de l’art islamique. À Venise, l’église cathédrale reçoit à une date mal connue une chaire en pierre qui, disait-on, avait appartenu au premier évêque de Rome, l’Apôtre Pierre en personne : le dossier est pourtant décoré de motifs végétaux et de versets du Coran. L’art n’a pas de religion, et le luxe vient d’Orient, comme ces étoffes de soie utilisées pour envelopper les reliques des saints, dans le trésor des églises d’Occident.

Mais le renouveau des villes d’Italie, à partir du xiiie siècle, entraîne, avec l’accélération des échanges, l’émergence d’un goût plus largement partagé entre l’Orient et l’Occident. La technique du verre émaillé, maîtrisée de longue date en Orient, est acclimatée à Venise à la fin du xiiie siècle, stimulant la production des verriers que l’on installe alors sur l’île de Murano, prisée par la suite dans tout l’Occident. Les tapis, importés d’Égypte, de Syrie et surtout d’Anatolie, envahissent l’intérieur des riches maisons italiennes : la peinture du xve siècle en témoigne, ornant les scènes religieuses comme les décors profanes de somptueux tapis d’Orient.

Fig. 12: Lorenzo Lotto, Giovanni della Volta avec son épouse et ses enfants, Venise, 1547

En sens inverse, les toiles de laine fabriquées à bas coût en Flandres et en Italie du Nord envahissent les marchés de Méditerranée orientale : au Caire, au début du xve siècle, une partie de la population s’habille à la manière des « Francs ». Au xvie siècle, à la cour du sultan ottoman Soliman, les vêtements de cérémonie sont souvent taillés dans du velours de soie fabriqué à Venise, à partir de soie grège importée d’Iran. En Russie, en revanche, on apprécie le velours de soie ottoman, utilisé pour les habits de cour comme pour les vêtements sacerdotaux de l’Église orthodoxe.

Depuis la dislocation de la Méditerranée romaine, l’Islam et l’Occident ont ainsi formé deux mondes distincts, parfois affrontés, le plus souvent indifférents l’un à l’autre. Mais leur histoire respective a été, depuis le Moyen Âge, tissée d’emprunts, d’influences et d’échanges. Quelques villes ont été les points de passage privilégiés de cette histoire partagée : Damas, Bagdad, Palerme, Le Caire, Venise et Istanbul. Nous pouvons maintenant les visiter.

LES VILLES

Damas et l'héritage de Rome

L’une des plus anciennes cités au monde, dont les origines remontent au iiie millénaire avant notre ère, poussée au milieu de l’oasis de la Ghuta dont on dit qu’elle est l’un des paradis terrestres, Damas est aussi l’une des premières villes du monde romain où s’est diffusée la religion chrétienne. Comme une grande partie des pays chrétiens de langue grecque, son histoire bascule au milieu du viie siècle dans le sillage des victoires remportées par les cavaliers arabes sur les armées de l’Empire romain d’Orient (que nous appelons byzantin) : c’est là que s’établit pour près d’un siècle la première dynastie des empereurs de l’Islam, celle des califes omeyyades (660-750).

Fig. 13: Vue générale de la mosquée des Omeyyades (Damas)

Un monument témoigne encore aujourd’hui de la puissance du jeune empire et de la gloire de ses premiers souverains : la mosquée des Omeyyades, édifiée entre 706 et 715 sur l’ordre du calife al-Walîd à l’emplacement de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste, elle-même élevée trois siècles plus tôt sur les décombres d’un temple dédié à Jupiter. Les traces des religions passées n’ont pas été effacées mais incorporées au nouveau lieu de culte : la mosquée s’appuie sur l’enceinte (temenos) de l’ancien temple romain, la relique de la tête de Saint-Jean-Baptiste (le prophète Yahya du Coran) est toujours honorée par les pèlerins musulmans et le « minaret de Jésus », à l’angle sud-est, marque le lieu où celui-ci doit descendre du Ciel lors du Jugement dernier. Ainsi l’islam se pense-t-il comme l’héritier des précédentes « Lois » révélées aux hommes par les prophètes de Dieu (Adam, Abraham, Moïse, Jésus… jusqu’à Muhammad).

Fig. 14: Panneau de mosaïques de la cour.

En Syrie, pays qui longtemps restera en majorité chrétien (jusqu’au xiie siècle), la nouvelle religion veut se doter de lieux de culte aussi prestigieux que les églises bâties par les empereurs romains. La mosquée des Omeyyades, avec sa grande cour bordée de portiques, avec sa haute coupole et les marbres qui en revêtent le sol et les murs, veut être le monument le plus somptueux de l’Empire islamique : elle sera pour plusieurs siècles un modèle architectural indépassable. Mais le plus étonnant réside dans le riche décor de mosaïques qui ornent sa cour, figurant des villes, des palais, une végétation foisonnante : image vivante de l’Empire et, plus encore, vision du paradis. Contrairement à une idée reçue, l’image n’est donc pas absente de l’art islamique, même en contexte religieux : les mosaïques resteront longtemps visibles par les fidèles, avant d’être masquées à une date mal connue et redécouvertes dans les années 1920.

Les historiens arabes racontent que le calife omeyyade obtint de l’empereur de Constantinople de l’or et des tesselles en grande quantité, ainsi que l’aide d’un millier d’artisans pour venir réaliser les mosaïques de sa mosquée. La mosaïque, très prisée des Romains, est en effet devenue la technique décorative la plus emblématique de l’art religieux byzantin, tel qu’on peut encore l’admirer à Constantinople (église Sainte-Sophie) ou à Ravenne (église Saint-Vitale). On peut y voir un signe du prestige que revêt toujours au viiie siècle, aux yeux de ses rivaux islamiques, l’Empire romain d’Orient. Mais en choisissant d’orner sa mosquée de mosaïques, le calife omeyyade affiche également son ambition : celle d’exercer l’empire universel sur le monde connu ; celle de s’emparer un jour de la seconde Rome, Constantinople. On sait qu’après deux tentatives malheureuses (en 674-678 et 717-718), les armées arabes ont dû renoncer à cette conquête. Mais avec le prodigieux développement de ses villes, avec l’éclat de sa civilisation urbaine, avec le maintien de certains usages comme celui des bains publics (hammam), l’Islam a su relever l’héritage de Rome dans les anciennes provinces romaines du sud et de l’est de la Méditerranée.

document : descriptiondelamosquéedesOmeyyadesparMuqaddasî (vers 885).

« La grande mosquée [de Damas] est ce que les Musulmans ont de plus beau aujourd'hui et nulle part ailleurs on ne voit concentrées d'aussi vastes richesses. Les murs trouvent leur assise dans de grosses pierres appareillées et ajustées ; tout en haut court un magnifique crénelage. Les colonnes se présentent sous la forme de fûts noirs et lisses espacés sur trois rangs. Au centre de l'édifice, au niveau du mihrâb, est une grande coupole. On a entouré la cour d'une haute galerie surmontée d'arcades. Le pavement est tout entier de marbre blanc. Les murs, qui représentent deux fois la hauteur d'un homme, sont couverts d'une marqueterie de marbre, elle-même surmontée, jusqu'au plafond, d'une mosaïque bigarrée où les ors se détachent en autant d'inscriptions ou de figures d'arbres et de grandes villes, le tout d'une beauté, d'une finesse et d'une facture extraordinaires. Il y a peu d'arbres ou de pays connus qui ne soient ainsi représentés sur les murs. […]

On dit que [le calife] al-Walîd réunit pour cette œuvre des spécialistes persans, hindous, maghrébins et byzantins, et qu'il y consacra le produit de l'impôt foncier du Sâm [la Syrie] pendant sept ans, sans compter la cargaison, en or et en argent, de dix-huit navires venus de Chypre, ni les matériaux et mosaïques fournis par le roi des Rûm [l’empereur byzantin].

La mosaïque est faite de pièces de verre analogues à un poids étalon de deux dirhams, jaunes, grises, noires, rouges, ou encore de couleur pie ou dorée, par application, sur la face supérieure, d'or recouvert lui-même d'une pellicule de verre. On brasse un enduit à base de gomme arabique qu'on applique sur le mur, puis on y enfonce cette mosaïque dont les pièces assemblées dessinent des images ou des inscriptions ; parfois ces incrustations sont uniformément dorées, en sorte qu'on voit le mur tout entier resplendir sous l'effet de l'or. […]

Je dis un jour à mon oncle : Al-Walîd a eu tort de dépenser les biens des musulmans pour la mosquée de Damas. S'il avait employé tout cela à entretenir les routes et les citernes et à restaurer les forteresses, il aurait agi avec plus de raison et de mérite. — N'en crois rien mon enfant, car al-Walîd a été bien inspiré de découvrir cette chose d'importance : le Sâm [la Syrie], terre des chrétiens, renfermait de belles églises, de parure séduisante et de vaste renommée […] ; aussi al-Walîd voulut-il donner aux musulmans une mosquée qui détournât vers elle leur attention, une mosquée qui fût une des merveilles du monde. Il fit comme Abd al-Malik ibn Marwân qui, à la vue de l'imposante et magnifique coupole de l'église [de la Résurrection à Jérusalem], craignant qu'elle ne prît une pareille place dans le cœur des musulmans, fit ériger sur le Rocher la coupole qu'on y voit. » Al-Muqaddasî, La meilleure répartition pour la connaissance des provinces, traduction A. Miquel, Damas, 1963.

Bagdad et le savoir rassemblé du monde

Dans le souvenir de sa grandeur passée comme dans le regret de sa dépossession présente, Bagdad n’a cessé depuis près d’un millénaire d’incarner l’héritage universel de la langue arabe. C’est en effet au cœur de la vieille Mésopotamie, berceau de l’écriture dans notre partie du monde, que la langue des tribus bédouines venues s’établir là lors des conquêtes arabes du viie siècle allait rencontrer et accueillir en son sein tout le savoir du monde.

La cité palatiale fondée en 762 par le calife abbasside al-Mansûr au cœur de l’immense oasis irakienne, davantage tournée vers l’Iran, le golfe Persique et l’océan Indien que vers la Méditerranée, est devenue au xe siècle l’une des villes les plus peuplées au monde, et la plus cosmopolite : Arabes et Persans, mais aussi Indiens, Africains et Turcs, arrivés libres ou esclaves ; musulmans des différentes obédiences du sunnisme et du chiisme, mais aussi Juifs (l’école talmudique de Bagdad est la plus célèbre du monde médiéval), chrétiens (dans la longue cohorte des Églises d’Orient : nestoriens, jacobites, melkites) ou encore zoroastriens (restés fidèles à la religion dualiste de l’ancienne Perse).

Parlée désormais par des locuteurs venus de tous les horizons, la langue arabe n’est plus seulement celle des poètes, celle de la parole divine (le Coran) et du droit qui en découle. Codifiée et recensée par des grammairiens et des lexicographes, souvent d’origine persane, elle s’enrichit à mesure que s’étend son nouveau territoire : littérature, traités techniques, spéculation philosophique, recherche scientifique. C’est en Irak, dans l’ombre portée de Bagdad sinon toujours dans la capitale elle-même, que s’est déployé le grand mouvement de traduction du grec à l’arabe (par l’intermédiaire, ou non, du syriaque) qui devait durablement féconder les sciences médiévales en langue arabe (médecine, mathématiques, astronomie principalement).

Dans cette société urbaine si diverse, un groupe social donne le ton à la vie culturelle de la capitale : les secrétaires qui dirigent la haute administration de l’Empire islamique, gens lettrés où l’on compte plus de Persans que d’Arabes, engagés dans la rude compétition politique qui peut les conduire au sommet du pouvoir. C’est à l’usage de ces lecteurs exigeants que se développe en arabe une littérature d’agrément, éclectique dans ses choix, rarement technique dans ses explications, qui ambitionne d’offrir toutes les connaissances utiles ou futiles qui font la culture de l’honnête homme (l’adab).

Au xe siècle, la curiosité universelle qui anime cette littérature donne naissance à de vastes encyclopédies qui, sous la forme d’une histoire ou d’une géographie, tentent de donner du monde l’image la plus complète. L’Islam, il ne faut pas s’en étonner, y occupe la place centrale. La religion révélée en arabe à Muhammad est, pour leurs auteurs, la seule qui puisse conduire à Dieu – ce qui ne les empêche pas, bien au contraire, de recenser et de décrire les coutumes et les croyances de toutes les religions (et de leurs sectes particulières) dont ils ont eu connaissance, depuis les doctrines philosophiques des Anciens Grecs jusqu’à l’idolâtrie des païens de l’Inde. Quant au monde connu, c’est avant tout celui qui est passé en tout ou partie sous la domination de l’Islam, celui des anciens empires romain et perse, qui s’étire tout de même depuis les rives de la Méditerranée jusqu’à l’Asie centrale. À ses deux extrémités, des pays méconnus : l’Occident chrétien, où il faut bien dire qu’avant l’an Mil rien ne se passe ou presque qui soit visible depuis Bagdad ; la Chine, dont on connaît en revanche, au moins indirectement, les richesses, mais qui pour plusieurs siècles s’est détournée du reste de l’Ancien Monde.

Aussi évidentes qu’en soient les limites, le savoir universel accumulé en langue arabe pour les lecteurs de Bagdad, progressivement relégué dans l’oubli des bibliothèques avec la dispersion du milieu cultivé qui l’avait suscité, est resté sans équivalent dans l’histoire mondiale jusqu’à l’Europe de la révolution scientifique et des Lumières, aux xviie et xviiie siècles.

Fig. 15: La bibliothèque de Basra (Irak), enluminure du Livres des séances (Maqâmât) d’al-Harîrî, manuscrit peint par al-Wasîtî en 1237

document : extrait de l’introduction de la grande encyclopédie d’al-Mas‘ûdî (mort en 956 ou 957).

« Dans l'introduction de notre ouvrage intitulé Akhbâr al-zamân [Histoires des siècles révolus], nous avons décrit la forme de la terre, ses villes et ses merveilles, ses mers, ses dépressions, ses montagnes et ses fleuves, les produits remarquables de ses mines, les différentes sortes de [sources] ; nous y avons fourni des renseignements sur les marais, les îles situées dans les mers et les petits lacs ; nous y avons cité les traditions relatives aux édifices consacrés et aux monuments vénérés ; nous y avons exposé la question du principe des êtres, du début de la génération et de la dispersion des hommes dans les différents pays.

Nous avons montré comment tel fleuve est devenu mer, telle mer continent, et comment tel continent s'est changé en mer dans le cours des temps et la succession des âges, en expliquant ces transformations par des causes astronomiques et naturelles. Nous y avons exposé la répartition des climats en fonction de l'influence particulière des astres, et décrit l'orientation des chaînes de montagnes ainsi que l'étendue des régions et des pays.

Nous avons fait état des divergences de vues sur l'histoire ancienne et du désaccord qui règne parmi les Indiens et les divers peuples hérétiques à propos de l'origine et des commencements de l'histoire, non sans noter les théories émises par les tenants de la Loi divine et les données fournies par les Livres sacrés aux adeptes des religions révélées.

À cette introduction, succède l'histoire des anciens rois, des nations disparues, des générations passées et des communautés éteintes, si diverses que fussent leur race, leur espèce et leur religion, ainsi que leurs sages maximes, les opinions de leurs philosophes et l'histoire de leurs rois et de leurs empereurs que le temps a conservées ; nous n'avons eu garde d'oublier, dans les replis de cette histoire, la vie des prophètes, des envoyés et des saints qui se sont succédé jusqu'au moment où Dieu a touché de Sa grâce et honoré de Sa mission Muhammad, Son Prophète : nous avons alors raconté sa naissance, sa jeunesse, sa mission, son émigration, ses expéditions militaires commandées par lui-même ou par ses lieutenants, jusqu'à l'époque de sa mort ; enfin, l'histoire suivie du califat et de la royauté, période par période, ainsi que le meurtre des divers révoltés tâlibites [chiites], jusqu'au moment où nous avons entrepris la rédaction du présent livre, c'est-à-dire sous le califat du Prince des Croyants al-Muttaqî, l'an 332 de l’Hégire [943 de l’ère commune]. […]

Nous avons fait état des divergences de vues sur l'histoire ancienne et du désaccord qui règne parmi les Indiens et les divers peuples hérétiques à propos de l'origine et des commencements de l'histoire, non sans noter les théories émises par les tenants de la Loi divine et les données fournies par les Livres sacrés aux adeptes des religions révélées.

À cette introduction, succède l'histoire des anciens rois, des nations disparues, des générations passées et des communautés éteintes, si diverses que fussent leur race, leur espèce et leur religion, ainsi que leurs sages maximes, les opinions de leurs philosophes et l'histoire de leurs rois et de leurs empereurs que le temps a conservées ; nous n'avons eu garde d'oublier, dans les replis de cette histoire, la vie des prophètes, des envoyés et des saints qui se sont succédé jusqu'au moment où Dieu a touché de Sa grâce et honoré de Sa mission Muhammad, Son Prophète : nous avons alors raconté sa naissance, sa jeunesse, sa mission, son émigration, ses expéditions militaires commandées par lui-même ou par ses lieutenants, jusqu'à l'époque de sa mort ; enfin, l'histoire suivie du califat et de la royauté, période par période, ainsi que le meurtre des divers révoltés tâlibites [chiites], jusqu'au moment où nous avons entrepris la rédaction du présent livre, c'est-à-dire sous le califat du Prince des Croyants al-Muttaqî, l'an 332 de l’Hégire [943 de l’ère commune]. […]

Nous avons été en partie amené à composer ces ouvrages sur l'histoire universelle et à recueillir les traditions anciennes touchant les prophètes, les rois et leur règne, les nations et leur place sur la terre, par le désir de suivre la voie tracée par les savants et les sages et de perpétuer dignement l'histoire du monde sous une forme scientifique ordonnée et solide. »

Al-Mas‘ûdî, Les Prairies d'or, traduction C. Barbier de Meynard et J. Pavet de Courteille, 1861-1877, revue et corrigée par Ch. Pellat, Paris, 1962.

Palerme, carrefour méditerranéen

Au moins autant africaine qu’italienne, liée, depuis le temps des Phéniciens au viiie siècle avant notre ère, aux aventures du grand commerce méditerranéen et à la cité de Carthage toute proche, Palerme a connu au Moyen Âge un destin singulier. À l’image de la Sicile tout entière, elle fut tour à tour une cité byzantine, une grande ville islamique et la capitale d’un royaume normand. Elle fut même, au cours du xiie siècle, à la fois grecque, arabe et latine. Il n’en fallait pas plus pour faire de Palerme non seulement un lieu d’échange, mais un point de passage entre trois mondes affrontés : Byzance, l’Islam et l’Occident chrétien.

Des traducteurs travaillèrent à Palerme, tâchant de faire passer dans l’une ou l’autre des quatre langues savantes de la Méditerranée (l’hébreu, le grec, l’arabe et le latin), quelques-unes des œuvres scientifiques les plus importantes de l’Antiquité (comme l’Optique de Ptolémée, manuscrit grec perdu, traduit en latin depuis sa traduction arabe par Eugène de Sicile, avant 1202) et du Moyen Âge (comme les problèmes d’algèbre posés par le Persan al-Khayyâm, mort en 1131, repris au début du xiiie siècle par Jean de Palerme). Le rôle des milieux savants palermitains dans la grande affaire intellectuelle que fut la translation des sciences d’Orient en Occident n’est pas le fait du hasard. C’est toute la société urbaine qui, des siècles durant, partagea les différents héritages de la Méditerranée. Le géographe irakien Ibn Hawqal, qui visita Palerme en 973, rapporte la tradition selon laquelle on conservait dans la grande mosquée de la ville, depuis le temps ancien où l’édifice était encore une église, le corps « du sage de l’ancienne Grèce, c’est-à-dire Aristote », dans une caisse suspendue au-dessus du sol : les fidèles, chrétiens et maintenant musulmans, s’adressaient à lui pour l’accomplissement de leurs vœux. Aristote, comme un saint du Moyen Âge, sollicité pour faire tomber la pluie ? C’est bien la preuve que Palerme pensait encore en grec, alors qu’elle parlait déjà l’arabe et bientôt le français.

Fig. 16: peintures du plafond de la chapelle palatine de Palerme

C’est en effet un lignage normand de langue française, lointain descendant des guerriers scandinaves établis au xe siècle en Normandie, qui mit fin en 1071 à plus de deux siècles et demi de domination islamique. Mais l’élimination des émirs Kalbites et l’avènement des seigneurs d’Hauteville ne modifiaient guère le paysage : la population de Palerme et de sa région, qu’elle fût musulmane, juive ou chrétienne de rite grec, était entièrement arabe de langue et de culture islamique. Il ne faut donc pas s’étonner si les rois normands employèrent à leur service, comme leurs prédécesseurs, des affranchis musulmans ; si leur administration fiscale, qui portait encore le nom arabe de dîwân (d’où vient en français le mot douane), continuait d’utiliser l’arabe au même titre que le grec dans ses documents ; si le décor de la chapelle du palais comprenait, outre des mosaïques d’inspiration byzantine, des sujets profanes (danseuses, musiciennes, convives) tout droit tirés de l’iconographie islamique ; si les tombeaux des chevaliers normands, dans les nouvelles églises de Palerme, portaient encore des inscriptions en quatre alphabets différents… Les Normands trouvèrent ainsi dans la culture islamique un vocabulaire politique et un remarquable instrument de pouvoir.

Un homme et une œuvre incarnent à eux seuls ce carrefour méditerranéen que fut Palerme, tout particulièrement sous le règne de Roger II (1130-1154) : le géographe al-Idrîsî, descendant d’une famille princière qui régna au Maroc, auteur d’une monumentale description du monde, le Livre de l’Agrément de celui qui se passionne pour la pérégrination à travers le monde, plus connu sous le titre de Livre de Roger (Kitâb Rujâr). Commandé par le roi lui-même, l’œuvre se présente comme le commentaire d’une carte du monde divisée en soixante-dix sections, synthèse des connaissances accumulées par la géographie arabe des ixe et xe siècles et des informations collectées sur l’Occident au xiie siècle. L’œuvre d’al-Idrîsî, à la fois carte et texte, constitue la première tentative de géographie raisonnée du monde connu, élargie bien au-delà des limites du monde islamique jusqu’au nord de l’Europe.

Les conflits du xiiie siècle et la christianisation rapide de la population estompèrent progressivement l’identité islamique de la ville. Dans les années 1240, les derniers musulmans de l’île qui n’avaient pas été réduits en esclavage furent déportés dans le sud de l’Italie, et les Juifs cessèrent peu à peu de parler l’arabe. Mais Palerme continua des siècles durant à porter dans les noms donnés aux quartiers, aux rues ou aux métiers, les traces d’un passé devenu progressivement incompréhensible.

document : portrait du roi de Sicile Guillaume II le Bon (1166-1189) par le pèlerin musulman andalou Ibn Jubayr

« La plus belle ville de Sicile est la résidence du roi, que les musulmans appellent la Ville (al-madîna) et les chrétiens, Palerme. C’est là que les musulmans citadins résident ; ils ont des mosquées, des marchés qui leur sont réservés dans leurs faubourgs et qui sont nombreux. […] Le roi de la Sicile est admirable en ceci qu’il a une conduite parfaite ; il emploie des musulmans comme fonctionnaires et utilise des officiers castrats et tous, ou presque, gardent leur foi secrète et restent attachés à la loi musulmane. Le roi a pleine confiance dans les musulmans et se repose sur eux pour ses affaires et ses travaux les plus importants. Même l’intendant des cuisines est un musulman ! Le roi possède une troupe d’esclaves noirs musulmans qui est commandée par l’un des leurs. Ses vizirs et ses chambellans sont des eunuques dont un grand nombre font partie de son gouvernement et sont ses favoris. Grâce à eux le royaume brille de tout son éclat ; en effet ces musulmans portent des vêtements somptueux et ont de nombreuses montures fringantes. Il n’en est point qui n’ait sa cour, sa domesticité et sa suite. […] C’est le souverain de la Chrétienté qui mène le train le plus somptueux, le plus luxueux et qui est le plus opulent. Il ressemble aux souverains musulmans : comme eux il plonge dans les délices du pouvoir, établit ses lois, règle ses modalités, répartit les dignités parmi ses hommes, exagère la pompe royale et l’étalage de son apparat. Son autorité est très grande. Il a des médecins et des astrologues, car il s’en préoccupe grandement […]. Que Dieu préserve les musulmans, de par Sa bienveillance, de la tentation exercée par ce roi sur eux ! Le souverain a une trentaine d’années. Que Dieu épargne aux musulmans son désir d’expansion hostile ! Un autre fait admirable qu’on rapporte à propos de sa personne, c’est qu’il lit et écrit l’arabe ; d’ailleurs son paraphe, d’après ce que nous en a dit un de ses serviteurs particuliers, est ainsi formulé en arabe : « Louange à Dieu, autant qu’Il le mérite», et celui de son père : « Louange à Dieu, en reconnaissance de Ses bienfaits. »

Ibn Jubayr, Rihla, traduit de l’arabe par Paule Charles-Dominique, Paris, 1995.

Le Caire, cité interdite

Le chemin de la Terre sainte passe par l’Égypte. Fort de cette conviction, le roi Louis IX de France entreprit à deux reprises d’en faire la conquête : l’expédition, partie d’Aigues-Mortes en 1249, échoua l’année suivante dans les champs inondés du delta du Nil, à la bataille de la Mansûra, où le roi fut fait prisonnier ; celle de 1270 ne dépassa pas Carthage, en Tunisie, où le roi mourut en odeur de sainteté. L’idée d’assaillir Alexandrie et de s’emparer du Caire pour reconquérir Jérusalem fut encore agitée au xve siècle dans le milieu le mieux informé, celui des marchands vénitiens. En dominant l’Égypte, le maître du Caire pouvait en effet compter sur l’immense richesse agricole de la vallée du Nil. Il pouvait surtout contrôler les itinéraires les plus stratégiques de l’époque : la route terrestre vers Jérusalem, Damas et les ports de Syrie et, plus encore, la route de la mer Rouge, seul accès aux fabuleuses richesses de l’océan Indien depuis l’ouest du monde, du moins tant que l’on ne savait pas qu’il était possible de contourner l’Afrique. Le Caire, ville convoitée, restait pourtant inaccessible.

Un étrange régime politique avait succédé en Égypte, au milieu du xiiie siècle, aux descendants de Saladin. Le pouvoir politique appartenait exclusivement à une aristocratie militaire de cavaliers, tous ou presque d’anciens esclaves soldats d’origine païenne, convertis à l’islam et affranchis : les Mamelouks. Le sultan lui-même était, le plus souvent, un ancien esclave soldat, qui était parvenu à gravir tous les échelons de la hiérarchie militaire avant de monter sur le trône. Turcs capturés dans la steppe ou Circassiens achetés dans les montagnes du Caucase, les Mamelouks étaient étrangers à leurs sujets par la langue et par l’ethnie. Mais leurs victoires militaires éclatantes, contre les croisés puis surtout contre les Mongols, avaient donné au régime une incontestable légitimité.

Fig. 17: Portail gothique de la madrasa funéraire du sultan al-Nâsir Muhammad (1304), prise de guerre saisie sur une église de Saint-Jean d’Acre en 1291.

Sous le règne des Mamelouks, Le Caire était redevenu une capitale impériale, la plus grande ville de Méditerranée aux xive et xve siècles, et la première métropole de l’Islam, attirant dans ses écoles de droit et dans ses couvents des étudiants et des soufis venus de tous les pays du monde islamique. Ville cosmopolite, elle ne comptait pourtant que très peu de « Francs », comme on continuait d’appeler les Latins en Orient. À la différence d’Alexandrie ou encore de Damas et d’Alep en Syrie, Le Caire était une cité officiellement interdite aux adversaires du sultan. On craignait en effet que les Latins ne profitent de leur séjour pour pénétrer en mer Rouge, menacer les lieux saints d’Arabie ou tenter de nouer une alliance à revers avec le roi chrétien d’Éthiopie.

On y croisait pourtant quelques Francs : prisonniers capturés à la fin des croisades, employés sur les chantiers du sultan, et leurs descendants, qui, tout au long du xive siècle, tenaient des lieux de débauche dans la capitale ; pèlerins, encore peu nombreux, qui achevaient leur périple en Terre sainte par un pèlerinage en Égypte sur les traces de la Sainte Famille ; ambassadeurs, venus renégocier l’accès aux lieux saints de Jérusalem, dont le sultan était le souverain, et surtout l’accès pour leurs marchands aux ports du Proche-Orient.

Mais Le Caire s’ouvre davantage au cours du xve siècle. Pèlerins et ambassadeurs, plus nombreux, rapportent dans leurs récits les étranges rencontres qu’ils y ont faites. Parmi les Mamelouks de l’armée, il n’est plus rare de croiser des Grecs, des Hongrois, des Allemands, tous devenus « Turcs » et convertis à l’islam. Les guerres ottomanes dans les Balkans alimentent en effet les marchés aux esclaves de nombreux chrétiens d’Occident. La conquête de Chypre par la flotte mamelouke, en 1426, ouvre aux insulaires la possibilité d’une carrière militaire en Égypte, sous une nouvelle identité. Des mercenaires, également, ont offert leurs services en se convertissant à l’islam. À Jérusalem, un pèlerin flamand rencontre trois Mamelouks nés à Bordeaux et son guide, au Caire, est originaire de Dantzig. L’émir Taghrî Birdî, traducteur en chef du sultan (en arabe, turjumân, d’où le français drogman), envoyé comme ambassadeur à Venise en 1506, était né en Espagne et parlait le catalan aussi bien que le vénitien, bien que le nom qu’il portait fût turc.

Les « Francs » qui séjournent temporairement au Caire à la fin du xve siècle en rapportent la conviction que des renégats chrétiens gouvernent désormais l’Égypte. Dans l’horreur que leur inspire cette fuite des âmes aux dépens de la chrétienté, ils négligent cependant un facteur déterminant : la séduction qu’exerce alors sur les hommes de tous les pays la culture matérielle de l’Islam.

Fig. 18: Carte du Caire dressée à la fin du xve siècle, publiée à Venise par l’éditeur Matteo Pagano en 1549

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document : extrait du récit de pèlerinage en Terre sainte de Joos van Ghistele en 1482-1483.

« Pendant que nos voyageurs résidaient dans la ville du Caire, il leur arriva ce qui arrive d’ordinaire dans un pays étranger entre gens originaires de contrées quasi avoisinantes, car dans cette ville habitait un mamelouk appelé Nassardyn, né à Dantzig en Prusse, officier trésorier du sultan. Il avait épousé une femme du pays, fille d’un païen qui occupait les fonctions de clerc des dépenses du sultan, ce qui en Égypte est une charge importante. Dès que ce mamelouk apprit que des habitants des Pays-Bas étaient arrivés dans la ville, il n’eut de cesse avant de les avoir trouvés. Nos voyageurs firent sa connaissance et eurent de fréquents contacts avec lui tout le temps qu’ils passèrent au Caire et dans les environs. Grâce à lui, ils apprirent beaucoup de choses touchant à l’État et au pouvoir du sultan ainsi qu’à la situation du pays.

Entre autres, il leur raconta que le sultan a tous les jours dans Le Caire bien vingt mille mamelouks à sa solde, sans compter le nombre considérable de ceux qu’il a en divers endroits dans le pays tout entier. Parmi ces vingt mille, dix mille dorment en général toutes les nuits au château, y mangent et y boivent ; et parmi ces mêmes dix mille, il y a bien sept ou huit mille jeunes garçons de dix-huit, douze, neuf, huit ou sept ans, qui ont récemment renié la foi chrétienne. On les appelle là « Geleepy ». Ces Geleepy sont répartis en trois grandes écoles appelées « tabigoes ». Chaque classe vit à part, ainsi qu’on l’a dit plus haut. Dans chaque école, il y a un grand nombre de maîtres différents qui apprennent à ces jeunes à lire et à écrire la langue arabe, qui leur enseignent le Coran (c’est la Bible où se trouvent tous les articles de la loi de Mahomet). Il y a aussi dans ces écoles un grand nombre de maîtres qui apprennent à ces jeunes à manier l’épée, le poignard court, le bouclier, la dague, la hache, la demi-lance, ils leur apprennent à se battre, à tirer à l’arc. Ces jeunes souffrent malheureusement beaucoup des coups et de la pauvreté, avant d’avoir terminé cet apprentissage. Et lorsqu’ils savent faire tout ceci, ils passent de l’école inférieure à une autre qui est supérieure et ainsi de suite, et ceux qui ont été à la plus haute école deviennent mamelouks. Dans l’école inférieure, on place à nouveau des jeunes garçons que l’on achète chaque jour. Ceux qui sont amenés là pour être vendus viennent de toutes les nations, de telle sorte que ces écoles ne sont jamais vides. […] Ces mamelouks sont pour la plupart des hommes habiles à faire la guerre, ils montent bien à cheval, tirent bien à l’arc. Beaucoup viennent de Grèce, d’Albanie, d’Italie et des îles des environs. Quelques-uns viennent d’Abyssinie, du peuple du Prêtre-Jean, d’autres de Valachie, de Magrelien, d’Abgasyen, et un grand nombre vient de Circassie et de bien d’autres endroits encore. »

Voyage de Monsieur Joos van Ghistele, traduit du flamand par R. Bauwens-Préaux, Le Caire, Ifao, 1976. [si vous souhaitez couper la citation, il faut l’indiquer par des […]]

Venise, nouvelle Alexandrie

De toutes les villes d’Occident, Venise fut la plus orientale pendant la majeure partie de son histoire. Les origines de la cité, fondée à la fin du vie siècle dans les îlots d’une lagune alors que les Lombards dévastaient le nord de l’Italie, ont beau être obscures, elles n’en ont pas moins commandé son destin : celui d’une ville précaire, obligée de défendre son espace contre les assauts quotidiens de l’eau ; celui d’un port longtemps dépourvu d’arrière-pays (les possessions vénitiennes de « terre ferme » ne furent conquises qu’au xve siècle), contraint de chercher en mer les moyens de son développement. Venise est pourtant devenue l’une des villes les plus peuplées de Méditerranée, dépassant le seuil des 100 000 habitants dès le xiiie siècle.

Le mythe fondateur de Venise, la translation des reliques de l’Apôtre Marc subtilisées en 828 par deux marchands vénitiens dans une église située non loin d’Alexandrie et ramenées triomphalement dans leur cité, a été exalté des siècles durant dans les monuments de la ville et les œuvres de ses peintres. Il dit à sa manière tout ce que Venise, qui se rêvait comme la nouvelle Alexandrie, devait au grand commerce avec l’Orient.

Fig. 19: photographie de la façade du Palais Dario, Venise

L’une des premières attestations de l’activité des marchands vénitiens en Méditerranée date de 971 : cette année-là, des navires vénitiens chargés de bois de construction à destination du port tunisien de Mahdiya furent saisis et brûlés par les autorités byzantines, soucieuses d’empêcher l’exportation de produits stratégiques au profit des puissances islamiques. Depuis lors, les Vénitiens n’ont plus cessé de commercer en Orient, n’hésitant pas à braver plus tard les interdictions du pape. À la suite de la IVe croisade, détournée en 1204 contre Constantinople, Venise s’est emparée de nombreuses possessions byzantines en Méditerranée, parmi lesquelles la Crète qu’elle conservera jusqu’au xviie siècle. Des liaisons maritimes saisonnières (les mude) sont organisées, via Candie en Crète, entre l’Adriatique et les ports du Proche-Orient (Alexandrie, Jaffa, Beyrouth et Tripoli). C’est à Venise que l’on se rend, de tout l’Occident, si l’on veut s’embarquer pour faire le pèlerinage à Jérusalem. On croise des Vénitiens jusque dans les grandes villes de l’intérieur de la Syrie (Damas, Alep) où ils s’établissent à demeure, pour faire fortune avant de regagner leur patrie. Giovanni Dario, qui fut marchand avant de devenir ambassadeur, fit construire à Venise, dans les années 1480, un palais à la façade ornée de marbres polychromes à la manière des palais du Caire.

Venise entretenait en effet des relations régulières avec les sultans mamelouks, souverains de l’Égypte et de la Syrie, maîtres du commerce des épices entre mer Rouge et Méditerranée et protecteurs du pèlerinage en Terre sainte. Avec la conquête de Constantinople en 1453, cependant, les sultans ottomans sont devenus les principaux interlocuteurs des Vénitiens en Orient : adversaires dans la guerre, mais partenaires dans la diplomatie et le commerce. Le premier ambassadeur permanent à la cour ottomane fut le représentant de Venise. Les échanges artistiques avec Istanbul prenaient souvent un tour diplomatique : en 1479, Gentile Bellini, peintre officiel au service des autorités vénitiennes, est envoyé à la cour de Mehmed II ; en 1532, le casque à quatre couronnes superposées destiné au sultan Soliman le Magnifique et financé par de grandes familles vénitiennes, fut présenté au Sénat avant d’être expédié à Istanbul. En 1621, enfin, des marchands turcs étaient pour la première fois autorisés à s’établir à Venise, dans le Fondacco dei Turchi, le funduq des Turcs.

Porte d’entrée des produits de l’Orient, Venise a conservé jusqu’à aujourd’hui un grand nombre d’objets d’art islamiques, parmi lesquels les somptueux tapis d’Ispahan brodés de fil d’argent, offerts en 1603 par l’ambassadeur du shâh de Perse. Déposés dans le trésor de la basilique Saint-Marc, il était d’usage de les déployer dans l’église lors des grandes fêtes religieuses.

document : relation d’ambassade de Tomasino Foscarini, émissaire du doge de Venise auprès du sultan d’Alep en 1225.

« Comme le seigneur Pietro Ziani, doge de Venise, avait envoyé son messager accrédité, le noble Tomasino Foscarini, au seigneur sultan d’Alep, afin de traiter et décider avec lui des droits de douane que les Vénitiens avaient coutume d’acquitter sur ses terres et d’autres matières, à savoir des hommes qui meurent sans testament et des biens des Vénitiens tant vivants que morts, aussi bien des rescapés des naufrages et de ce qu’il doit en advenir et d’autres choses semblables, il arrête, en premier lieu, avec le seigneur sultan, que désormais tous les hommes de Venise sont saufs et sous la protection du sultan dans tous ses pays, sur mer et sur terre, à l’aller comme au retour, dans leurs personnes et dans leurs biens. Et sur les marchandises, on doit acquitter six pour cent. Et si un navire, ou plusieurs, s’échoue sur la côte – que Dieu veuille qu’il n’en soit pas ainsi ! – les personnes et les biens seront sous sa protection. Mais de ce qui sera sauvé du naufrage, le sultan devra avoir quinze pour cent. Et s’il advient qu’un Vénitien décède sur ses terres, qu’il ait la faculté de transmettre toutes ses affaires sans aucune opposition. Et s’il meurt sans testament, que les Vénitiens qui seront présents puissent s’entremettre dans toutes les affaires du défunt et faire ce que bon leur semblera. Et s’il meurt sans qu’aucun Vénitien ne soit présent, le sultan doit conserver les biens du défunt jusqu’à l’arrivée d’un messager muni de lettres, envoyé soit par le doge, soit par le baile d’Acre. Et s’il advient qu’un Vénitien commette un vol ou un crime aux dépens des sujets du sultan, les marchands de Venise ne devront en subir aucun tort. Ledit Tomasino demanda au sultan de lui donner un funduq au port de Lattaquié, ainsi qu’une église et une cour. Et le sultan dit que cela n’était pas dans son pouvoir. Et ayant appris que l’émir de Lattaquié gouvernait cette terre au nom du sultan, il lui rendit visite et s’accorda avec lui pour que tous les Vénitiens soient saufs et protégés dans leurs biens et leur avoir, sur terre et sur mer, dans tout son district. » (traduit du vénitien par J.-L. Gaulin, Lyon, 2000). [citation non vérifiée]

Fig. 20: carte de Venise dans le Livre de la Navigation de Pirî Reis (Istanbul, 1526)

De Constantinople à Istanbul : une renaissance ottomane

1453 : les armées turques du sultan ottoman Mehmed II (1451-1481) s’emparent de Constantinople, la vénérable capitale de l’Empire byzantin que les Arabes avaient échoué à conquérir sept siècles plus tôt. Comme un symbole de cette victoire tardive de l’Islam, l’église de la Sainte-Sagesse (Hagia Sophia, Sainte-Sophie) est transformée en mosquée – de même que les mosquées de la péninsule Ibérique avaient été, une à une, converties en églises à mesure qu’avait progressé la conquête chrétienne. Faut-il y voir une rupture définitive entre le passé et le présent de la ville, une nouvelle barrière érigée entre l’Islam et la Chrétienté ? Constantinople se survit pourtant en Istanbul, et pas seulement dans la façon de désigner la ville, laquelle, sur les monnaies ottomanes, continue d’être appelée Qostantiniyye jusqu’en 1760…

Ville impie dont la conquête devait inaugurer la « fin des temps », Constantinople aurait dû être détruite si l’on avait écouté les farouches derviches qui combattaient avec l’armée. Mais en 1458, contre leur avis, Mehmed II choisit d’en faire sa capitale et de reconstruire la ville. Pour la repeupler, le sultan y fait déporter des populations entières (Arméniens, Grecs, Serbes, mais aussi Turkmènes) à mesure qu’il étend son empire ; à la fin du siècle, bon nombre de Juifs expulsés d’Espagne par les Rois Catholiques y trouveront également refuge. Majoritairement peuplée de musulmans, Istanbul conservera jusqu’au xxe siècle de fortes communautés chrétiennes et juives.

Les ambitions de Mehmed II le portent aussi bien vers le Proche-Orient que vers l’Italie. Sa chancellerie compose des lettres en turc et en arabe, mais aussi en italien et en grec, langue dans laquelle les secrétaires relèvent pour lui le vieux titre de basileus (empereur). À sa cour se pressent des artistes venus d’Italie, comme le médailliste Constanzo di Moysis ou le peintre Gentile Bellini, qui font le portrait du sultan et introduisent en Orient le goût du portrait réaliste. Vers 1470, Ali Kushce, astronome en chef de l’observatoire de Samarqand, en Asie centrale, se réfugie à Istanbul avec ses tables astronomiques et ses instruments. En 1502, c’est au tour d’un ingénieur italien de proposer ses services à la cour ottomane, pour la construction d’un pont sur la Corne d’Or : un certain Leonard de Vinci…

Mehmed II, prince de la Renaissance ? C’est l’image qu’ont voulu donner de lui les conseillers byzantins passés à son service après 1453 : celle d’un érudit soucieux qu’on lui lise dans la langue originale (grec ou latin) les textes classiques de l’Antiquité ; celle d’un souverain désireux d’être comparé aux grands conquérants du passé, et en premier lieu à Alexandre le Grand (ce qui ne doit pas surprendre, tant la figure légendaire d’Alexandre anime depuis des siècles la culture islamique). L’intellectuel humaniste Enea Piccolomini, élu pape sous le nom de Pie II, va plus loin : dans une lettre composée en 1461, dont on ne sait pas si elle fut jamais adressée au sultan, le chef de l’Église catholique proposait de le reconnaître comme empereur (puisqu’il s’était emparé de Constantinople, la seconde Rome) à la condition qu’il se convertisse au christianisme. Mehmed II n’a sans doute jamais songé sérieusement à devenir chrétien, même s’il collectionnait avec curiosité dans son nouveau palais de Topkapï les nombreuses reliques des saints retrouvées dans les églises de Constantinople. En fin politique, il estimait plutôt que la modernité (artistique, technique, scientifique) mise à son service n’avait ni religion ni nation.

C’est un architecte byzantin converti à l’islam qui fut choisi, semble-t-il, pour édifier la grande mosquée du Conquérant (Fatih) à l’emplacement du mausolée de Constantin, le fondateur de la ville. Le sultan avait en effet pour ambition de mesurer son règne à celui du grand empereur byzantin Justinien (527-565) et à l’architecture inégalée de l’église de la Sainte-Sagesse. Avec une coupole de 26 mètres de diamètre pour une élévation de 44 mètres, la nouvelle mosquée restait en-deça de son modèle (31 mètres de diamètre, pour 56 mètres d’élévation), mais elle fixait pour longtemps les canons de l’architecture impériale ottomane. La coupole centrale, emblématique des églises byzantines, allait connaître une nouvelle vie.

document : portrait de Mehmed II par le chroniqueur grec Georges Phrantzès (mort en 1478)

« Il est avide de gloire comme Alexandre de Macédoine. Tous les jours, il se fait lire par un homme de compagnie, nommé Cyriaque d’Ancône, ainsi que par un autre Italien, des ouvrages d’histoire romaine et d’autres œuvres historiques. Il leur fait lire Laërce, Hérodote, Tite-Live, Quinte-Curce et les chroniques des papes, des empereurs, des rois de France et des Lombards. Il s’exprime en trois langues : en turc, en grec et en slave. Il s’instruit habilement de la position de l’Italie, des endroits où abordèrent Anchise, Enée et Anténor, du lieu où siège le pape, de celui où règne l’empereur, du nombre de royaumes qu’il y a en Europe. Il en possède une carte sur laquelle les royaumes et les provinces sont marqués. Il n’y a rien qu’il apprenne avec plus de plaisir et d’avidité que la position du monde et la connaissance des choses militaires. Il brûle du désir de gouverner et il est habile dans la façon de s’instruire des coutumes et des conditions qui existent ailleurs. »

Georges Phrantzès, Chronicon majus, traduit du grec par Marie-Claude Cayla, Montpellier, 1983. [citation non vérifiée]

Fig. 21: Gentile Bellini, Portrait de Mehmed II, 1480.
Fig. 22: Vue générale de l’église Sainte-Sophie, transformée en mosquée (HayaSofia), Istanbul.

LES OEUVRES

Œuvre 1. Suaire de Saint-Josse

Les trésors des églises et monastères d’Occident ont abrité depuis le Moyen ge, parmi les objets précieux qui leur ont été offerts, des œuvres d’art islamiques élaborées dans les matériaux les plus luxueux : pixides (boîtes cylindriques) en ivoire sculpté, vases en cristal de roche, tapis et surtout étoffes de soie. C’est le cas du suaire de Saint-Josse, étoffe de soie fabriquée en Iran oriental au xe siècle, et qui fut donnée un siècle et demi plus tard par Étienne de Blois, roi d’Angleterre, à l’abbaye bénédictine de Saint-Josse (nord de la France). Tissée à l’origine pour un prince turc, comme l’indique l’inscription arabe en caractères coufiques (Bénédiction et bonheur au chef Abu Mansur Bukhtegin, que Dieu prolonge sa durée), cette pièce somptueuse fut sans doute acquise à Édesse ou à Constantinople dans le contexte de la première croisade (1095-1099). Pendant huit siècles, jusqu’en 1920, éléphants et chameaux de parade enveloppèrent le bien le plus précieux de l’abbaye : les reliques (crâne et os) du saint.

Suaire de Saint-Josse, musée du Louvre

Œuvre 2. Manteau de cérémonie de Roger II de Sicile

Maître de l’Italie du Sud et de la Sicile, le roi normand Roger II de Hauteville (1130-1154) fit réaliser pour son usage ce somptueux vêtement de cérémonie en forme de chape semi-circulaire, dans une étoffe de soie brodée de soie et de fils d’or et sertie de milliers de perles. Sa capitale, Palerme, avait été pendant deux siècles, jusqu’en 1071, le siège d’un pouvoir islamique. Les ateliers royaux de Roger II, toujours désignés par le mot arabe tirâz, ont conservé de ce passé prestigieux la maîtrise de techniques et de décors islamiques. Sur le manteau de Roger II, confectionné en l’année 528 de l’Hégire (le calendrier islamique, soit 1133-1134 de l’ère chrétienne) comme l’indique l’inscription brodée en arabe, un lion terrasse un dromadaire, motif répété en miroir de part et d’autre d’un palmier. Le choix de cette iconographie est aussi un choix politique, celui du modèle royal qu’offrent à Roger II les grands souverains de l’Islam. Les empereurs du Saint Empire romain germanique, héritiers du royaume de Sicile, porteront longtemps ce manteau lors de leur couronnement. Il est depuis conservé à Vienne.

manteau de couronnement (Palerme, 1133-1134). Vienne, Kunsthistorisches Museum

Œuvre 3 : Le lion passant, emblème du sultan Baybars

Le règne des Mamelouks, les esclaves soldats vainqueurs des croisés en 1250, a commencé en Égypte. Sous le sultanat de Baybars (1260-1277), les provinces syriennes sont progressivement intégrées à leur empire. Murailles, portes, monuments sont ornés d’inscriptions en arabe relatant les hauts faits du souverain, comme ici le pont de Jindas, à Lydda en Palestine (aujourd’hui Lod, Israël), reconstruit par ses soins. Le sultan Baybars fait en outre sculpter un « lion passant » (la tête présentée de face) ou léopard, sur les monuments qu’il fait édifier, comme d’ailleurs sur les monnaies d’or (dînâr) frappées en son nom. Le choix de cet emblème est commandé par son propre nom, lequel, comme souvent les noms turcs au Moyen ge, est d’origine totémique : bay bars en turc signifie en effet le « chef panthère ». Ce n’est pas la première fois qu’un animal est choisi comme emblème du pouvoir en Islam. Mais le lion passant de Baybars est reproduit sur différents supports à la manière d’un blason. Le futur sultan avait sans doute été favorablement impressionné par les blasons qui ornaient les armes des barons latins, en 1250, à la bataille de la Mansûra. Les blasons dont les officiers mamelouks orneront leurs armes, leurs vêtements et leurs monuments, deux siècles et demi durant, ont ainsi une lointaine origine occidentale.

Lion passant, emblème du sultan Baybars (1260-1277) sur le pont de Jindas, Lydda, Palestine

Œuvre 4. L’hôpital d’al-Mansûr Qalâwûn

Maître de l’Égypte et de la Syrie, le sultan mamelouk al-Mansûr Qalâwûn (1280-1290) paracheva, un siècle après Saladin, la reconquête des places fortes de Palestine encore tenues par les croisés : Saint-Jean d’Acre, la dernière, tomba en 1291, quelques mois après sa mort. Dans les années 1280, de nombreux captifs furent conduits au Caire, la capitale de son royaume, pour travailler sur les chantiers du sultan. À l’exemple de ses plus illustres prédécesseurs, Qalâwûn entreprit d’édifier au centre de la ville une fondation pieuse monumentale, tout à la fois hôpital (mâristân) pour le soin des pauvres et l’enseignement de la médecine, école (madrasa) pour l’enseignement du droit et mausolée (qubba) pour accueillir à sa mort sa dépouille. Ce magnifique exemple de l’architecture mamelouke associe marbres polychromes, colonnes romaines de remploi et bandeau d’inscription en arabe. On sait que des Latins ont travaillé comme maçons sur le chantier de l’Hôpital d’al-Mansûr, mais sans doute aussi comme architectes : en témoignent les influences du style gothique d’Île-de-France dans les ouvertures qui percent la façade, arcs brisés et baies géminées surmontées d’un oculus. Jusqu’au xviiie siècle, les cortèges officiels traversaient ainsi Le Caire sous les murs d’un monument à l’architecture à la fois latine et islamique.

Façade de l’Hôpital d’al-Mansûr Qalâwûn au Caire, 1284-1285, Cette présentation s’appuie sur un article du site d’Al-Azhar

Œuvre 5. Le baptistère de Saint-Louis

Ce chef-d’œuvre de l’art islamique du métal incrusté (fait exceptionnel, la signature de l’artiste, Muhammad Ibn al-Zayn, y apparaît à six reprises) provient du trésor des rois de France : il servait au baptême des héritiers du trône. La légende royale veut qu’il ait été rapporté d’Orient par Louis IX en 1254. Mais la forme et le style du décor plaident pour une date de fabrication plus tardive, dans la première moitié du xive siècle. Dans quatre médaillons, des cavaliers illustrent les différentes disciplines des arts équestres (en arabe, la furusiyya) ; quatre groupes d’émirs en procession présentent les attributs de leur fonction (ici, entre autre, le sâqî ou échanson, et sa coupe). Le décor du bassin est ainsi caractéristique de l’art de cour des Mamelouks d’Égypte et de Syrie. Des fleurs de lys ont été gravées après son achèvement, emblème choisi par le sultan mamelouk al-Nâsir Muhammad (1311-1341). Les rois de France, dont la fleur de lys était aussi l’emblème, n’ont ainsi eu aucune difficulté à s’approprier symboliquement cet objet exceptionnel. Mais on ignore encore par quels intermédiaires il a bien pu traverser la Méditerranée.

Bassin mamelouk en métal incrusté (Égypte ou Syrie, xive s.), dit Baptistère de Saint-Louis

Œuvre 6 : le palais des Doges

À Venise comme dans la plupart des cités d’Italie du Nord, l’avènement du régime communal (le gouvernement de la cité par ses propres notables, élus à tour de rôle aux magistratures urbaines) s’est traduit dans le paysage urbain par l’édification d’un palais communal et le dégagement sous ses murs d’une place publique. À Venise, la fonction de doge (du latin dux, le duc, dignité de l’Empire byzantin) était la plus haute des magistratures et son titulaire était élu parmi les membres du grand conseil qui gouvernait la ville. Le palais des Doges, bordé par la place Saint-Marc et par le grand canal, était ainsi le cœur politique de Venise.

En 1341, on décidait de le reconstruire, en reprenant la répartition traditionnelle de l’édifice sur trois niveaux. Mais le décor choisi est plus surprenant. Le crénelage du sommet de la façade, purement décoratif, rappelle celui de la plupart des monuments civils et religieux de l’Égypte et de la Syrie mameloukes. Les arcades du niveau inférieur ressemblent à celles édifiées au Caire une décennie plus tôt pour orner le Grand Iwân (la salle du trône) du sultan al-Nâsir Muhammad. Les losanges que dessine le décor de briques sur la façade s’inspirent de l’architecture de l’époque saljoukide, perpétuée en Iran et en Irak au xive siècle dans les monuments de la dynastie mongole des Ilkhans. Or, les marchands vénitiens fréquentaient les ports d’Égypte et les cités d’Irak, et bon nombre d’entre eux étaient établis à demeure dans les villes de Syrie. Le décor du nouveau palais des Doges devait ainsi célébrer, jusqu’à nos jours, la gloire que Venise tirait du commerce avec l’Orient.

Façade du palais des Doges, Venise, 1341

Œuvre 7. //Mehmed II humant une rose//

Si la représentation des êtres vivants est proscrite par la tradition musulmane, les images étaient malgré tout très présentes dans l’iconographie islamique profane, sur tous les supports de l’art de cour : bois sculptés, plafonds peints, enluminures des livres, objets de toutes sortes. Les sultans ne dédaignaient pas de se faire représenter eux-mêmes. Mais c’est en souverain idéal, de manière stylisée, reconnaissable seulement à ses attributs (vêtements, objets, posture) qu’ils apparaissaient alors. La mode du portrait réaliste, ressemblant à son modèle, n’est pas tout à fait absente de l’art islamique : on sait par des témoignages écrits que Tamerlan (1370-1405), le grand conquérant turco-mongol d’Asie centrale, s’était fait représenter sur les fresques de batailles qui ornaient les murs de son palais, à Samarqand. Mais c’est en Occident, à partir du xive siècle, que les peintres développent les techniques du portrait réaliste : Philippe le Bel (mort en 1314) est sans doute le premier roi de France dont on puisse connaître le vrai visage.

Les artistes, médaillistes et peintres, envoyés d’Italie à la cour du sultan ottoman Mehmed II (1451-1481), réalisèrent à sa demande des portraits ressemblants. Le plus célèbre est celui peint par Gentile Bellini, en 1480, un an avant la mort du sultan. La présence des artistes italiens à Istanbul suscita également une véritable émulation dans les ateliers du palais de Topkapï. Ce célèbre portrait de Mehmed II, humant une rose, tente avec succès d’acclimater dans les codes de la peinture persane (posture assise, jambes croisées et plis des vêtements) la technique italienne du portrait réaliste, réalisé de trois-quart face. Il est attribué au peintre Sinân Beg, fils d’un horloger, peut-être d’origine italienne, ou à son élève Shiblizâde Ahmed.

Mehmed II humant une rose, portrait attribué à Sinân Beg (Istanbul, vers 1480)

Œuvre 8.//Saint Marc prêchant à Alexandrie//

Venise, ville italienne sans aucun passé romain, est allée chercher en Orient les éléments de son antiquité rêvée. Éléments mythiques, comme les reliques de l’Apôtre Marc que deux marchands vénitiens auraient dérobées près d’Alexandrie et dont la translation à Venise marque dans l’imaginaire des Vénitiens la véritable fondation de leur cité, seconde Alexandrie. Éléments bien plus concrets, tirés de l’observation directe des pays de l’Orient devenu islamique par les marchands vénitiens établis dans les ports d’Égypte et de Syrie. La peinture vénitienne du Quattrocento (le xve siècle) est envahie d’objets d’art islamique ou de scènes censées se passer en Orient.

Le peintre Gentile Bellini fut choisi par la Scuola di San Marco (la Confrérie de Saint Marc) pour réaliser un cycle de peintures illustrant les principaux épisodes de la vie de l’Apôtre, tels que les avait fixés au xiiie siècle la Légende dorée de Jacques de Voragine. Bellini avait rapporté de son séjour à Istanbul, en 1479-1481, de nombreux dessins d’étude de costumes et d’objets d’art, mais ne s’était jamais rendu à Alexandrie. L’architecture de l’église qui occupe l’arrière-plan de la scène s’inspire à la fois de la basilique Saint-Marc de Venise et de l’église des Saints-Apôtres de Constantinople. L’Orient antique s’est invité sur le tableau, avec le phare d’Alexandrie et l’obélisque de Constantinople. L’Orient mythologique, également, avec ses animaux exotiques. Mais c’est l’Orient islamique, contemporain du peintre et de son public, qui occupe l’essentiel du tableau : minarets, toits-terrasses des maisons, et surtout costumes des femmes et des hommes, mamelouks et ottomans.

Gentile Bellini, Saint Marc prêchant à Alexandrie, 1504-1507.

Œuvre 9. Fragment de la carte de Pirî Reis

Les conquêtes ottomanes en Méditerranée orientale ont soumis à la Sublime Porte (Istanbul), au cours du xve siècle, des populations de marins avisés, qui mirent à son service leurs compétences en matière de construction navale et de navigation. Pour la première fois depuis des siècles, un pouvoir islamique pouvait rivaliser sur mer avec les flottes de la Chrétienté. Le Livre de la Navigation (Kitâb-i bahriye), compilé entre 1511 et 1521 par un capitaine de vaisseau ottoman, Pirî Reis, illustrait à merveille (avec 390 cartes de ports, d’îles, de caps) la remarquable expérience de la marine ottomane.

Entre-temps, cependant, les explorations des marins ibériques en Atlantique et la découverte fortuite en 1492 des premières îles voisines du continent américain, redonnaient l’avantage sur mer à l’adversaire chrétien. Les hasards de la piraterie en Méditerranée livrèrent pourtant aux Ottomans, outre un esclave qui avait participé aux expéditions de Christophe Colomb, une carte où figurait le relevé des terres nouvellement découvertes. Conscient de l’importance de ces informations, Pirî Reis les employa pour composer une carte du monde, dessinée une première fois en 1513, mais présentée au sultan en 1528 seulement. Seul un fragment de cette carte a été conservé, retrouvé par hasard lors de travaux de rénovation du palais de Topkapï en 1929. Par bonheur, il s’agit de sa portion la plus occidentale, figurant de part et d’autre de l’Atlantique, le tracé des côtes de l’Afrique et celui des côtes alors reconnues de l’Amérique, découvertes, dit la carte, « par un génois infidèle, du nom de Kolombo. » Le savoir, aussi stratégique soit-il, n’a pas de religion : il appartient à tous ceux qui réussissent à s’en saisir.

Fragment de la carte du monde de Pirî Reis (Istanbul, 1528)

Œuvre 10 : //Shâh Jahân siégeant sur le trône du Paon//

Le règne de Shâh Jahân (1627-1658) marque l’apogée de l’empire des Grands Moghols, dynastie de souverains turco-mongols de culture persane, qui régna sur la plus grande partie de l’Inde à partir du xvie siècle. Shâh Jahân signifie en persan : « roi du Monde ». Le luxe inouï de sa cour se déploie dans la tradition de l’architecture islamique, enrichie d’apports indiens dans le traitement du décor, et dont le chef-d’œuvre est le mausolée édifié par Shâh Jahân pour sa défunte épouse : le fameux Tâj Mahâl.

Les influences européennes ne sont pas absentes, cependant, de l’art des Grands Moghols, de par la présence dans les ports de l’Inde de marchands portugais. La peinture moghole ajoute ainsi à la tradition persane un souci nouveau de la perspective, un goût pour le naturalisme dans la représentation réaliste des plantes et des animaux, un intérêt pour la ressemblance des sujets représentés. C’est le cas dans cette somptueuse peinture de la cour moghole, où Shâh Jahân siège sur le trône du Paon, entouré de ses fils et de ses courtisans. Les visages cherchent l’effet réaliste et les corps présentent un arrondi inconnu de la peinture persane. Mais l’élément le plus surprenant est l’auréole qui nimbe le visage de Shâh Jahân, pour mieux exalter sa personne. C’est un emprunt direct à l’iconographie chrétienne, introduite à la cour moghole par des missionnaires portugais qui cherchèrent en vain à convertir l’empereur. Acclimaté dans l’art moghol, ce symbole de la sainteté chrétienne est ainsi devenu un signe de la royauté universelle du sultan de l’Inde.

Shâh Jahân siégeant sur le trône du Paon, attribué à Abid fils d’Aqa Raza, Inde du Nord, 1639-40.
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