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articles:zakharia

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 En regardant la littérature comme une structure dynamique et non comme un agrégat de corpus inertes et clos, on observe rapidement que les œuvres résultent d’échanges multilittéraires et que leurs auteurs sont imprégnés par un nombre considérable de données (issues de leur propre culture présente ou passée, d’autres cultures et de diverses œuvres) dans lesquelles ils puisent volontairement ou fortuitement une partie des éléments qui entrent dans la composition de leurs ouvrages. Même si l’on isole, ponctuellement,​ pour les besoins de la recherche, une ligne reliant deux ouvrages, celle-ci est générée par de multiples variables et s’inscrit dans un enchevêtrement de critères sans lesquels elle perd sa signification et sa justification,​ comme on peut l’observer dans l’exemple qui suit. En regardant la littérature comme une structure dynamique et non comme un agrégat de corpus inertes et clos, on observe rapidement que les œuvres résultent d’échanges multilittéraires et que leurs auteurs sont imprégnés par un nombre considérable de données (issues de leur propre culture présente ou passée, d’autres cultures et de diverses œuvres) dans lesquelles ils puisent volontairement ou fortuitement une partie des éléments qui entrent dans la composition de leurs ouvrages. Même si l’on isole, ponctuellement,​ pour les besoins de la recherche, une ligne reliant deux ouvrages, celle-ci est générée par de multiples variables et s’inscrit dans un enchevêtrement de critères sans lesquels elle perd sa signification et sa justification,​ comme on peut l’observer dans l’exemple qui suit.
  
-Jean de la Fontaine (1621-1695) et ses célèbres //Fables// illustrent remarquablement la dynamique d’un tel réseau et montrent qu’il n’est en rien incompatible avec l’innovation et la création littéraires. Les //Fables //de La Fontaine ont des liens avec //Kalîla wa-Dimna,// l’une des œuvres fondatrices de la prose littéraire abbasside(( ​ Fondée par Abou al-‘Abbâs al-Saffâh, la dynastie abbasside a régné sur la plus grande partie du monde arabo-musulman de 750 à 1258. Elle avait pour capitale Bagdad, dont le rôle et le rayonnement culturel furent essentiels entre les VIIIe et Xe siècles. )), à laquelle nous reviendrons. De ces liens, l’auteur témoigne lui-même dans l’//​Avertissement //du second recueil des fables : « Je dirai par reconnaissance que j’en dois la plus grande partie à Pilpay sage indien ». L’intérêt de La Fontaine pour les //Fables //​d’Ésope est connu par ailleurs. On dit habituellement que ces dernières ont « influencé » son premier recueil de //​Fable////​s //et que// Kalîla wa-Dimna// a « influencé » le suivant. Cette double linéarité appauvrit l’œuvre de La Fontaine. Ce dernier connaissait bien d’autres fabulistes (les œuvres de tous ceux-ci sont, au demeurant, enchevêtrées),​ lisait les récits que rédigeaient de grand voyageurs revenant d’Orient, comme Jean-Baptiste Tavernier (1605-1689)(( ​ Voyageur français, pionnier du commerce avec l'​Inde,​ il a mis par écrit, sans doute à la demande de Louis XIV, le compte rendu de ses voyages, successivement dans //Nouvelle relation de l'​intérieur du zérail du Grand Seigneur// (Paris, 1675), //Six voyages de J. B. Tavernier// (Paris, 1676) et //Recueil de plusieurs relations// (Paris, 1679). )), ou les écoutait de leur bouche, comme avec son ami François Bernier (1620-1688)(( ​ Disciple et ami du philosophe Gassendi, il voyage de 1647 à 1650 à travers l’Europe, puis, à partir de 1666, en Orient. Il visita notamment la [[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Palestine|Palestine]], l’[[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Égypte|Égypte]], où il fut malade de la [[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Peste|peste]], l’[[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Inde|Inde]], l’[[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Empire_moghol|Empire mongol]], la [[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Perse|Perse]] ​et la [[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Turquie|Turquie]]. Ses //​Mémoires//,​ composées à la demande de Louis XIV, en parlent. Ami de La Fontaine et de Racine. ​ )).// //De plus, ancien séminariste,​ La Fontaine connaissait bien le visage de l’Orient antique reflété dans la //Bible//, évoquait l’Égypte ancienne, l’Andalousie ou le Maroc, empruntait certains thèmes à des poèmes ou à des récits folkloriques traduits du persan.... Ses « imitations » sont autant de nouvelles créations, des inventions dans lesquelles il défend ses idées et distille ses critiques. Ses //Fables //sont donc la résultante vivante et originale d’une dialectique féconde entre diverses sources, mises au service de sa créativité. ​+Jean de la Fontaine (1621-1695) et ses célèbres //Fables// illustrent remarquablement la dynamique d’un tel réseau et montrent qu’il n’est en rien incompatible avec l’innovation et la création littéraires. Les //Fables //de La Fontaine ont des liens avec //Kalîla wa-Dimna,// l’une des œuvres fondatrices de la prose littéraire abbasside(( ​ Fondée par Abou al-‘Abbâs al-Saffâh, la dynastie abbasside a régné sur la plus grande partie du monde arabo-musulman de 750 à 1258. Elle avait pour capitale Bagdad, dont le rôle et le rayonnement culturel furent essentiels entre les VIIIe et Xe siècles. )), à laquelle nous reviendrons. De ces liens, l’auteur témoigne lui-même dans l’//​Avertissement //du second recueil des fables : « Je dirai par reconnaissance que j’en dois la plus grande partie à Pilpay sage indien ». L’intérêt de La Fontaine pour les //Fables //​d’Ésope est connu par ailleurs. On dit habituellement que ces dernières ont « influencé » son premier recueil de //​Fable////​s //et que// Kalîla wa-Dimna// a « influencé » le suivant. Cette double linéarité appauvrit l’œuvre de La Fontaine. Ce dernier connaissait bien d’autres fabulistes (les œuvres de tous ceux-ci sont, au demeurant, enchevêtrées),​ lisait les récits que rédigeaient de grand voyageurs revenant d’Orient, comme Jean-Baptiste Tavernier (1605-1689)(( ​ Voyageur français, pionnier du commerce avec l'​Inde,​ il a mis par écrit, sans doute à la demande de Louis XIV, le compte rendu de ses voyages, successivement dans //Nouvelle relation de l'​intérieur du zérail du Grand Seigneur// (Paris, 1675), //Six voyages de J. B. Tavernier// (Paris, 1676) et //Recueil de plusieurs relations// (Paris, 1679). )), ou les écoutait de leur bouche, comme avec son ami François Bernier (1620-1688)(( ​ Disciple et ami du philosophe Gassendi, il voyage de 1647 à 1650 à travers l’Europe, puis, à partir de 1666, en Orient. Il visita notamment la Palestine, l’Égypte,​ où il fut malade de la peste, l’Inde, l’Empire mongol, la Perse et la Turquie]]. Ses //​Mémoires//,​ composées à la demande de Louis XIV, en parlent. Ami de La Fontaine et de Racine. ​ )).// //De plus, ancien séminariste,​ La Fontaine connaissait bien le visage de l’Orient antique reflété dans la //Bible//, évoquait l’Égypte ancienne, l’Andalousie ou le Maroc, empruntait certains thèmes à des poèmes ou à des récits folkloriques traduits du persan… Ses « imitations » sont autant de nouvelles créations, des inventions dans lesquelles il défend ses idées et distille ses critiques. Ses //Fables //sont donc la résultante vivante et originale d’une dialectique féconde entre diverses sources, mises au service de sa créativité. ​
  
 Bien évidemment,​ il n’est pas toujours facile, ni même possible, de mettre en lumière l’ensemble des critères qui tissent de tels réseaux. Le fait est que nous sommes souvent contraints de travailler à partir de données matérielles concrètes et, dans le domaine littéraire,​ pour les époques anciennes, les données matérielles concrètes, ce sont les textes écrits. Cependant, ces textes sont le produit final et la réfraction de processus complexes et partiellement inaccessibles. ​ Bien évidemment,​ il n’est pas toujours facile, ni même possible, de mettre en lumière l’ensemble des critères qui tissent de tels réseaux. Le fait est que nous sommes souvent contraints de travailler à partir de données matérielles concrètes et, dans le domaine littéraire,​ pour les époques anciennes, les données matérielles concrètes, ce sont les textes écrits. Cependant, ces textes sont le produit final et la réfraction de processus complexes et partiellement inaccessibles. ​
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 Suivre les méandres de la circulation des œuvres littéraires par le biais des traces qu’elles impriment à d’autres œuvres littéraires implique donc de restituer, autant que faire se peut, le contexte culturel dans lequel elles ont été élaborées ;​ mais aussi, de suivre dans les textes en tant que tels, toutes les manifestations du « matériau littéraire ». Là encore, la tâche n’est pas simple : Comment définir le matériau littéraire ?​ Parlons-nous de thèmes, de motifs, d’idées, de topiques, de personnages,​ de genres, de structures ou de tout cela à la fois ? Quand estimera-t-on qu’il y a eu interférences ?​ A partir de quelle « quantité » d’éléments communs cherchera-t-on entre deux œuvres des liens de proximité ou de filiation ? ​ Suivre les méandres de la circulation des œuvres littéraires par le biais des traces qu’elles impriment à d’autres œuvres littéraires implique donc de restituer, autant que faire se peut, le contexte culturel dans lequel elles ont été élaborées ;​ mais aussi, de suivre dans les textes en tant que tels, toutes les manifestations du « matériau littéraire ». Là encore, la tâche n’est pas simple : Comment définir le matériau littéraire ?​ Parlons-nous de thèmes, de motifs, d’idées, de topiques, de personnages,​ de genres, de structures ou de tout cela à la fois ? Quand estimera-t-on qu’il y a eu interférences ?​ A partir de quelle « quantité » d’éléments communs cherchera-t-on entre deux œuvres des liens de proximité ou de filiation ? ​
  
-Ce ne sont pas de vaines questions théoriques. Il s’agit de problématiques,​ d’autant plus délicates à examiner que la coïncidence qui surgit parfois entre deux œuvres n’est pas toujours, ni forcément, le résultat de leur corrélation,​ encore moins – on l’aura compris - d’une action univoque exercée par la plus ancienne sur la plus récente. Plus d’une fois, cette coïncidence vient rappeler que les interrogations ontologiques auxquelles nous sommes confrontés,​ dans notre humanité, produisent souvent les mêmes questions et, dans bien des cas, les mêmes réponses. La difficulté de déterminer en quoi consiste le matériau littéraire et à partir de quel moment il est question d’interférence entre deux ouvrages trouve une illustration parlante avec la querelle, à laquelle nous reviendrons,​ opposant les chercheurs quant aux liens qu’entretiendraient //Le Livre du pardon// composé par Abou al-‘Alâ’ al-Maʿarrî (m. 1058)(( ​ Pour les auteurs dont la date de naissance est incertaine ou inconnue, seule la date de mort (abréviation m.) sera donnée. Ma‘arrî est un poète et penseur arabe, connu pour ses idées subversives et accusé d’hérésie. Figure originale, il était végétalien,​ vivait reclus et se serait, selon certaines sources, converti au brahmanisme. Dans l’//​Epître du pardon//, le narrateur visite l’au-delà et converse notamment avec nombre de célèbres poètes disparus. )) et la //Divine comédie// de Dante(( ​ Poète, homme politique et auteur ​[[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Florence|florentin]], Dante est considéré comme le premier grand poète de [[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Italien|langue italienne]] )) (1265-1321).+Ce ne sont pas de vaines questions théoriques. Il s’agit de problématiques,​ d’autant plus délicates à examiner que la coïncidence qui surgit parfois entre deux œuvres n’est pas toujours, ni forcément, le résultat de leur corrélation,​ encore moins – on l’aura compris - d’une action univoque exercée par la plus ancienne sur la plus récente. Plus d’une fois, cette coïncidence vient rappeler que les interrogations ontologiques auxquelles nous sommes confrontés,​ dans notre humanité, produisent souvent les mêmes questions et, dans bien des cas, les mêmes réponses. La difficulté de déterminer en quoi consiste le matériau littéraire et à partir de quel moment il est question d’interférence entre deux ouvrages trouve une illustration parlante avec la querelle, à laquelle nous reviendrons,​ opposant les chercheurs quant aux liens qu’entretiendraient //Le Livre du pardon// composé par Abou al-‘Alâ’ al-Maʿarrî (m. 1058)(( ​ Pour les auteurs dont la date de naissance est incertaine ou inconnue, seule la date de mort (abréviation m.) sera donnée. Ma‘arrî est un poète et penseur arabe, connu pour ses idées subversives et accusé d’hérésie. Figure originale, il était végétalien,​ vivait reclus et se serait, selon certaines sources, converti au brahmanisme. Dans l’//​Epître du pardon//, le narrateur visite l’au-delà et converse notamment avec nombre de célèbres poètes disparus. )) et la //Divine comédie// de Dante(( ​ Poète, homme politique et auteur florentin, Dante est considéré comme le premier grand poète de langue italienne)) (1265-1321).
  
-Retracer le parcours de certaines œuvres et voir quel impact elles ont pu avoir sur une culture qui ne les a pas produites, ou sur un auteur particulier,​ c’est aussi s’intéresser aux espaces de contact et procédures de transmission. Certains espaces, comme al-Andalus(( ​ Al-Andalus désigne l'​ensemble des terres de la [[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Péninsule_Ibérique|péninsuleIbérique]] ​et de la [[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Septimanie|Septimanie]] ​(à peu près le Languedoc-Roussillon actuel) qui furent à un moment donné sous domination ​[[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Islam|musulmane]] entre 711 et 1492.[[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Al-Andalus#​cite_note-0|.]] ​)), sont, de manière parfois exagérément simpliste, désignés comme des espaces privilégiés de contacts interculturels et répertoriés comme tels. Cette focalisation,​ quand elle ne prend pas en compte la dynamique parfois contradictoire des cultures, conduit à biaiser le rôle de la zone de contact étudiée, à occulter ou à minimiser la fonction et le rôle d’autres zones de contact. Or, les œuvres circulent par plusieurs chemins et les traces qu’elles laissent sur leur parcours ne sont pas toujours celles, rassurantes,​ du texte tangible et clairement délimité par sa matérialité. Une œuvre comme //Kalîla wa-Dimna,// par exemple, pénètre en Europe par plusieurs canaux, comme on le verra.+Retracer le parcours de certaines œuvres et voir quel impact elles ont pu avoir sur une culture qui ne les a pas produites, ou sur un auteur particulier,​ c’est aussi s’intéresser aux espaces de contact et procédures de transmission. Certains espaces, comme al-Andalus(( ​ Al-Andalus désigne l'​ensemble des terres de la péninsule ibérique ​et de la Septimanie (à peu près le Languedoc-Roussillon actuel) qui furent à un moment donné sous domination musulmane entre 711 et 1492.)), sont, de manière parfois exagérément simpliste, désignés comme des espaces privilégiés de contacts interculturels et répertoriés comme tels. Cette focalisation,​ quand elle ne prend pas en compte la dynamique parfois contradictoire des cultures, conduit à biaiser le rôle de la zone de contact étudiée, à occulter ou à minimiser la fonction et le rôle d’autres zones de contact. Or, les œuvres circulent par plusieurs chemins et les traces qu’elles laissent sur leur parcours ne sont pas toujours celles, rassurantes,​ du texte tangible et clairement délimité par sa matérialité. Une œuvre comme //Kalîla wa-Dimna,// par exemple, pénètre en Europe par plusieurs canaux, comme on le verra.
  
 Quant aux procédures de transmission,​ on les restreint souvent à l’activité de traduction ou à la découverte des œuvres dans leur langue d’origine. Pourtant, la transmission n’est pas toujours de première main et passe parfois par des œuvres tierces, qu’elle soit perçue comme telle ou plus souterraine. Elle passe aussi par des canaux d’oralité,​ à jamais perdus pour le passé et accessibles seulement en partie pour le présent. Là encore, pour l’époque la plus ancienne, al-Andalus joue un rôle déterminant. Pourtant, au vu de ce que nous en savons, les célèbres traductions réalisées par les traducteurs de Tolède ou d’autres centres de traduction des XII° et XIIIe siècles, étaient plutôt sélectives. Rares sont les grandes œuvres littéraires arabes qui ont été traduites en Espagne. Ces textes, certainement connus de l’élite lettrée, qui y accédait directement par la langue arabe, n’ont pas mobilisé en priorité les traducteurs. Ces derniers s’intéressaient surtout aux écrits philosophiques et scientifiques de l’héritage gréco-arabe (en médecine, astronomie, astrologie ou mathématiques) et à certains écrits théologiques. Si on se contente de chercher dans les traductions les processus de transmission des textes et qu’on se limite à une approche linéaire et univoque entre deux ouvrages donnés, on aboutit rapidement à des erreurs d’appréciation (dont certaines nourrissent parfois des discours de fermeture culturelle). Il paraît donc plus fécond et plus pertinent de parler, au pluriel, des espaces de contact et des transmissions,​ plutôt que d’un espace de contact et de la transmission (au singulier). ​ Quant aux procédures de transmission,​ on les restreint souvent à l’activité de traduction ou à la découverte des œuvres dans leur langue d’origine. Pourtant, la transmission n’est pas toujours de première main et passe parfois par des œuvres tierces, qu’elle soit perçue comme telle ou plus souterraine. Elle passe aussi par des canaux d’oralité,​ à jamais perdus pour le passé et accessibles seulement en partie pour le présent. Là encore, pour l’époque la plus ancienne, al-Andalus joue un rôle déterminant. Pourtant, au vu de ce que nous en savons, les célèbres traductions réalisées par les traducteurs de Tolède ou d’autres centres de traduction des XII° et XIIIe siècles, étaient plutôt sélectives. Rares sont les grandes œuvres littéraires arabes qui ont été traduites en Espagne. Ces textes, certainement connus de l’élite lettrée, qui y accédait directement par la langue arabe, n’ont pas mobilisé en priorité les traducteurs. Ces derniers s’intéressaient surtout aux écrits philosophiques et scientifiques de l’héritage gréco-arabe (en médecine, astronomie, astrologie ou mathématiques) et à certains écrits théologiques. Si on se contente de chercher dans les traductions les processus de transmission des textes et qu’on se limite à une approche linéaire et univoque entre deux ouvrages donnés, on aboutit rapidement à des erreurs d’appréciation (dont certaines nourrissent parfois des discours de fermeture culturelle). Il paraît donc plus fécond et plus pertinent de parler, au pluriel, des espaces de contact et des transmissions,​ plutôt que d’un espace de contact et de la transmission (au singulier). ​
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 Fable de la tortue et des deux canards, commune à Kalîla wa Dimna et aux //Fables de La Fontaine// ​ Fable de la tortue et des deux canards, commune à Kalîla wa Dimna et aux //Fables de La Fontaine// ​
  
-Un autre auteur qui tira profit de //Kalîla wa-Dimna// est le noble castillan Don Juan Manuel (1282-1348)(( ​ Don Juan Manuel est un des plus importants auteurs ​[[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Espagne|espagnols]] du [[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Moyen_Âge|Moyen Âge]]. Membre de la haute noblesse ​[[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Castille|castillane]], il appartenait à la famille royale et était le petit-fils de Ferdinand III et le neveu d’[[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Alphonse_X_de_Castille|Alphonse X]]. Auteur de nombreux ouvrages, don Juan Manuel fut aussi un aristocrate puissant, jouant un rôle politique actif. )) dans //Le Livre du Comte Lucanor. //La question n’est pas sans susciter des controverses entre les chercheurs. Certains limitent l’incidence sur //Le Comte Lucanor// de //Kalîla wa-Dimna//, ou d’autres sources en arabe, aux seuls effets d’une atmosphère culturelle diffuse et imprécise. Sans nier explicitement l’apport de la culture arabo-musulmane à la littérature castillane naissante, ils suggèrent fortement son inexistence ou presque. D’autres affirment, au contraire, que Don Juan Manuel connaissait plusieurs sources en arabe, dont il aurait pris connaissance dans le texte, car tout les porte à croire qu’il connaissait la langue arabe. Ce dont témoigne certainement //Le Livre du Comte Lucanor//, c’est que Don Juan Manuel avait au moins connaissance de //Kalîla wa-Dimna//. Ainsi, les « exemples XIX » (Ce qui advint aux corbeaux avec les hiboux) et « exemple XII » (Ce qui advint au lion et au taureau ») trouvent leurs antécédents dans les fables rapportées par Ibn al-Muqaffa.+Un autre auteur qui tira profit de //Kalîla wa-Dimna// est le noble castillan Don Juan Manuel (1282-1348)(( ​ Don Juan Manuel est un des plus importants auteurs espagnols du Moyen Âge. Membre de la haute noblesse castillane, il appartenait à la famille royale et était le petit-fils de Ferdinand III et le neveu d’Alphonse X. Auteur de nombreux ouvrages, don Juan Manuel fut aussi un aristocrate puissant, jouant un rôle politique actif. )) dans //Le Livre du Comte Lucanor. //La question n’est pas sans susciter des controverses entre les chercheurs. Certains limitent l’incidence sur //Le Comte Lucanor// de //Kalîla wa-Dimna//, ou d’autres sources en arabe, aux seuls effets d’une atmosphère culturelle diffuse et imprécise. Sans nier explicitement l’apport de la culture arabo-musulmane à la littérature castillane naissante, ils suggèrent fortement son inexistence ou presque. D’autres affirment, au contraire, que Don Juan Manuel connaissait plusieurs sources en arabe, dont il aurait pris connaissance dans le texte, car tout les porte à croire qu’il connaissait la langue arabe. Ce dont témoigne certainement //Le Livre du Comte Lucanor//, c’est que Don Juan Manuel avait au moins connaissance de //Kalîla wa-Dimna//. Ainsi, les « exemples XIX » (Ce qui advint aux corbeaux avec les hiboux) et « exemple XII » (Ce qui advint au lion et au taureau ») trouvent leurs antécédents dans les fables rapportées par Ibn al-Muqaffa.
  
 ===La circulation des sources littéraires classiques en langue arabe : une richesse controversée=== ===La circulation des sources littéraires classiques en langue arabe : une richesse controversée===
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 Peut-être faut-il admettre également que certaines questions sur la métaphysique suscitent dans l’imaginaire des humains, dans leur diversité, des réponses semblables (sans être identiques) par-delà les langues et les cultures. ​ Peut-être faut-il admettre également que certaines questions sur la métaphysique suscitent dans l’imaginaire des humains, dans leur diversité, des réponses semblables (sans être identiques) par-delà les langues et les cultures. ​
  
-La question des sources arabes de Dante n’a pas seulement opposé partisans et adversaires des thèses d’Asin Palacios. La représentation de l’Islam et des musulmans dans la //Divine comédie// a été interprétée comme une volonté délibérée de la part de Dante de dénigrer l’Islam. Les positions d’Edward Saïd(( ​ Intellectuel palestino-américain,​ mort en 2003, professeur à l'​Université de Columbia, il se fit surtout connaître à partir de 1978 par son célèbre ouvrage //​L'​Orientalisme//​. Traduit en plus de 36 langues, dont le français, l’ouvrage est considéré comme un des textes fondateurs des [[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Études_postcoloniales|études ​postcoloniale]]s. Posant de nombreuses questions sur la relation des orientalistes à leur objet d’étude, Edward Saïd a parfois des positions excessives ou anachroniques. )), voyant dans le maître florentin un orientaliste avant l’heure, méprisant le monde musulman et ses figures fondatrices,​ sont par trop excessives et, surtout, anachroniques. S’il en fait mention ici, c’est parce qu’elles témoignent à leur tour de la complexité de la tâche et de la difficulté à extraire les interrogations sur la littérature d’un environnement idéologique qui, parfois, les biaise totalement. Le « choc des cultures » n’est ni univoque ni unilatéral.+La question des sources arabes de Dante n’a pas seulement opposé partisans et adversaires des thèses d’Asin Palacios. La représentation de l’Islam et des musulmans dans la //Divine comédie// a été interprétée comme une volonté délibérée de la part de Dante de dénigrer l’Islam. Les positions d’Edward Saïd(( ​ Intellectuel palestino-américain,​ mort en 2003, professeur à l'​Université de Columbia, il se fit surtout connaître à partir de 1978 par son célèbre ouvrage //​L'​Orientalisme//​. Traduit en plus de 36 langues, dont le français, l’ouvrage est considéré comme un des textes fondateurs des études ​postcoloniales. Posant de nombreuses questions sur la relation des orientalistes à leur objet d’étude, Edward Saïd a parfois des positions excessives ou anachroniques. )), voyant dans le maître florentin un orientaliste avant l’heure, méprisant le monde musulman et ses figures fondatrices,​ sont par trop excessives et, surtout, anachroniques. S’il en fait mention ici, c’est parce qu’elles témoignent à leur tour de la complexité de la tâche et de la difficulté à extraire les interrogations sur la littérature d’un environnement idéologique qui, parfois, les biaise totalement. Le « choc des cultures » n’est ni univoque ni unilatéral.
  
 Au vu de tout cela, il paraît possible de dire qu’une histoire dépassionnée de la circulation entre l’Islam et la chrétienté,​ des récits savants ou populaires traitant de l’au-delà et des fins dernières, demeure encore à écrire. Au vu de tout cela, il paraît possible de dire qu’une histoire dépassionnée de la circulation entre l’Islam et la chrétienté,​ des récits savants ou populaires traitant de l’au-delà et des fins dernières, demeure encore à écrire.
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 >>>​Après avoir décrit au long toutes les coutumes et habitudes des Turcs, il est bon d'en faire ici un petit abrégé, et de représenter en peu de lignes leur naturel et leurs mœurs. Beaucoup croient en chrétienté que les Turcs sont de grands diables, des barbares, et des gens sans foi, mais ceux qui les ont connus et conversés en ont un sentiment bien différent ; car il est certain que les Turcs sont bonnes gens, et qui suivent fort bien ce commandement qui nous est fait par la Nature de ne rien faire à autrui que ce que nous voulons qui nous soit fait. […] Quant à leurs vices, ils sont fort superbes(( ​ Ici,​ « superbes » est à comprendre comme « qui manifeste de l’orgueil ». )), s'​estimant plus qu'​aucune autre nation ; ils se croient les plus vaillants de la terre, et il semble que le monde ne soit fait que pour eux : aussi méprisent-ils en gros et en général toutes les autres nations, et principalement celles qui ne suivent point leur loi, comme les chrétiens et les Juifs. >>>​Après avoir décrit au long toutes les coutumes et habitudes des Turcs, il est bon d'en faire ici un petit abrégé, et de représenter en peu de lignes leur naturel et leurs mœurs. Beaucoup croient en chrétienté que les Turcs sont de grands diables, des barbares, et des gens sans foi, mais ceux qui les ont connus et conversés en ont un sentiment bien différent ; car il est certain que les Turcs sont bonnes gens, et qui suivent fort bien ce commandement qui nous est fait par la Nature de ne rien faire à autrui que ce que nous voulons qui nous soit fait. […] Quant à leurs vices, ils sont fort superbes(( ​ Ici,​ « superbes » est à comprendre comme « qui manifeste de l’orgueil ». )), s'​estimant plus qu'​aucune autre nation ; ils se croient les plus vaillants de la terre, et il semble que le monde ne soit fait que pour eux : aussi méprisent-ils en gros et en général toutes les autres nations, et principalement celles qui ne suivent point leur loi, comme les chrétiens et les Juifs.
  
-Quant à Ibn Jubayr, dont la proximité avec les Almohades(( ​ Les Almohades sont une dynastie musulmane d'​origine berbère qui domina l'​Afrique du Nord et l'​Espagne de [[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​1147|1147]] ​à [[http://​fr.wikipedia.org/​wiki/​1269|1269]]. Son fondateur Ibn Tûmart se présentait comme le seul porteur de la véritable interprétation de l’islam et de ses principes. Dans ses principes, la vision almohade de l’islam est assez austère et rigoriste. )) le conduit à exprimer une rigueur religieuse qui se manifeste notamment dans l’ exclamation « Que Dieu la restitue aux musulmans ! » quand il visite une ville franque ou chrétienne,​ il n’en témoigne pas moins de son heureuse surprise devant la complexité des liens sociaux et culturels. Son témoignage sur le Liban résonne à travers les siècles avec la même véracité, rappelant l’alliage étonnant et détonnant de la dynamique incessante, dans ce pays, de l’ouverture et du rejet de l’altérité :​+Quant à Ibn Jubayr, dont la proximité avec les Almohades(( ​ Les Almohades sont une dynastie musulmane d'​origine berbère qui domina l'​Afrique du Nord et l'​Espagne de 1147 à 1269. Son fondateur Ibn Tûmart se présentait comme le seul porteur de la véritable interprétation de l’islam et de ses principes. Dans ses principes, la vision almohade de l’islam est assez austère et rigoriste. )) le conduit à exprimer une rigueur religieuse qui se manifeste notamment dans l’ exclamation « Que Dieu la restitue aux musulmans ! » quand il visite une ville franque ou chrétienne,​ il n’en témoigne pas moins de son heureuse surprise devant la complexité des liens sociaux et culturels. Son témoignage sur le Liban résonne à travers les siècles avec la même véracité, rappelant l’alliage étonnant et détonnant de la dynamique incessante, dans ce pays, de l’ouverture et du rejet de l’altérité :​
  
 >>>​Les chrétiens […] du Mont-Liban, curieusement,​ lorsqu’ils voient un musulman se livrer au culte de Dieu dans ces lieux, lui apportent de la nourriture et le traitent bien […] Si les chrétiens se comportent de la sorte envers ceux qui n’appartiennent pas à leur communauté,​ comment les musulmans ne le feraient-ils pas entre eux ? On raconte qu’étrangement,​ lorsque les deux communautés musulmane et chrétienne ont des dissensions et qu’elles s’opposent et parfois s’affrontent,​ musulmans et chrétiens, se déplaçant en convois, se mêlent indifféremment aux opposants sans être inquiétés(( ​ Traduction de Paule Charles-Dominique,​ //Les Voyageurs arabes, //La Pléiade pour les deux extraits d’Ibn Jubayr. )) >>>​Les chrétiens […] du Mont-Liban, curieusement,​ lorsqu’ils voient un musulman se livrer au culte de Dieu dans ces lieux, lui apportent de la nourriture et le traitent bien […] Si les chrétiens se comportent de la sorte envers ceux qui n’appartiennent pas à leur communauté,​ comment les musulmans ne le feraient-ils pas entre eux ? On raconte qu’étrangement,​ lorsque les deux communautés musulmane et chrétienne ont des dissensions et qu’elles s’opposent et parfois s’affrontent,​ musulmans et chrétiens, se déplaçant en convois, se mêlent indifféremment aux opposants sans être inquiétés(( ​ Traduction de Paule Charles-Dominique,​ //Les Voyageurs arabes, //La Pléiade pour les deux extraits d’Ibn Jubayr. ))
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