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Les lieux de brassage des cultures, des langues et des savoirs sont des villes de passage : des ports, des oasis, des carrefours sur les routes des caravanes marchandes. Ce sont aussi les palais princiers, les résidences des califes, où sont invités et séjournent des savants : écrivains, professeurs, traducteurs. Ce sont encore des bibliothèques, des centres d’études des manuscrits, des «académies», parfois situées dans des villes qui ont aujourd’hui quasiment sinon totalement disparu.

Plus que le marché ou la mosquée, c’est le palais qui occupe le cœur de la vie urbaine dans le monde islamique. Bien des villes nouvellement fondées au Moyen Âge ont un palais pour origine. Le palais lui-même a toutes les apparences d’une ville. Constitué de multiples bâtiments, reliés entre eux par des cours et des jardins, et protégé par une enceinte, il compte, avec les troupes qui y sont casernées, plusieurs centaines d’habitants. Outre ses officiers, le souverain aime à s’entourer d’hommes de religion, de science et de poètes, dont le savoir et le talent sont les plus brillants ornements de sa cour. Le modèle du souverain idéal, protecteur des savoirs et des arts, collectionneur de livres et fondateur de bibliothèques, a beaucoup compté dans l’essor intellectuel et scientifique du monde islamique médiéval. Ce modèle, au moins autant politique que culturel, a exercé une influence non négligeable sur les souverains d’Occident, qui s’y confrontèrent à l’époque des croisades.

Les premières conquêtes, qui débutent en 632 à la mort du prophète Mahomet, intègrent au monde arabo-musulman d’importants centres où s’enseignent la philosophie, les sciences et la médecine grecques. C’est d’abord à Alexandrie, première capitale intellectuelle de l’Empire Byzantin, conquise entre 642 et 645, qu'un enseignement alliant sciences et philosophie est proposé. Son programme d’études laissera sa marque dans le monde arabe puis dans le monde latin médiéval.

C'est ensuite à Bagdad, ville fondée par le calife abbasside Al-Mansûr en 762 et capitale de l’Empire, que se produit une extraordinaire floraison intellectuelle. Par l’importance de sa population, par la richesse de la cour, par l’autorité universelle du calife, Bagdad est bien alors le centre du monde. Les califes font figure de despotes orientaux éclairés; ils animent et protègent les cercles de lettrés. Parmi eux, Harûn ar-Rachid (786-809), le souverain des Mille et une nuits et Al-Mâ'mûn (813-833), son fils, fondateur de Beït Al-Hikma (la Maison de la sagesse), le premier grand centre de traduction et de réflexion arabes.

Le rôle de Bagdad, aussi important soit-il, ne fut jamais isolé. Tout l’Empire Abasside participe à ce dynamisme, d’une part parce que les échanges sont incessants, liés entre autres aux nécessités d’accomplir le pèlerinage et d’autre part, parce que la rivalité entre les différents pouvoirs régionaux composant l’Empire passe par le domaine intellectuel. Au Xe siècle, la vie intellectuelle est dispersée dans de nombreuses cités, notamment à Bukhâra et à Isfahân en Iran, et au Caire, en Egypte. La science arabe est nomade, elle se construit au gré des ouvertures et des fermetures liées aux vicissitudes politiques, aux renversements des pouvoirs locaux.

Ainsi, l’Empire islamique réunit de vastes espaces de part et d’autre des anciennes frontières de l’Antiquité: de l’Espagne à la Perse et à l’Asie centrale, en passant par l’Égypte et la Mésopotamie. L’unité linguistique (la langue arabe), juridique (le droit islamique) et monétaire (le dînâr d’or et le dirham d’argent) de cet immense empire favorise l’essor du commerce et celui des villes. Si certains sites urbains ont bien été abandonnés après les conquêtes arabes, d’autres se sont développés, non loin, et en ont pris le relais: Tunis est ainsi venu prolonger Carthage ; Fès, faire oublier Volubilis. Des villes parmi les plus anciennes au monde, comme Damas en Syrie, ont connu une seconde jeunesse. Cette dynamique urbaine ne s’arrête pas aux anciennes frontières de la Méditerranée romaine, elle se prolonge loin vers l’est, à travers l’Irak et l’Iran, jusqu’en Asie centrale et en Inde du Nord. Vers le sud, elle descend à travers le Sahara jusqu’en Afrique sub-saharienne, ou le long de la côte africaine de l’Océan Indien jusqu’aux ports du pays swahili (Kenya et Tanzanie actuels). Le monde islamique, à partir du Moyen Âge, est comme un archipel urbain, où les villes et leurs oasis sont irriguées par le courant du grand commerce international par-delà d’immenses espaces presque vides d’hommes — mers, déserts, montagnes. Les routes qui les relient entre elles conduisent jusqu’aux confins du monde connu : la Chine, où l’on va chercher soieries et porcelaines, et les îles de la Sonde (dans l’actuelle Indonésie) d’où viennent les épices, poivre et noix muscade…

Le centre de gravité de l’économie mondiale s’est ainsi déplacé vers l’est dans les premiers siècles du Moyen Âge. Les terres centrales de l’Islam (ce que nous appelons aujourd’hui le Proche-Orient, davantage tourné vers l’Asie et l’océan Indien que vers la Méditerranée) polarisent les flux d’hommes et de richesses. Elles réorganisent les circuits du grand commerce international autour de leurs principaux centres urbains. Les produits précieux qui parviennent alors en Occident (comme les épices) ont tous été transportés par des marchands de l’Islam, juifs ou musulmans. L’Islam, dont les villes sont au croisement des principaux itinéraires terrestres et maritimes du Moyen Âge (de Cordoue, Damas, Bagdad, Palerme, Le Caire, Venise, Pise, Constantinople, à Samarcande), occupe bien le centre du monde.

L’activité des ports de la Méditerranée ne reste pas limitée à des échanges économiques. Elle entraîne une circulation des livres et des savoirs. Les ports italiens jouèrent un rôle significatif dans la transmission du savoir arabo-musulman vers le monde latin. De Pise, les marchands pour les besoins du commerce se rendaient à Bougie (Béjaïa) et en Syrie. La ville de Pise entretenait des liens privilégiés avec la principauté d’Antioche, seul Etat croisé d’Orient qui joua un rôle essentiel dans la transmission du savoir arabe vers l'Occident.

En Europe, Etats musulmans et chrétiens coexistent depuis la conquête de l’Espagne puis de la Sicile aux VIIIe et IXe siècles. Souvent hostile, ce voisinage entraîna toutefois des influences réciproques. Les Emirs et les Khalifes de Palerme ou de Cordoue commandaient des textes philosophiques et scientifiques, qui leur parvenaient depuis Bagdad. Des infiltrations de science arabe passèrent par la Catalogne. La conquête de la Sicile par les Normands ne tarit en rien l’intérêt que portent désormais les Latins à la science arabe. Les rois de Sicile favorisèrent les lettrés arabes à la cour de Palerme. On sait combien par la suite les échanges entre le souverain Frédéric II de Hohenstaufen et des philosophes et scientifiques du monde musulman furent continus.

Au XIIe siècle, la poussée latine en terre musulmane permit aux clercs et aux savants de disposer des ouvrages en langue arabe. Ceux-ci leur ont donné accès, via l'Espagne, au savoir linguistique des Mozarabes et des Juifs et, via la Sicile, accès au savoir des Grecs et des Musulmans. La prise de possession de ce prodigieux patrimoine engendra un transfert important de données vers l’Occident.




Pour aller plus loin


"Bagdad et le savoir rassemblé du monde", Julien Loiseau, Université de Montpellier

" Damas et l'héritage de Rome ", Julien Loiseau, Université de Montpellier

"De Constantinople à Istanbul : une renaissance ottomane", Julien Loiseau, Université de Montpellier

"La Méditerranée comme barzakh", Taieb Belghazi, Université de Rabat, Maroc

"Les disciplines historiques comme exemple de dialogue entre le monde arabo-musulman et le monde occidental", Abdessalam Cheddadi, Université de rabat, Maroc

"Le Caire, cité interdite", Julien Loiseau, Université de Montpellier


"Palerme, carrefour méditerranéen", Julien Loiseau, Université de Montpellier


"Venise, nouvelle Alexandrie", Julien Loiseau, Université de Montpellier


"Le rôle des villes et les itinéraires du savoir, Julien Loiseau, Université de Montpellier, France


"La communication et le voyage des idées", Ali Benmakhlouf, Université de Paris-Est Créteil


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